2025 – 2026

Café littéraire du 2 juin 2026
Nos coups de cœur

«Traverser les montagnes et venir naître ici» Marie Pavlenko

Le titre du livre est très révélateur de son contenu. On rencontre d’abord Astrid, la quarantaine, qui après avoir tout perdu, achète dans un coin reculé du Mercantour une petite maison sans même la voir. Soraya, toute jeune fille, a fuit sa Syrie natale avec sa tante, quittant parents et amies, espérant arriver dans cette France, pays des droits de l’homme dont son père lui a tant parlé. Interminable périple, un passeur qui finalement les abandonne. Soraya arrive enfin dans les Alpes au début de l’hiver, seule à la veille d’accoucher et dans un état d’extrême dénuement. Deux femmes meurtries qui vont se rencontrer, tenter de s’apprivoiser et de survivre à l’indicible.

Le texte est pudique. Les informations concernant le deuil d’Astrid distillées peu à peu. L’écriture est souvent poétique : « Le cri explose de nouveau dans l’immense ciel de nuit, doux et rauque, un chant magique, incantation millénaire qui a bercé l’humanité, il se heurte aux versants abrupts, démultiplié par l’écho qui le lance et le relance avec précaution. Comme un joyau, il fend la montagne jusqu’à elle. »

Ce livre bouleversant est plein d’une humanité que l’on aimerait triomphante.

 

« Apeirogon » de Colum Mc Cann

Colum Mc Cann est un écrivain d’origine irlandaise, journaliste à ses débuts. Le roman qui le fait connaître : « Et que le vaste monde poursuive sa course folle » en 2009, lui vaudra de nombreux prix.  Il a été fait « Chevalier des Arts et des Lettres » et a reçu le « Prix du Meilleur livre étranger » pour « Apeirogon ».

« Apeirogon » : un mot surprenant qui désigne une figure géométrique au nombre infini de côtés. « Apeirogon », un roman éclaté, explosé en exactement un millier et un fragment, référence au conte oriental des « Mille et une nuits » auquel il est fait référence.

Il nous conte l’histoire vraie et arrangée d’un Palestinien, Bassam Aramin et d’un Israélien, Rami Elhanan, tous deux victimes du conflit et qui tentent de survivre après la mort de leurs filles, Abir et Smadar. Ensemble, ses deux hommes ennemis, liés d’amitié par le même deuil, vont créer l’association « Combattants for Peace », et parcourir le monde en racontant leur histoire pour susciter le dialogue.

Cet ouvrage nous montre, de façon très poignante, toutes les facettes d’un conflit qui est à la fois historique, religieux, politique et géographique.  C’est une tragédie qui nous touche, nous émeut, mais aussi nous apprend beaucoup sur le conflit, la vie personnelle des habitants de ces régions, la politique menée par leurs dirigeants et les responsabilités de chacun.

Un livre tristement d’actualité, profond, où la forme sert magnifiquement le fond, avec de nombreuses références culturelles : musicales, mathématiques, scientifiques et artistiques. « Apeirogon » est un hymne à la paix, écrit de manière magistrale, un chef d’œuvre, d’après certains critiques.

 

« Tous sauf moi » de Francesca Melandri

Francesca MELANDRI née en 1964 est une écrivaine, scénariste et documentariste italienne. Depuis 2010 avec son premier roman « Eva dort », elle obtient de nombreux prix en Italie et est traduite dans plusieurs pays. Pour son travail de documentariste et de journaliste, elle reçoit le prix Bruno-Kreisky du livre politique, décerné par l’Institut Autrichien Karl-Renner, récompense de « la littérature politique qui défend la liberté, l’égalité, la justice sociale, la solidarité, la démocratie et la cohésion sociale, la tolérance et la liberté artistique. »

Ce Troisième roman « Tous, sauf moi », paru en 2017 complète sa « trilogie des pères » consacrée à l’étude du passé récent de l’Italie, dédiée dans ce volume à l’aventure coloniale italienne en Afrique orientale dans les années 1930 et à ses conséquences à long terme dans l’histoire contemporaine de l’Italie, en jetant un pont entre ce passé colonial et l’arrivée aujourd’hui en Italie de migrants en provenance de la Corne de l’Afrique (Somalie, Djibouti, Éthiopie, Érythrée).

Le titre original du roman en italien, « Sangue giusto », fait référence au « sang juste », à l’hérédité de la lignée génétique au sein d’une famille et à la notion juridique de jus sanguinis ou droit du sang, que les lois raciales fascistes avaient établie dans le pays et dans l’Empire italien afin d’interdire les mariages mixtes et la reconnaissance des enfants métis qui en étaient issus. Le titre de la traduction en français, « Tous, sauf moi », fait référence à une devise que le personnage principal du roman s’applique tout au long de sa vie – et que la chance protège –, survivant aux épreuves de l’histoire et à la mort.

Le roman commence en 2010 ; Ilaria la narratrice, professeur en établissement public, habitant le quartier de l’Esquilino à Rome, découvre sur le palier de son appartement, un jeune migrant éthiopien qui dit se nommer Shimeta Ietmgeta Attilaprofeti et être le petit-fils de son père, Attilio Profeti, vieil Italien de 95 ans, patriarche polygame d’une famille de quatre enfants issus de deux foyers. Avec son demi-frère Attilio junior, issu du deuxième mariage de leur père, vivant dans le même immeuble, dans des appartements achetés par le père à chacun de ses enfants, elle part à la recherche du passé inavoué de celui-ci, né en 1915.

Le roman alterne les périodes de la vie de ce père et les questionnements de la narratrice Ilaria sur sa relation cachée avec son ami d’enfance Pietro, député du parti conservateur et ses réflexions sur l’accueil des migrants.

Dès l’enfance en famille et à l’école, Attilio Profeti a été favorisé, remarqué par sa beauté et son caractère fantasque, préféré par sa mère, qui négligeait son aîné studieux et réservé, devenu à l’âge adulte ingénieur alors qu’Attilio interrompait ses études littéraires et philosophiques pour s’engager dans le mouvement des chemises brunes. Leur modeste père chef de gare, par son attitude neutre envers les mouvements ouvriers des chemins de fer, avait pu envoyer ses deux enfants à l’Université. Comme beaucoup d’Italiens de sa génération, enivrés des exploits et de la rivalité entre le maréchal Badoglio et le général Graziani, il s’engage pour les guerres de colonisation de Mussolini dans la Corne de l’Afrique aboutissant à la création de l’Afrique orientale italienne ; en quatre années de  campagnes avec les Chemises noires en Éthiopie, à la fin des années 1930, il participe aux missions ethnographiques de Lidio Cipriani, adhère au Manifeste fasciste de la race mais a aussi été actif dans la répression contre la résistance. La description des différents épisodes de cette guerre et colonisation est insoutenable, entre les exactions des soldats réguliers et des chemises noires et le racisme institutionalisé des colons arrivés secondairement. Malgré les lois raciales en vigueur, il se met en ménage avec une belle Ethiopienne, soi-disant stérile, qui sera enceinte de lui peu avant son retour en Italie, devenant ainsi père d’un premier enfant, qu’il ne reconnaîtra jamais quand il en apprendra l’existence et qu’il cachera plus tard à ses 2 épouses italiennes successives. De retour en Italie en 1940, il évite l’envoi au front de l’Est comme son frère ingénieur, par l’entregent de sa mère et est mandaté au service de la censure des courriers venant d’Ethiopie. Puis en 1952, il est embauché dans une société de développement urbanistique par un ex-officier qu’il avait sauvé de la mort lors d’une expédition. C’est alors une époque d’intenses corruptions entre les dictateurs Ethiopiens et les entrepreneurs Italiens pour un développement bétonné d’une région d’Ethiopie où seraient déportées des populations entières d’ethnies opposantes.

La dernière partie du roman est centré sur l’Ethiopien recueilli, son arrestation, sa détention et les réflexions de la narratrice, porte- parole de l’auteur sur les questions des frontières Européennes et de l’accueil des migrants.

En dehors de ses qualités littéraires, ce livre a été un vrai coup de poing, avec la découverte des liens Italie-Afrique de l’Est.

 

« La Brigade de Miss Morgan » de Janet Skeslien Charles

1917 : L’héritière Anne Morgan fonde le Comité américain pour les régions dévastées afin d’aider à la reconstruction, et engage Jessie « Kit » Carson, de la New York Public Library, pour créer quelque chose d’inédit en France : des bibliothèques pour enfants. Après la guerre, Carson poursuit son œuvre en transformant des ambulances en bibliobus et en formant les premières femmes bibliothécaires françaises.

Avant de disparaître sans laisser de trace. 1987 : Wendy Peterson, écrivain en herbe, tombe par hasard sur une référence à Jessie Carson dans les archives de la NYPL. Fascinée, elle entame des recherches et découvre que sa vie et celle de la jeune femme sont étonnamment liées.
Inspirée de l’histoire extraordinaire et méconnue de ces femmes décorées de la Croix de Guerre, La Brigade de Miss Morgan est un hommage vibrant au pouvoir de la lecture et au courage de changer les choses.

« Je suis drôle », de David Foenkinos

C’est un roman à la fois léger et mélancolique, tendre et un peu cruel, sur l’envie de faire rire et le besoin d’exister et d’être aimé.

L’apprentissage d’un clown triste

Gustave Bonsoir est le personnage central dont la trajectoire forme l’ossature du roman. Avec un tel nom, difficile de résister à la tentation de jouer sur l’ambiguïté pour faire rire les autres. Très jeune déjà, Gustave sent que son potentiel humoristique lui donne l’impression d’exister aux yeux de son entourage, lui qui a difficilement débuté dans la vie en devenant orphelin à l’âge de cinq ans. Il veut faire du rire, son métier et se donne à fond pour y parvenir.

Après deux prestations de stand-up complètement raté, des castings humiliants, des petits rôles au cinéma qui s’enchaînent avec une justesse qui rend chaque échec aussi réel que pathétique, il s’aperçoit que faire carrière dans le stand-up n’est pas si aisé. Le chemin vers le bonheur est sinueux et le destin parfois malicieux. C’est donc dans la tristesse et la mélancolie qu’il trouvera sa voie.

Le titre de ce livre est le contre-point parfait de son contenu. Le rire, valeur refuge dans un monde chaotique est ici rudement concurrencé par une autre tendance, la mélancolie. Mais comme le dit si bien Samuel Beckett « Rien n’est plus drôle que le malheur, c’est la chose la plus comique au monde »

Entre cette envie d’être drôle et ce costume de mélancolique « Ne me secouez pas, je suis plein de larmes », Gustave Bonsoir trouvera-t-il le chemin de la résilience, le chemin qui le conduira à l’essence-même de son être ?

 

 « Les mangeurs de nuit »de Marie Charrel

Paru en 2023, ce roman est le 7ème de l’autrice, née en 1983 et qui a déjà publié plusieurs essais, romans et nouvelles. Elle a été lauréate de plusieurs prix littéraires.

Au début du XXe siècle, les « picture brides », des japonaises qui quittent leur pays pour épouser des japonais déjà installés, croyant trouver un monde meilleur, sont la plupart du temps déçues dans leurs espérances de ces mariages conclues sur photo avec les promesses de situations financières grandioses.

On pense au roman de Julie Otsika (« Certaines n’avaient jamais vu la mer »)

Arrivée en Colombie britannique, Aika connaitra cette désillusion, le déracinement et la misère. Elle aura une fille, Hannah. Née au Canada, Hannah ne parvient pas à s’intégrer, est traitée de « sale jaune » alors qu’elle ne se reconnaît pas non plus dans la culture japonaise, bien que bercée par les légendes nippones que son père lui a transmises. La situation ne fera qu’empirer lorsque le Japon va s’allier à l’Allemagne : actes racistes et sexistes, lois répressives et camps de détention. Elle s’évade et se cache dans la forêt et se fait agresser par un ours blanc.

Jack, creek Walker, qui tient le compte des saumons qui remontent la rivière, est devenu une sorte d’ermite à la suite d’évènements familiaux difficiles et vit seul dans la forêt avec ses chiens. Il va la recueillir et la soigner. Ils se reconnaitront à travers leur relation avec la nature et vont se reconstruire en se nourrissant de leurs cultures respectives et les contes et légendes nippones et amérindiennes.

L’écriture est soignée, les descriptions de la nature sont évocatrices, le côté contes et légendes ajoute charme et mystère.

 
On a bien aimé aussi

« Oona et Salinger » de Frédéric Beigbeder

Sorte de biographie romancée des amours adolescentes de l’écrivain J.D.Salinger  (1919) -(2010) avec la fille du dramaturge Eugene O’Neill (1888-1953) Prix Nobel 1936, Oona (1925-1991) future épouse de Charles Chaplin (1889-1977) avec lequel elle a une grande différence d’âge et dont elle aura huit enfants en particulier l’actrice Géraldine Chaplin.

 L’intérêt réside, en grande partie en ce que les « acteurs » de ce récit sont connus et que l’on y croise des vedettes d’Hollywood en devenir et des auteurs majeurs de la littérature américaine.

La narration ne cherche pas la stricte vérité car l’auteur n’a pas accès à la correspondance réelle échangée entre Oona et « Jerry » mais elle suggère les causes de l’échec des sentiments entre des êtres trop jeunes, trop différents et que la vie sépare : l’une rejoignant l’univers joyeux du cinéma, l’autre, les réalités sordides de la guerre, en France. Les attentes de chacun s’opposent mais notre pitié va à Salinger qui souffre tandis qu’Oona s’amuse.

Ce sont deux lieux et deux caractères qui sont esquissés et qui servent au romancier pour établir des parallèles avec sa propre existence amoureuse.

L’écriture est simple et espiègle. On passe un bon moment si on s’intéresse à des personnes un peu fantasmées mais ayant vécu et qui ont marqué leur époque.

 

« Le poids des secrets » de Aki Shimazaki

C’est le premier des 5 cycles de l’écrivaine japonaise, née en1954, qui vit au Canada à Montréal depuis 1991 et qui écrit tous ses livres en français.

La caractéristique de son œuvre, ce sont des pentalogies de 5 romans autour d’une même histoire : chaque livre fait une centaine de pages et nécessite environ 10 mois d’écriture.

TSUBAKI, (le camélia), est le premier roman écrit en 1959.C’est l’histoire de Yukiko et de sa fille Namiko, c’est une histoire d’amour, de trahison, de meurtre, de vengeance juste avant l’explosion de la bombe le 9/08/1945. Elle parle des traumatismes historiques du Japon, c’est Nagasaki dans les années 1940.

HAMAGURI, (la palourde), est l’histoire d’un petit garçon Yukio, enfant illégitime.

TSUBAME, (l’hirondelle), parle de Marika, mère de Yukio, de sa jeunesse dans les années 1920/1930. Tome poignant sur le grand séisme de 1923 et sur le tabou des massacres des minorités coréennes.

WASURENAGUSA, (le myosotis), raconte la vie de Kenny, père de Yukiko. Homme froid, ambitieux le livre parle du secret des origines.

HOTARU, (la luciole), parle de Tsubasa, le petit fils de Yukiko. Il accompagne sa grand-mère atteinte d’un Alzeihmer. C’est le thème de la réconciliation, de la paix d’une famille pour la troisième génération

L’écriture est délicate, poétique, avec une structure narrative comparée à l’art du Haïku, poème court, philosophie de l’instant.

Ce premier cycle se poursuit avec :

Second cycle : Au cœur du Yamoto (2006/2013)

Troisième cycle : L’ombre du chardon (2014/2018)

Quatrième cycle : Une clochette sans battant (2019/2024)

Cinquième cycle : Ajisaï, 2025 et Mukidori 2026

En conclusion, peinture du Japon, de son histoire de son évolution de 1920 à nos jours.

 

Café littéraire du 5 mai 2026
Nos coups de cœur

«Je voulais vivre» d’Adélaïde-de-Clermont-Tonnerre

L’autrice, âgée de 50 ans, journaliste et romancière est une ancienne élève de l’Ecole Normale Supérieure et descendante de la maison de Clermont-Tonnerre qui a son berceau dans le Dauphiné.

Son premier roman, » FOURRURE », paru en 2010 a été récompensé par 5 grands prix littéraires

(Maison de la presse, Françoise Sagan, Bel-Ami, premier roman de Femme, Les lauriers verts) et aussi finaliste du Goncourt du premier roman et sur la liste d’été du prix Renaudot.

Elle a fait partie de nombreux jurys littéraires.

Ensuite, second roman : » LE DERNIER DES NOTRES », en 2016 (entre autres prix, Grand prix du roman de l’Académie française et finaliste du Renaudot et de l’Interallié)

Puis » LES JOURS HEUREUX » en 2021

Et enfin en 2025, JE VOULAIS VIVRE chez Grasset qui remporte le prix Renaudot.

C’est l’histoire, revisitée, du personnage de fiction, Milady de Winter, créé par Alexandre Dumas dans « Les Trois mousquetaires » 

On se souvient de la belle aventurière au service de Richelieu qui s’opposait à d’Artagnan et ses 3 mousquetaires Athos, Porthos et Aramis. On se souvient notamment de son rôle dans le scandale des ferrets de diamants que la reine Anne d’Autriche avait malencontreusement donnés au duc de Buckingham.

Alexandre Dumas la dépeint comme une femme démoniaque à visage d’ange qui n’a reculé devant rien en usant de ses charmes pour arriver à ses fins : criminelle, empoisonneuse, manipulatrice, sans scrupules, intrigante, sans foi ni loi …

MAIS … Adélaïde de Clermont-Tonnerre a choisi de rendre justice à la femme et prend le contrepied de la fiction de Dumas en nous racontant toute la vie de Milady et dévoilant ainsi une autre version de sa personnalité et de ses démêlés avec tous les hommes qui ont pour leur malheur souvent croisé son destin.

(« Même un personnage de fiction peut réclamer justice »)

Le roman débute sur son procès face à tous ces hommes, maris et mousquetaires qui ont souffert de ses agissements et vont la condamner à mort.

Puis nous allons remonter dans le temps la vie de Milady : un matin glacial de mars, en 1609, le père Lamandre recueille dans son presbytère en Picardie, une petite fille épuisée, malade, affamée  et choquée mais qui ne semble pas venir d’un milieu paysan, malgré ses vêtements en lambeaux. Il va d’ailleurs essayer de retrouver la trace son passé. Anne se remet peu à peu mais ne dit rien sur ce qui lui est arrivé. Quelques temps plus tard, le père la place dans un couvent dont elle s’échappera ….

Et ce sera le début des aventures de Milady.

Nous la retrouverons 20 ans plus tard devenue lady Clarick, très riche et influente à la Cour du roi, devenue l’oreille de Richelieu. La petite Anne de Breuil enchaînera d’autres identités au gré de ses rencontres amoureuses et de la poursuite de sa vengeance pour réparer son passé.

Au fil du roman, à travers la confession de d’Artagnan et les voix de certaines personnes qui l’ont connue enfant, se dévoilent d’autres aspects de la personnalité de Milady : femme libre, courageuse, battante, de noble lignée qui veut se faire justice et réclame vengeance comme le ferait un homme pour que lui soient rendus son nom, son honneur, sa fortune. Tous ses méfaits sont expliqués -sinon excusés- par cette quête de vérité et cette fureur de vivre et surtout de survivre dans un monde violent, dominé par les hommes et où la femme a peu de chances d’avoir le dessus.

Avec une écriture très contemporaine, un style d’une fluidité parfaite, une construction alternant témoignages et narrations largement documentées sur des faits historiques et riches de détails, elle nous « embarque » littéralement dans les intrigues de la cour de Louis XIII et de Richelieu, les batailles et les fêtes de Londres.

 

 « Givre et sang » de John Cowper Poowys (1872- 1962)

Il s’agit de ROOK, propriétaire d’un manoir dans la campagne galloise et héritier d’une famille aristocratique (le sang) qui subit des pressions afin qu’elle ne s’éteigne pas, son frère Lexie étant trop malade pour prendre la relève. Or Rook refuse ce destin et a choisi une maîtresse douce et docile mais stérile. L’infertilité, c’est le givre. C’est aussi l’hiver et le froid des sépultures qui se manifestent secrètement.

Une autre manifestation du néant, c’est le livre qu’écrit le pasteur (paradoxalement incroyant) Hastings qui possède une timide jeune épouse fort attirée par Rook d’où une rivalité latente.

 D’autre part une brillante cousine n’attend qu’une occasion pour perpétuer la lignée en danger. Elle possède l’appui de la mère de Rook obsédée par le désir de voir se perpétuer la famille.

Tout ceci semble oiseux mais c’est du « Powys » !

Les œuvres de cet auteur original reflètent une philosophie de la vie qui incite à refuser la morale du troupeau dans une époque où tout est organisé pour que l’individu ait mauvaise conscience et se sente particulièrement impuissant.

Powys nous rassure : l’individu compte. Il est même le centre du monde, de toutes les recherches. Rien ne se crée hors de sa conscience, œil du cyclone cosmique.

 Mais ce centre ne se replie pas sur lui-même alors les ondes éparses et les magnétismes diffus dans les éléments, son bonheur individualiste justifie pleinement la création. Cette morale panthéiste est le fruit de presque un siècle de méditation sur les finalités de l’être humain, les lieux décrits.

Quant au style de Powys, foisonnant, plein de verve, de métaphores inattendues et de trouvailles insolites, il transforme le message en œuvre d’art ; les images chez Powys atteignent une puissance inoubliable, les lieux décrits acquièrent immédiatement une dimension mythique. 

Cet apôtre de la Nature nous enseigne à mieux regarder la vie de l’eau, du ciel, de la terre en leurs mouvances leurs épousailles orageuses ou sereines. En Powys se joignent pour le plaisir du lecteur le philosophe et le poète.

 

   « Eclaircie »  de Carys Davies

L’auteure : elle a grandi au pays de Galles, puis dans les Midlands avant de partir travailler aux Etats-Unis pendant 12 ans. Elle vit, aujourd’hui, à Edimbourg. Carys Davies est l’auteure de 3 romans : –West (2019)  –Le voyage d’Hilary Byrd (2022) – Eclaircie (2025).  Tous ses livres ont été récompensés par des prix et diffusés en huit langues.

L’histoire : 1843, Ivar, le dernier habitant d’une île perdue au large de l’Ecosse mène une vie solitaire et paisible, jusqu’au jour où, il trouve sur la plage, au pied d’une falaise, un homme inconscient. Le nouveau venu se nomme John Ferguson, pasteur, sans le sou, envoyé par Strachan, l’administrateur du domaine, pour chasser Ivar de ces terres et libérer ainsi des hectares de pâturages pour des « troupeaux de moutons robustes et résistants dotés de longues pattes et d’une belle toison ». Nul n’aurait plus besoin de vivre sur l’île.

Mais cet homme que John doit faire partir, ne pourrait-il donc pas rester en qualité de berger ??? Ne se doutant pas des intentions de l’inconnu, Ivar lui fait une place dans sa maison. Bien que les 2 hommes ne parlent pas la même langue, un lien fragile se tisse peu à peu entre eux. Pendant ce temps, sur le continent Mary, la femme de John attend impatiemment des nouvelles de la mission de son époux…..Que va-t-elle décider ???

Commentaires : Dans la rudesse inhospitalière de ce décor lointain, au-delà de l’archipel des Shetland, se déploie le drame intime qu’imagine l’autrice Carys Davies, avec autant de tension que de tendresse : le portrait touchant des gens ordinaires ballottés par l’Histoire, et l’exploration de ce qui les rapproche.

Aussi maîtrisé que surprenant, ce court roman est une merveille narrative au style concis et puissant.

Il relate un bouleversement social majeur de l’histoire écossaise : Les Clearances, ces déplacements forcés d’une partie de la population (mitan XVIII- mitan XIX siècles), eurent des conséquences proprement catastrophiques. Les propriétaires terriens en quête de profit, firent vider leurs terres, dans le but de faire place nette pour les cultures, les troupeaux de vaches et de plus en plus, au fil du temps, de moutons. Des milliers et des milliers de paysans quittèrent ainsi leur foyer entre 1750 et 1860 chassés par les ordres d’expulsion ou la faim.

Ce roman nous raconte une histoire dans l’Histoire de l’Ecosse, heureusement révolue. 

 

On a bien aimé aussi

« La peur » de Stephan Zweig

Stefan Zweig, né en 1881 à Vienne et mort en 1942 au Brésil, est un écrivain, dramaturge, biographe autrichien. En 1934, la montée du nazisme et ses origines juives le poussent à quitter son pays natal pour Londres puis le Brésil. Ses nombreux voyages nourrissent son écriture. Mais il est de plus en plus désespéré devant le tort que fait l’Allemagne au monde, selon ses propres mots. Mais il n’a pas vu le pire puisqu’il se suicide avec sa femme Lotte, qui ne veut pas lui survivre, en 1942.

Ce livre est un recueil de six nouvelles, la première donnant son titre à l’ouvrage. L’auteur montre ici une analyse très profonde et aigüe de la psychologie et des comportements humains. Qu’il s’agisse d’une femme qui trompe son mari pour se distraire d’une vie un peu trop rangée, de l’observation du comportement d’un individu dont il découvre « l’étrange métier de pickpocket » ou encore de l’évolution d’une servante dévouée et initialement un peu bornée, Stefan Zweig sait piquer la curiosité du lecteur et le tenir en haleine.

Petit livre agréable à lire qui peut faire penser aux contes et nouvelles de Maupassant.

 

« Le petit » de Fernando Aramburu

Le 23 octobre 1980, peu avant midi, cinquante  écoliers entre cinq et dix ans, ainsi que trois adultes ont perdu la vie dans une déflagration de gaz propane survenue dans l’école Marcelino Ugalde dans la petite ville minière d’Ortuella au Pays basque espagnol. Cette explosion accidentelle aurait été déclenchée par un plombier qui réparait au chalumeau une chaudière située sous une salle de classe. C’est une scène macabre et horrifique qui attend sur place les parents endeuillés.

Ce dramatique évènement, cette catastrophe humaine qui plongea le pays basque espagnol dans l’horreur et la douleur est le fil conducteur que suit Fernando Aramburu dans le bref ouvrage, « Le petit », paru en Janvier 2026.

Fernando Aramburu, né au Pays basque espagnol en 1959, est un écrivain, un essayiste, un journaliste bien connu en Espagne et multi récompensé pour plusieurs de ses ouvrages. En particulier « Patria » paru en Espagne en 2016 et en France en 2018, gros roman qui met en scène aux environs de Saint-Sébastien deux familles basques mortellement opposées par la violence liée à l’ETA, a reçu de nombreux prix dont celui de la littérature narrative espagnole.

Dans « Le petit », ce sont trois voix qui vont tenter de relater l’indicible : l’histoire d’un petit garçon, Nuco, qui est parti à l’école et qui ne reviendra plus jamais. Ces trois voix ce sont celle de Nicasio, le grand-père, celui qui refuse catégoriquement d’accepter la mort de son petit-fils, qui continue à lui parler, à lui raconter le quotidien, assis au jour le jour sur la pierre tombale, sourd aux conseils pleins de sollicitude de l’entourage, effrayé et inquiet pour lui, celle de  Mariaje, la mère, tentant de déguiser la désespérance où la plonge la perte de son fils unique par une tentative éperdue de vivre malgré tout et José Miguel, le père, qui se noie dans une absolue solitude où rien ni personne ne peut l’aider.

Les trois voix s’expriment chacune indépendamment à la première personne, illustrant combien la douleur est une affaire individuelle et combien il est difficile, voire illusoire, d’essayer de l’alléger.

Originalité du livre : le roman lui-même participe à l’œuvre sous la forme d’une 4ème voix, s’exprimant aussi à la 1ère personne, doté d’une existence propre et commentant les faits et gestes des protagonistes et surtout le travail d’écriture. Cette intervention, intervenant dans dix passages, permet d’éclairer certains points que l’auteur ne soulevait pas dans son texte, peut-être pour ne pas rompre par des détails trop durs ou extérieurs à la tragédie même, la sobriété poignante de l’écriture.

Un très bref roman, bouleversant par la réalité des faits mais aussi par la retenue des propos, loin de tout pathos, qui provoquent une émotion profonde et une compassion sincère.

 

« La constellation Rimbaud » de Jean Rouaud

Joli titre pour ce livre de 2021 qui présente la vie de Rimbaud, non pas directement, mais grâce aux différents témoignages recueillis parmi ceux qui l’ont connu ou fréquenté à son époque et tout au long de son parcours. Jean Rouaud s’appuie sur les lettres, cahiers, photos que son travail de recherche l’a amené à trouver pour reconstituer l’itinéraire d’Arthur Rimbaud. Le lecteur voit qu’il a fait un gros travail de documentation avant d’écrire son livre, même si ses sources ne sont pas citées, ce qui manque.

Cet essai est organisé de manière chronologique. Le plan est le suivant : Commentaire, les villes, les portraits. Et ainsi de suite, du Commentaire 1 (la présence de la mère Marie-Félicité-Vitalie Cuif, l’absence du père) au Commentaire 6 (ceux qui ont perpétué les écrits, comme Paterne Berrichon), en passant par le Commentaire 5 (les chirurgiens qui ont agi sur le cancer du genou, la sœur Isabelle Rimbaud qui a soigné le poète malade et a fait beaucoup pour la connaissance de l’œuvre). Grand voyageur, Rimbaud n’a pas seulement vécu à Charleville, mais aussi à Paris et Londres, Aden, Harar, entre autres.

Ainsi, le lecteur pourra découvrir quelques portraits esquissés d’autres poètes, à l’image de Théodore de Banville, chef du Parnasse, ou de Charles Cros mais aussi Louis Perquin, mauvais poète dont se moque Jean Rouaud. La célèbre photographie de Rimbaud a été prise par Etienne Carjat.

Le poète est présenté comme un génie de la littérature. L’homme « aux yeux pervenche » apparaît comme moins intéressant, méprisant envers les autres poètes et plutôt égoïste.

Le livre éclaire sur Arthur Rimbaud et son entourage, mais ne s’interroge pas vraiment sur le mystère de la création.

 

 

Café littéraire du 3 mars 2026
Nos coups de cœur

«Idiss» de Robert Badinter (séance du 3/02)

Robert Badinter est une figure majeure de la vie politique et intellectuelle française, engagée contre la peine capitale et en faveur des droits de l’Homme. Né en 1928 et mort en 2024, il a été professeur de droit et avocat au barreau de Paris. Il est nommé garde des Sceaux lors du premier septennat de François Mitterrand, le 23 juin 1981, et le restera jusqu’au 19 février 1986. Fidèle à ses combats pour une justice humaniste, il a permis, lors de son passage place Vendôme, des avancées sociétales importantes et laissé un riche héritage à la justice française.

Il a notamment fait voter par l’Assemblée nationale l’abolition de la peine de mort le 9 octobre 1981. Il est également à l’origine d’autres mesures telles que l’abrogation du délit d’homosexualité, la suppression de la Cour de sûreté de l’Etat et des tribunaux permanents des forces armées, l’élargissement du droit d’action des associations pour la poursuite des crimes contre l’humanité et des infractions racistes …

A l’occasion de la cérémonie d’entrée au Panthéon de Robert Badinter organisée le 9 octobre 2025, le ministère de la Justice est revenu sur les avancées majeures qu’il a permises lorsqu’il était ministre de la Justice.

Auteur de nombreux essais historiques et politiques, Robert Badinter abandonne son habit d’homme au destin majeur pour se pencher sur l’histoire de sa famille et plus précisément celui d’Idiss, sa grand-mère maternelle.

« Les grands-mères ont plus d’influence qu’on ne le pense sur la personnalité de leurs petits-enfants. » extrait d’une interview de Robert Badinter par le Figaro à l’occasion de la sortie de cet écrit en 2019.

Ni une biographie, ni une étude de la condition des immigrés juifs de l’Empire russe venus à Paris avant 1914, ce livre est simplement le récit d’une destinée singulière mais aussi un témoignage d’amour d’un petit-fils. « … je regrette de ne pas lui avoir dit plus souvent combien je l’aimais. » Ainsi parle Robert Badinter de sa chère grand-mère maternelle.

Avant la Première Guerre mondiale sous la pression de l’antisémitisme, cette femme a quitté, avec son mari et sa fille (la future mère de Robert), son shtetel [1]en Bessarabie tsariste, dans ce qu’on appelle le Yiddishland, un monde aujourd’hui disparu. Elle a rejoint ses deux fils immigrés en France.

L’histoire commence donc en Bessarabie, région dont les contours et les rattachements ont beaucoup varié avec l’histoire entre la Russie et la Moldavie (elle fait maintenant partie de la Roumanie). C’est là qu’est née Idiss, là encore qu’elle tombe amoureuse de Schulim et qu’ils auront trois enfants, Avroum, Naftoul et la petite Chiffra qui deviendra Charlotte (mère de Robert) lorsque la famille décidera de s’installer à Paris en 1912.

Cette histoire est représentative de celles de nombreuses familles juives d’Europe centrale, chassées par la violence de l’expression de l’antisémitisme à travers les pogroms[2], et qui voyaient en la France une terre de libertés et de tolérance.

Quelques années plus tard, Charlotte rencontrera Simon à Paris ; ils auront deux fils, Claude et Robert. Fort d’études en commerce, Simon se révèle un excellent entrepreneur et fait fructifier une entreprise de négoce international dans le domaine de la fourrure. La famille grimpe ainsi les échelons sociaux et s’installe dans un quartier parisien bourgeois.

Idiss est omniprésente dans ce récit, elle, qui ne parle pas français, ne sait ni lire ni écrire. Elle souffre d’ailleurs de cet état dès son arrivée en France mais elle est entourée de sa famille et diffuse une douce et chaleureuse présence à ses petits-fils. Idiss et sa famille connaîtront ainsi un embourgeoisement progressif dans ce Paris d’entre deux guerres, avec un certain bonheur mais rapidement celui-ci est anéanti par la montée du nazisme et la Seconde Guerre mondiale.

Dans les mots de Robert Badinter, on ressent son amour pour cette grand-mère mais aussi toute la douleur sous-jacente, d’une part lors de la fuite de la famille en zone libre, laissant Idiss à Paris avec son fils cadet, trop faible pour participer à cette fuite et d’autre part, au moment d’aborder le destin tragique de son père.

Dans les souvenirs de ce que lui ont transmis son père et sa grand-mère, on découvre ce qui a guidé et construit le jeune Robert, et l’on mesure peut-être mieux comment s’est forgée une telle personnalité humaniste. Car ce récit intime ne manque jamais de contribuer à notre connaissance de l’Histoire de France et plus particulièrement de la période précédant la seconde guerre mondiale.
Fort d’émotions, ce livre m’a vraiment émue et éclairée sur cette période au travers du vécu intime de cette famille. On y découvre l’ascension sociale de familles laborieuses venues d’ailleurs, le danger qui les guette, la spoliation de leurs biens, leur extermination…  Tout est rapporté avec pudeur,  » discrétion », sans haine mais avec force et sous le regard attentionné de cette grand-mère dont le seul vrai bonheur est de vivre parmi les siens et de leur donner tout son amour.

[1]Village peuplé de juifs dans la Russie tsariste

[2] Les pogroms désignent les actions collectives violentes contre les juifs qui se déroulaient dans l’Empire russe et en Europe centrale.

 

« 111 lieux à Lyon à ne pas manquer » de Mathieu Carlier

L’auteur, lyonnais d’origine, passionné par sa ville, aidé par un photographe, David Patin, lui aussi passionné par Lyon, s’est donné comme objectif : « de partager des lieux vivants ou oubliés, des histoires passionnantes, des expériences culinaires ou/et culturelles ». Il a choisi de faire parler, à propos de ces lieux, « des personnes qui ont fait et qui font aujourd’hui de Lyon une ville aux mille et une facettes ». Richement illustré par les photos des lieux décrits, l’ouvrage est une belle réussite pour tous ceux qui, amoureux de la ville, prennent plaisir à la découvrir, toujours plus.

 Le choix des lieux est très éclectique, souvent original et toujours surprenant

Ainsi, par exemple, les lieux historiques rappellent que « la dalle de sang » de la rue de la Ré, témoigne de l’assassinat de Sadi Carnot en 1894. Ainsi, la chapelle Notre-Dame sur l’île Barbe où se rendirent la reine Anne d’Autriche et Marie de Medicis, épouse et mère de Louis XIII pour remercier la Vierge d’avoir sauvé le roi alors mourant. Ainsi l’église Notre-Dame-du -Monde-Entier, sur la Duchère, imaginée par l’architecte François-Régis Cottin et le maire de Lyon Louis Pradel, qui offre une place primordiale à la lumière et est construite si près du sol que l’on peut passer à côté sans la voir.

Un intérêt important est porté aux lieux gastronomiques, fleurons de Lyon. Ainsi, la charcuterie Crauser Bello, pépite de la gastronomie, située rue Franklin, dont le pâté en croute et le saucisson sec méritent le voyage ! La chambre aux confitures, rue Grenette qui vaut autant par la délicatesse et la variété de ses produits sucrés que par celles de ses condiments, confits et autres chutneys. « Suzanne » une ode à la brioche, rue Philip, où l’inattendue pâte feuilletée accueille aussi bien abricot-pistache que jambon-fourme d’Ambert. On n’en finit pas de découvrir boutiques originales et restaurants créatifs.

Mais sur les 111 lieux décrits une part très large est consacrée aux merveilles architecturales de la ville de l’abbaye Saint-Martin d’Ainay à l’hôtel de la Couronne, rue de la Poulaillerie ou à l’hôtel du Gouverneur militaire, avenue Maréchal-Foch.

Les lieux de nature ne sont pas oubliés. Les jardins suspendus de Perrache où sur près de 6 000m2, les habitants du quartier s’exercent à l’art du jardinage. Le jardin d’art de Jocelyne et Victor Caniato à Chaponost, propose, nature et créations artistiques unies, une incroyable expérience auditive et visuelle…

J’arrête là l’inventaire de cet indispensable ouvrage pour qui veut vivre sa ville avec toutes ses richesses et ses surprises. Ce n’est pas un guide bleu qu’il ne prétend pas remplacer pour les visiteurs de notre ville. Mais pour nous qui sommes à la recherche de nouvelles émotions quand nous flânons, le nez en l’air, dans nos rues, c’est un trésor.

 

 « Bien-Aimée » d’Aurélie Tramier

Ce roman s’appuie sur la réalité du Camp des Milles à la périphérie d’Aix en Provence et qui est aujourd’hui un mémorial.

Ce camp d’internement et de déportation, installé dans une fabrique de tuiles et de briques a été créé par le gouvernement français en 1939 pour interner des personnes de statuts divers relevant de 39 nationalités y compris, à partir de 1942, d’enfants et de résistants et devenir une antichambre d’Auschwitz.

Dans ce roman deux périodes et deux familles se trouvent face à face devant un secret matérialisé par une montre Oméga ancienne transmise par Gabrielle la grand’mère en Ephad.

Première période 1939/40,

Hans Weber, musicien allemand, se trouve interné aux camps des Milles soupçonné de relation avec son pays. Il est entouré de toute une intelligentsia juive internationale qui se retrouve au cabaret satirique « Die Katacombe » et cherche à s’exfiltrer vers les US. Il va faire une belle carrière de Hautboïste à NYC.

Deuxième période 2022,

Une famille aixoise : Esther et Vincent médecins en cours de divorce, leur fils Tristan vit mal cette séparation et se rapproche de son grand -père Joseph veuf et fils de Gabrielle, une grand’mère atteinte par Alzheimer.

Qu’est-ce qui relie ces deux familles ? Peut-être Elisa, la femme du frère de Hans qui a été déportée et est décédée en Allemagne.

 

« Emaux et Camées » de Théophile Gautier

Cette œuvre poétique incarne l’art de la perfection formelle et la beauté esthétique.

Ce recueil publié, pour la première fois en 1852, est souvent considéré comme un chef d’œuvre du mouvement parnassien, qui valorise l’art pour l’art et la recherche de la beauté pure.

Chaque poème est soigneusement ciselé, à l’image des émaux et camées auxquels le titre fait référence, illustrant la minutie et la précision de Gautier dans son écriture. Les thèmes abordés dans ces poèmes varient de l’amour aux paysages exotiques, en passant par des réflexions sur l’art et la nature. La richesse des images et la musicalité des vers témoignent de l’érudition et du talent de Gautier qui parvient à captiver le lecteur par la splendeur de ses émotions.

Emaux et Camées est une invitation à un voyage sensoriel et intellectuel où chaque mot est choisi avec soin pour sa sonorité et sa signification.

Ce recueil est un exemple éclatant de la maîtrise poétique de Gautier qui a influencé de nombreux poètes ultérieurs pour son approche rigoureuse et son esthétisme raffiné.

Théophile Gautier, né le 31 août 1811 à Tarbes, mort le 23 octobre1872 à Neuilly sur Seine est une figure emblématique de la littérature française du XIXe siècle.

Poète, romancier, critique d’art et journaliste, il est un fervent défenseur du mouvement « parnassien » et de la doctrine de l’art pour l’art.

Gautier commence sa carrière littéraire sous l’influence de Victor Hugo qu’il admire profondément.

Son premier recueil de poèmes « Poésies » publié en 1830, marque le début d’une carrière prolifique.

Outre la poésie, Gautier s’illustre dans le roman avec des œuvres comme « Capitaine Fracasse » et « Mademoiselle Maupin » qui explorent des thèmes de l’identité et de la beauté idéalisée.

En tant que critique d’art, il écrit pour divers journaux et revues, partageant son appréciation pour les arts visuels et la musique.

Sa vie est marquée par ses voyages, notamment en Espagne, Italie et en Egypte qui fournissent son imagination et enrichissent son œuvre de motifs exotiques.

Théophile Gautier laisse derrière lui un héritage littéraire important, caractérisé par une quête incessante de la beauté et une maîtrise inégalée de la langue française.

 

On a bien aimé aussi

« La sultane » de Catherine Clément 

Pour nous sortir des cruelles actualités pourquoi pas un peu d’histoire et d’exotisme ? Donc un roman historico-romanesque.

Partons pour les fastes de la Turquie ottomane où l’esclavage est une donnée sans questionnement. Tout doit obéir au grand sultan, en particulier quand c’est « Le Magnifique » SOLIMAN. Au début, il n’est encore que le prince héritier. Nous sommes au XVI° siècle et le harem est géré par sa mère la « Sultane Validée » qui lui a déjà imposé une première épouse, mère de plusieurs enfants.

Mais quand il accède au pouvoir, il choisit comme favorite une très jeune femme enlevée à son père, un pope orthodoxe de Ruthénie. Elle s’appelait Alexandra mais les esclaves n’ont pas droit à un passé. Elle devient « La Rieuse », plus tard « La Rousse » c’est Roxelane.

 Un autre jeune esclave, venu de Grèce, Démétrios devient « Ibrahim ». Lui charme le sultan aux accents de sa viole. Tous deux seront les favoris du monarque. Et des liens subtils se forgeront entre eux. Puis leur destin sera hors du commun. Roxelane sera épousée officiellement contre la coutume. Ibrahim deviendra grand vizir. Mais ces honneurs comportent de mortels dangers.

Sainte Sophie, la grande église devenue mosquée, incarne les nostalgies de ces deux ex-chrétiens embarqués dans une nouvelle religion et de nouvelles coutumes. Quel décor majestueux ! Les minarets qui la flanquent traduisent les changements qui suivent les conquêtes et qui s’imposent aussi aux humains.

Le bonheur en est-il question quand on est forcé d’obéir et même si l’on s’attache au maître tout puissant ?

 Le roman navigue entre les fastes, les honneurs et les sentiments complexes.

 

 

Café littéraire du 3 février 2026
Nos coups de cœur

«Le fou de Dieu au bout du monde» de Javier Cercas

Javier CERCAS est né en 1962 en Espagne à Caceres. 

Il connait un grand retentissement international qui lui ont valu de nombreuses distinctions :
Prix du livre Européen pour l’imposteur, prix André Malraux pour le Monarque des Ombres.

Depuis Juillet 2024 il est membre de l’Académie Royale Espagnole

Présentation de l’auteur par lui-même : Je suis athée et anticlérical. Je suis un laïque militant, un rationaliste obstiné, un impie rigoureux.

Pourtant je me trouve dans un avion à destination de la Mongolie en compagnie du vieux vicaire du Christ le Pape François et m’apprêtant à l’interroger sur la résurrection de la chair et la vie éternelle c’est pourquoi je suis monté dans cet avion pour demander au Pape si ma mère reverrait mon père après sa mort et pour transmettre cette réponse à ma mère 
Voilà donc le Fou sans Dieu poursuivant le Fou de Dieu au bout du monde.

Présentation du livre

Pour la première fois le Vatican ouvre ses portes à un écrivain et lui garantit l’entière liberté de ses propos.

Les dialogues avec les représentants du Vatican et avec le Pape, le descriptif de la Mongolie et de ses rapports avec le Chine ou la Russie sont autant d’éléments qui rendent ce livre passionnant  car c’est l’ouvrage d’un Homme libre

A travers ce voyage aussi décapant que fascinant dans les périphéries fussent-elles géographiques, narratives ou existentielles, ce roman sans fiction est, à la vérité, un incroyable défi à la compréhension sur le plus grand mystère de l’humanité à laquelle nous sommes tous confrontés.

 

 « Hors champ » de Marie-Hélène Lafon

Dans les romans de Marie-Hélène Lafon, « le bonheur n’est pas dans le pré », elle nous conte la vie à la ferme de son Cantal adoré : un monde difficile et rugueux auquel il est impossible d’échapper.

Hors champ traverse cinquante années de vie d’une famille de paysans du Cantal où vivent les parents, la sœur et le frère. Ils se tiennent tous les deux encordés et impuissants.

Le livre met face à face deux destins issus d’une même famille : le frère, Gilles assigné, dès l’enfance à reprendre l’exploitation familiale et la sœur, Claire tenue à l’écart de la transmission parce qu’elle est une fille.

Lui, reste sur la terre, fidèle aux bêtes, aux saisons, à une vie laborieuse rythmée par le travail et le silence. Il incarne la permanence, la fidélité à un monde qui se défait lentement mais dont il porte encore la charge.

Elle, part étudier à Paris, devient professeur puis se consacre à l’écriture, construisant son existence loin des paysages volcaniques du Cantal. Pourtant cet éloignement ne rompt pas le lien. Il le transforme. L’écriture permet de comprendre et de donner forme à ce qui a été vécu sans mots pour le dire.

La campagne n’offre pas d’échappatoire, transformant très vite la ferme en véritable prison  (isolement, mutisme, épuisement, violence du père…)

Gilles est un homme broyé par son destin qu’il n’a jamais choisi, symbole d’une ruralité où l’on « demeure parce qu’il le faut ». On assiste au long déclin de ce fils enchaîné à ce père violent, enraciné à cette terre qui l’empêche de mener  une autre vie où il serait, sans doute, plus heureux.

Claire, figure de l’ailleurs, avance avec culpabilité, veille sur son frère et lui tend une promesse dont on se doute qu’elle restera vaine : 

                   « Si un jour, tu veux arrêter tout ça, tu peux compter sur moi »

Marie-Hélène Lafon nous enferme dans un huit clos noir et puissant qui concentre en peu de pages, dans une charge émotionnelle et sociale à couper le souffle, toute la douleur d’un monde paysan à l’agonie.

Ce récit n’est pas linéaire, il se compose de dix tableaux où l’auteure fait alterner les points de vues, tantôt de Claire, tantôt de Gilles mais toujours à la troisième personne.

Dans ce livre Hors champ, l’écrivaine propose une littérature, loin du regard mais au plus près du réel, là où la terre retient les vies. La langue est dense, charnelle, dépouillée qui dit l’essentiel sans bruit.

 

« Sidi « de Arturo Pérez Reverte

L’auteur, né en1951 en Espagne, est écrivain, scénariste et ancien correspondant de guerre. Diplômé en Sciences politiques et journalisme, reporter et correspondant de guerre de 1973 à 1994. Il a commencé sa carrière d’écrivain en 1986 et désormais s’y consacre entièrement. Œuvre à mi-chemin entre roman policier et roman historique. On peut citer entre autres « Le tableau du maitre flamand », « Les aventures du Capitaine Alatriste », « La peau du tambour ».

Ruy Diaz, héros du livre, est un chevalier espagnol du XIème siècle. Chef de guerre extraordinaire au service du roi Alphonse VI, il sera banni du royaume de Castille à la suite d’une parole malheureuse à l’adresse du roi. Il met alors au service du plus offrant sa troupe de soldats. C’est un chef très attentif à ses soldats qui lui sont totalement dévoués et le suivent partout sans hésitation. C’est aussi un très bon stratège et ses faits d’armes lui valent le surnom de Sidi Qambitur, maitre triomphateur. Il a aussi un sens de l’honneur inébranlable et devient une légende vivante.

Légende dont s’est emparé l’écrivain espagnol Guillen de Castro dans « Les enfances du Cid (1618) », œuvre dont s’est lui-même inspiré Corneille (ce qui lui attira des critiques).

Pour conclure, je dirai que si, dans ma jeunesse où nous étions abondamment nourries des grands classiques, le Cid ne pouvait que nous exalter, je dois avouer que ce Sidi Qambitur par ses qualités de chef mais surtout par sa grande humanité et sa noblesse de cœur m’a beaucoup plu. Livre par ailleurs bien écrit.

 

On a bien aimé aussi

« Une machine comme moi » (et des gens comme vous) de Ian Mc Ewan

Le narrateur, Charlie vient d’acheter, à grand frais, un androïde nommé comme ses semblables, Adam.

La personnalité de cette « machine » n’étant pas programmée, Charlie se propose de la composer avec sa voisine Miranda dont il se sent devenir amoureux. Ainsi deviendront-ils en quelque sorte parents.

Mais d’autres éléments interfèrent et la situation se complique. Mc Ewan a le goût des intrigues inextricables, comme dans la vie peut-être!

Bien que les anachronismes soient flagrants, l’écrivain ne s’en soucie guère… Des androïdes alors que l’action etr censée se passer en 1980…qu’importe, le propos est ailleurs.

Il ne s’agit, de fait, que de poser des questions qui touchent notre XX° siècle et c’est ce pourquoi je l’ai choisi. Ces interrogations portent sur L’ETHIQUE.

Qu’est-ce qu’un humain si la « machine » prend des décisions et paraît avoir des sentiments, craint qu’on ne la supprime, a peur de cela.

Qu’est-ce que la morale quand on voit qu’elle peut varier comme pour l’homosexualité d’Alan Turing (1912-1954) (encore un anachronisme!) qui intervient dans l’intrigue comme personnage passionné par ces nouvelles intelligences « artificielles.

Qu’est-ce que cette justice qui ne se soucie pas du bien d’un enfant maltraité?

Doit-on pardonner ou venger au nom de quelqu’un d’autre?

Est-ce un roman ou un essai déguisé? L’ensemble est un peu le miroir d’une  société chaotique mais il ne laisse pas indifférent devant les questions nouvelles concernant notre époque.

Vous aurai-je convaincu de son intérêt ?   C’est la dernière question : réponse rationnelle 
Y a t’il une vie après la mort ?

 

Café littéraire du 6 janvier 2026
Nos coups de cœur

«La nuit et le silence : Georges de la Tour» de Pascal Quignard
Pascal Quignard est né le 23 avril 1948 à Verneuil -sur- Arve dans l’Eure. Il a publié six romans dont » Le Salon du Wurtemberg », » Tous les matins du monde ». Il a consacré de nombreux essais à la littérature, à la musique et à la peinture ancienne. » La nuit et le silence » a été publié en 1995 aux éditions Flohic ; cette édition est aujourd’hui épuisée mais une nouvelle édition, chez Galilée, dans la collection « lignes fictives » est parue en 2005.

Dans ce livre Georges de la Tour se parle à lui-même. Une sorte de spiritualité mystique se dégage des mots qu’il utilise pour exprimer cette peinture d’ombre et de lumière. La flamme serait-elle Dieu ? En voici quelques citations : il fit de la nuit son Royaume, c’est une nuit intérieure, un logis humble et clos où il y a un corps humain qu’une petite source de lumière éclaire en partie ; telle est l’unité de l’épiphanie, la nuit, la lueur, le silence, le logis clos, le corps humain.  Quelques grandes couleurs et vigoureuses auprès desquelles le peintre Le Nain paraît froid triste vert grisé. Les oranges et les rouges de la Tour brûlent par-delà le temps comme des braises ; ce qui n’est qu’un reportage sur une toile de Le Nain devient une scène éternelle, une masse brune, une flamme citron, un rouge franc, un vermillon plus sourd, une grandeur triste. Tous les personnages de Georges de La Tour sont immobiles, divisés entre la nuit où ils s’élèvent et la lueur qui les éclaire en partie. Surgissant dans l’ombre, touchés par un fragment de lueur, ils tiennent en suspens un geste incompréhensible. Les corps pris en contrebas y gagnent une taille d’idoles.

 Georges de La Tour élut la vie quotidienne la plus simple, la plongea et la simplifia encore dans la nuit, pour la revêtir de ce singulier « reflet de grandeur » qu’est la luisance, la couche de lumière qui est la source même des auréoles et des nimbes qui sacrent.  Il obéit aux leçons du Caravage. Il sacrifie toutes les auréoles qui encerclent la tête des dieux et des saints pour leur substituer les reflets d’une bougie. Dans « Le nouveau-né » la lumière de la chandelle est masquée derrière la main levée. Elle hésite entre bénir ou protéger la flamme et se concentre sur l’énigme d’un minuscule homme ligoté de bandelettes qui sera un jour mort. Le bébé devient le foyer dont la clarté vient sculpter de sollicitude les 2 visages des jeunes femmes qui sont penchées sur lui.

Chez La Tour les dieux sont nimbés, les anges sont sans ailes, les fantômes sans ombre. On ne sait si c’est un enfant ou Jésus, ou plutôt tout enfant est Jésus, toute femme qui se penche sur son nouveau-né est Marie qui veille un fils qui va mourir.

 Georges de la Tour ne fut pas un peintre de cour, c’est un gothique. Contempler la peinture conserve encore pour lui le vieux sens, « prier devant l’image douloureuse ». Pris entre « Les leçons des ténèbres » de la musique baroque et les poèmes de « La nuit obscure » de Saint-Jean-de-la-Croix, Georges de la Tour s’acharne à peindre le tête-à-tête à l’aide d’une flamme de l’homme avec lui-même. Ce furent des nuits. Autant de toile qui sont construites comme de vastes énigmes, comme des exercices spirituels qui requièrent chez celui qui les regarde une véritable oraison mentale.  Elles mettent en scène le verbe devenu le silence. La tour se détourna volontairement de la peinture de ses contemporains et se retrancha si bien dans l’art classique qu’il finit inconnu.
Finalement, ce que j’aime dans ce livre de Pascal Quignard sur Georges de la Tour, c’est qu’il lui garde sa part d’énigme et n’occulte pas son illisibilité, son obscurité. L’œuvre de Georges de la Tour est effectivement créée pour être subie et non pas jugée. L’œuvre d’art n’est pas candidate au jugement, elle l’ignore. La modernité intemporelle de de la Tour est bien mise en lumière dans l’ouvrage de Pascal Quignard comme elle l’est d’ailleurs dans l’exposition actuellement au musée Jacquemart-André jusqu’au 26 Janvier (date prolongée).

 

 « L’homme qui lisait des livres » de Rachid Benzine

Rachid Benzine nait au Maroc en 1971 et arrive en France à 7 ans.

En 1985 (à seulement 14 ans) il devient vice-président d’une association de jeunes, épaulé par un prêtre ouvrier et des catholiques. Dès son adolescence donc, il dialogue entre islam et catholicisme.

Il obtient un diplôme d’études approfondies en Sciences politiques et une maîtrise en économie.

Il accède à la notoriété en lançant avec le Père Christian Delorme un dialogue islamo-catholique aux Minguettes. Il enseigne à l’IEP d’Aix en Provence, en lycée et à l’Université catholique de Louvain.

En 2019, il prend position en faveur d’un journaliste marocain arrêté pour avoir critiqué un magistrat.

En somme, une vie très riche voire foisonnante, partagée entre islamisme et catholicisme.

« L’homme qui lisait des livres », certes un petit livre, mais à l’image de son auteur avec un contenu très dense.

Nous sommes à Gaza où un reporter photographe vient d’arriver. Le hasard de ses déambulations le conduit dans l’un des quartiers martyrisés. Je cite « et c’est alors l’enfer craché à la surface ». Il découvre entre deux boutiques survivantes une librairie et au milieu d’un amoncellement de livres à même le trottoir un homme assis contre la vitrine qui lit. Alors que le reporter aimerait prendre une photo, le libraire Nabil Al Jaber lui dit qu’il serait préférable qu’ils fassent d’abord connaissance. Commence un long monologue au cours duquel Jabir évoque sa vie. Une vie qui depuis la guerre des 6 jours (il est alors un ado) n’est qu’une errance désespérante d’un camp de réfugiés à un autre. Nabil a toujours aimé lire. Grâce à l’aide d’un professeur du camp Abu Khalil et celle de sa sœur Maryam, il crée une bibliothèque. Je cite « Nous organisions des soirées de lecture. Ces moments étaient magiques ». Toujours grâce au professeur, Nabil, sa sœur, un ami Hafez et Hiam qu’il épousera plus tard peuvent aller étudier au Caire. Nabil sera enseignant, Hiam médecin. Ils reviennent à Gaza où la vie semble pouvoir reprendre un cours normal jusqu’à une nouvelle insurrection en 1987. Il sera arrêté et restera 20 ans en prison où il mettra en place une bibliothèque. Toujours les livres ! Il sort de prison en 2006. L’autorité palestinienne a été balayée par le Hamas et c’est le début de l’apocalypse. Nabil perd sa femme dans les décombres et c’est à cette époque qu’il ouvre la librairie. Je cite « prenez la donc votre photo du vieux Nabil Al Jaber , perdu au milieu de ses livres, comme il l’est dans ce monde absurde, enragé, inhumain. »

Petit livre bouleversant. Structure originale puisque c’est un tiers qui s’adresse au photographe pour faire ce récit.

 

 « La Dame Blanche » de Sergueï Lebedev 

Sergueï LEBEDEV est né à Moscou en 1981, dans une famille de géologues. Géologue lui-même, il a travaillé au sein d’expéditions géologiques dans le Nord de la Russie et au Kazakhstan, est devenu journaliste ; tous ses écrits explorent l’histoire et les traumatismes de la Russie soviétique ; depuis 2011 ses romans traduits dans de nombreuses langues ont reçu de nombreux prix, en Russie et à l’étranger ; opposant au régime de Poutine, il a quitté son pays pour l’Allemagne.

La Dame Blanche est son dernier roman et se déroule dans le Donbass en 2014 peu après Maïdan en Ukraine et l’annexion de la Crimée. Sur une période de 5 jours en juillet 2014, 4 personnages  prennent tour à tour la parole.

Janna est une jeune étudiante de Kharkov, revenue dans son village auprès de sa mère mourante Marianna surnommée « La Dame Blanche », blanchisseuse en chef de la mine de charbon, ayant consacré toute sa vie au lavage, assainissement du linge et qui a transmis des valeurs d’ordre, de pureté à sa fille. Mais la maladie a fait d’elle une démente vivant dans une saleté repoussante et un désordre épouvantable, Janna ne reconnait plus sa mère qui traite de fasciste quiconque s’approche du domicile. L’évocation du personnage de Marianna est traitée de façon fantastique par l’auteur, elle apparaît en magicienne gardienne du village, crainte du voisinage, recevant des visites de femmes de régions très reculées de Russie. Ces visites ont suscité des jalousies et des dénonciations de voisins dans un pays où la délation était une vertu, à un point tel que les sbires du KGB prompts à ficher tous les citoyens ont établi un épais dossier sur elle, une surveillance de sa maison, suspectant un nid de contre-révolutionnaires, dossier resté vide de conclusion.

Le personnage du « Général » incarne le pouvoir terrifiant des autorités du KGB-FSB. Il a gagné ses galons à la Loubianka à Moscou puis pendant les 2 guerres de Tchétchénie, à monter des dossiers sur des soi-disant terroristes, les interroger avec les méthodes les plus cruelles. Il est envoyé par Moscou dans ce coin du Donbass pour contrôler les mensonges des autorités et éliminer les témoins du crash de l’avion de ligne abattu par erreur au-dessus de la région par un missile tiré d’un lance-missile par des militaires infiltrés russes venus soutenir les miliciens pro-russes dans une mini République auto-proclamée. Les russes et le lance-missile ne sont pas officiellement dans le Donbass. Son retour au village dans les locaux occupés tour à tour par les soviets avant la dernière guerre, puis les occupants nazis et les soviétiques à leur départ, lui permet de rouvrir le dossier de la citoyenne Marianna et un esprit de vengeance s’insinue devant ce cas non résolu de « rébellion », tentative de cette blanchisseuse de s’affranchir de toutes les saletés du monde, de vivre à part.

Valet est le troisième personnage, voisin de la maison mitoyenne de Janna, parti en Russie grâce à l’entregent d’un oncle lieutenant-colonel, formé à la répression la plus sordide des opposants à Moscou, looser du village, revenu plein de haine comme milicien prêtant main-forte aux infiltrés russes ou aux mafieux volant et pillant les richesses du sous-sol depuis la période de la perestroïka. Témoin gênant du lance missile ayant abattu l’avion de ligne, à la recherche des quelques effets des passagers morts tombés du ciel, il est dans le viseur du Général et ses vues sordides sur sa voisine Jenna rend le récit terrifiant.

L’Ingénieur est la quatrième voix, parlant d’outre-tombe et porte-parole de l’auteur. Allemand d’origine et juif, fils de paléontologue, cet ingénieur est le concepteur du puits de mine 3/4 construit à proximité du village et qui recèle de tragiques secrets. Assassiné en 1943 par les « Einsatzgruppen »  avec des centaines d’autres juifs de la région et jetés dans ce puits de mine, il rappelle les strates de corps jetés successivement dans les puits par les groupes ennemis lors de la révolution bolchévique, puis les supposés contre-révolutionnaires des années Staline, puis les partisans lors du retour des russes vainqueurs. Ce continuum d’horreurs met les bolchéviques sur le même plan que les nazis allemands ; et là où furent perpétrées toutes ces exactions nazies et soviétiques, les russes reviennent aujourd’hui de façon incognito avec un lance-missile, abattent un avion par erreur et préparent l’occupation du territoire. Sa vision des russes d’aujourd’hui y est terrible :

            « Jadis, il y a longtemps, au faîte de leur puissance et de leur gloire, au zénith de leur idéologie de classe qui prônait l’internationalisme, ils ont pu tromper beaucoup de gens avec leur idée d’une fraternité communiste mondiale et même cosmique. (…) Aujourd’hui, poussés par la vengeance des laissés-pour-compte, la vengeance de ceux qui ont perdu ce mirage d’universalisme, de généralité, de mondialité, le rouge qui leur collait à la peau a déteint, et il a pris une teinte brune. (…) Oui, la force est de leur côté. Mais c’est la force de la racaille, des bas-fonds qui ont émergé et se sont renforcés. La force des nuls à qui on a soudain donné la possibilité de se révolter et de gouverner ».

 

 «  L’effet maternel » de Virginie Linhart

Virginie Linhart, née le 16 avril 1966 à Montreuil, est une réalisatrice française de documentaires politiques, historiques et sociologiques. Virginie Linhart est la fille de deux ex-militants d’extrême gauche soixante-huitards, son père Robert Linhart, ancien normalien longtemps maoïste et sa mère, biophysicienne, ancienne soixante-huitarde militante du MLF.

Pris par hasard dans la bibliothèque de ma commune, j’ai été très intéressée par  l’itinéraire de Virginie Linhart, que je ne connaissais pas du tout.

« L’effet maternel » est un récit singulier, autobiographique et douloureux, dont l’écriture est accessible, directe, vivante et soignée.

Comme le titre l’annonce sans ambiguïté, ce livre autobiographique a été pour Virginie Linhart le moyen de comprendre « l’effet maternel » sur la construction de sa personnalité, ses relations avec les hommes et avec la maternité.

Ce livre, qui m’a passionnée et qui est bouillonnant d’expériences, s’efforce de démêler le lien mère-fille. En effet, au travers de ce récit de vie, Virginie Linhart dénoue les fils maternels, les transmissions inconscientes qui se sont répercutées sur son histoire. Sa mère, personnage principal de ce récit, instable, égo-centrée et éprise de liberté dans les années post 68, tend à usurper la place de sa fille, au point de la plonger dans une confusion des rôles, des places, des sentiments… qui ne laisse à l’auteure aucun repère.

Face à cette confusion, Virginie Linhart s’est réfugiée dans la réussite scolaire et intellectuelle qui dissimulera durant de longues années son désordre intérieur qu’elle nous livre avec sincérité dans cet écrit.

Le déclencheur de ce livre est une parole terrible de sa mère « Tu n’avais qu’à avorter, il n’en voulait pas de cette gosse ». A partir de là, Virginie Linhart décide de ne plus voir sa mère et d’essayer de comprendre quelle relation particulière elle entretient avec elle.

Ce récit qui défie l’ordre chronologique et qui est entrecoupé des explications de l’auteure pourrait paraître déstructuré, voire chaotique pour certains, mais il met à nu certaines conséquences éducatives d’une époque, dite de libération. Libération de la femme, libération des stéréotypes familiaux, libération sexuelle …

L’auteure aborde aussi dans ce récit de vie son propre rôle de mère qui s’est fait justement dans le chaos et la douleur tout en évoquant la place du père, du sien enfermé dans le silence et la maladie mais aussi de celle inoccupée d’un père absent pour sa fille. Elle analyse ainsi au fil de son récit les liens inconscients qui la relient à sa famille, à ses parents, mais aussi à la famille qu’elle s’est construite.

Au fil de la lecture, ce qui n’était que fissures et éclats se recollent progressivement, se régénèrent et donnent à voir une femme résiliente.

 Au travers de cet écrit très personnel, on ressent une réelle recherche qui assemble des matériaux vivants, comme si l’auteure réalisait un documentaire relatif à sa propre expérience familiale,

En conclusion :

Ce témoignage de Virginie Linhart m’a particulièrement touchée parce qu’il restitue l’atmosphère des années post 68 de notre société qui s’ouvraient à une éducation où tout semblait autorisé, sans limites.

Si je devais qualifier le vécu de l’auteure, je parlerai de confusion. En effet, elle a dû s’extirper d’un enchevêtrement émotionnel et affectif, inscrit dans une confusion générationnelle.

Ce récit tout en pudeur invite aussi à révéler nos propres réalités, à traverser notre propre histoire, touché par la franchise et le courage dont a fait preuve l’auteure.Un témoignage poignant, qui prouve que le terme de « résilience », peut devenir une réalité pour tous ceux qui ont la force de se confronter à leur passé.

 

« Bakhita » de Véronique Olmi

Ecrivaine, auteur de roman et de pièces de théâtre, scénariste et comédienne, cofondatrice du festival théâtral « Paris des femmes ».

Bakhita a été publié en 2017 et a reçu le prix du roman FNAC.

Tout d’abord, bref rappel du contexte historique du roman qui se déroule  au XIXe siècle au Darfour et plus largement au Soudan : expansion du commerce des esclaves vers l’Egypte ottomane et la péninsule Arabique, raids esclavagistes fréquents, parfois organisés par des élites locales. 1874,  conquête du Darfour par le régime turco-égyptien, intégration forcée au Soudan. L’esclavage est officiellement critiqué mais continue de facto. La ville de Khartoum jusqu’ici sous domination ottomane avec appui britannique est prise en 1885 par les forces du chef religieux et militaire Muhammad Ahmad al-Mahdî (le Madhi).

L’histoire de Bakhita, jeune enfant enlevée à sa famille et réduite en esclavage, repose sur des faits réels. Véronique Olmi en fait un roman poignant grâce à la force et la délicatesse de son écriture.  « Le visage de sa mère devait être beau, puisqu’elle était belle. Puisque toujours elle était choisie pour ça, sa beauté. Sa mère devait être grande, les pommettes hautes, le front large et les yeux noirs, avec cette lueur bleue comme une étoile plantée au milieu. »

Alors qu’elle s’éloigne de son village en compagnie d’une autre fillette pour cueillir des plantes, elle est attaquée et enlevée brutalement par deux hommes qui la gardent un mois dans une pièce sombre. « Elle est dans la nuit, et il n’y a rien après cette nuit que le recommencement de cette nuit. Elle sent les rats, les poux dans ses cheveux, tout est invisible et menaçant, elle est sale et assaillie, elle porte un corps nouveau, plein de douleur et de honte. »

Elle est ensuite conduite, à pied, à 300 km, au marché d’El Obeid.  «… elle suit la caravane. C’est une longue file nue et désespérée, qui traverse le monde dans une grande indifférence. Elle que son père avait présentée à la lune, elle qui se savait l’invitée de la terre, voilà que l’univers ne la protège plus. Les esclaves passent et n’habitent nulle part. Leur peuple n’existe plus. Ils font partie de cet éparpillement, ce martyre des hommes et les femmes loin de leurs terres, qui marchent et souvent meurent en chemin. »

Elle devient la propriété d’un chef arabe. « … un homme riche qui aimait acheter, trafiquer, connaissait tout le monde et toutes les combines, avait longtemps fait affaire avec le gouvernement égyptien du temps où les razzias servaient à lui payer les taxes et les impôts, il trafiquait maintenant avec les gouverneurs corrompus, ceux-là mêmes qui participaient à l’arrêt de la traite. Il s’était d’abord enrichi avec le commerce de l’ivoire, fier d’avoir formé des garçons enlevés à leur village et qui devenus adultes comptaient parmi ses braconniers les plus barbares. »

Elle est au service des filles de cet homme jusqu’à ce que leur frère abuse d’elle et que tout s’effondre « ce qui se passe après, le saccage, être battue dehors et dedans, elle le connaît déjà, c’est le gouffre sans fin, sans secours, c’est l’âme et le corps tenus et écrasés ensemble. Le crime dont on ne meurt pas. » « Bakhita est maintenant un jouet cassé. Et impur. Elle est donc chassée ».

 Elle sera achetée puis revendue à plusieurs reprises, oubliant son prénom, sa langue maternelle.

A Khartoum elle devient la propriété de Calisto Legnani, riche commerçant italien, agent consulaire de son pays. Le repli de celui-ci au moment de la chute de Khartoum lui vaudra de fuir avec lui en Italie. Là, elle sera au service d’une famille amie qui la confiera quelques années plus tard à l’institut de Ste Madeleine de Canossa à Venise qui a pour mission de venir en aide aux pauvres. C’est là qu’elle entrera en religion et prononcera ses vœux perpétuels en 1927.

Elle meurt en 1947 à Schio en Italie, se confiant à la Vierge. Mais dans cette fin ultime elle ne voyait plus que sa mère « Qui se tenait derrière elle. La main souple dans ses cheveux tressés, elle ajoutait de toutes petites perles colorées qui venaient de sa propre mère, et de plus loin encore, de toutes les femmes de cette famille dajou qui vivait au bord de la rivière depuis si longtemps. Elle a senti la bouche de sa mère sur sa nuque, des lèvres fraîches mouillées, qui avant de l’embrasser ont mordu sa peau toute neuve et chuchoté à son oreille, d’une façon unique, joyeuse et infaillible, son nom de naissance. »       

                                                                                                                                            

Elle sera canonisée le 1er octobre 2000 par le Pape Jean Paul II. Un livre de sa vie a été écrit de son vivant par Ida Zanolini.

J’ai beaucoup apprécié ce roman d’une rare intensité qui oscille entre ardeur et fragilité, ancré dans la réalité historique de l’esclavage au Soudan. C’est un récit âpre, violent et rythmé par la souffrance et les angoisses. J’ai été touchée par l’incroyable destin d’une femme dépossédée de son identité et de sa liberté qui, pour survivre, se crée un monde imaginaire.

 

« Mon vrai nom est Elisabeth » d’Adèle Yon

Adèle Yon est écrivaine et chercheuse. C’est son premier livre.

C’est un mélange de fiction, de réflexion sur l’autrice et ses fantasmes et d’enquête sur son arrière grand-mère que tout le monde dans la famille appelait Betsy ,et qui était réputée être schizophrène.

C’est un livre dérangeant, qui raconte une histoire familiale pas si lointaine dans les années 50 qui arrive aussi sous d’autres formes encore dans d’autres pays pour d’autres motifs.

C’est un livre bouleversant, où nous, lecteurs, allons être basculés dans l’histoire de Betsy, au travers d’un récit très documenté de chercheuse, mais également dans celle de l’autrice qui craint elle-même d’être folle.

Plusieurs thèmes sont abordés dans ce livre :

1) Le poids des secrets de famille : ce qu’on ne dit pas, et qui va peser sur les générations suivantes.

2) La lâcheté au sein d’une famille : ce que tout le monde pressent, ressent et ne veut pas voir … la vie et la jeunesse qui l’emportent sur s’occuper de celle qui souffre.

3) Les convenances du monde bourgeois, un peu en écho à ce qu’on a lu dans « Mars » l’an dernier … avec tout ce qu’on tait au nom de la morale et de la bien-pensance.

4) Et surtout ce livre traite du rôle de la femme, de sa place codifiée dans la société, de ce qu’on attend d’elle et de ce que la société acceptait qu’on lui fasse subir en cas de débordement.

Ce livre est construit sous forme d’une enquête que va mener l’arrière petite- fille de Betsy. Elle va se heurter au silence de sa famille. Elle va chercher à comprendre d’où vient la psychose de la schizophrénie chez toutes les femmes de sa famille de génération en génération.

Et puis on va découvrir cette Betsy, si enjouée, si libre surtout, qui n’hésite pas à clamer et à revendiquer cette liberté. Cette Betsy de qui on se sent si proche, qui est si pleine de vie, si enthousiaste, si spontanée. Si naïve aussi car la réaction de son mari ne va pas tarder, il va vouloir la mater, et progressivement revendiquer auprès de son beau-père l’autorisation de la faire hospitalisée.

C’est la grande époque de toutes sortes de traitements atroces dans les hôpitaux psychiatriques : les électro-chocs, les pilules qui abrutissent …. Betsy sortira de chaque séjour plus amoindrie, plus pacifiée, plus mortevivante… mais sa vitalité résistera, et, comme dans le film « Vol au -dessus d’un nid de coucou », où Nicholson jusqu’au bout gardera sa force vitale, Betsy gardera aussi cette lueur de vie inébranlable. Malgré ces 6 enfants nés essentiellement à l’hôpital…Mais elle aussi subira une lobotomie.

Ce qui fait l’intérêt du livre , c’est aussi sa construction, ce livre est un patchwork composé de trois couches : des faits très documentés sur la pratique psychiatrique de l’époque, entretiens avec des professionnels, archivistes d’hôpitaux, des dialogues gênés de membres de la famille, qui reflètent un consensus social, et enfin des réflexions sur la vie personnelle de l’autrice, son malaise dans sa propre relation avec un homme toxique, sa phobie d’être folle elle-même.

Au final, ce livre est celui de l’effacement social progressif d’une femme belle et libre ,Elisabeth devenue Betsy, soi-disant folle, et que sa famille a écrasée, à qui son arrière petite-fille rend hommage.

 
On a bien aimé aussi

« Patronyme » de Vanessa Springora

Lorsque, en 2020, Vanessa Springora a fait paraître son livre « Le consentement « ce fut un bouleversement parmi les lecteurs, tellement l’histoire racontée, celle d’un abus sexuel exercé par un écrivain célèbre, Gabriel Matzneff en l’occurrence, sur une jeune adolescente de 14 ans, était scandaleuse et méritait la condamnation de ce prédateur sexuel. Le livre a eu un grand retentissement. Aujourd’hui Vanessa Springora fait paraître un nouveau livre sur son histoire personnelle « Patronyme » qui raconte sa recherche de l’origine de son patronyme, ce qui devrait lui permettre d’éclairer certains secrets de famille et d’ainsi alléger l’histoire familiale et ses propres angoisses.

C’est en janvier 2020, au moment où elle s’apprête à participer à une émission de télévision, « La grande librairie », qu’elle reçoit un appel téléphonique de la police lui annonçant le décès de son père et lui demandant de venir identifier le corps. Elle ne l’a pas revu depuis 10 ans. Elle est la seule enfant de cet homme. C’est donc elle qui va être chargée de vider l’appartement de sa grand-mère à Courbevoie où son père a vécu les dernières années de sa vie. En vidant ce petit appartement, dont l’état de délabrement et la saleté témoignent du psychisme totalement perturbé de l’occupant, elle tombe, et c’est une surprise extrêmement douloureuse, sur deux photos de son grand-père paternel arborant des insignes nazis. La découverte du passé enfoui de son grand-père adoré crée un bouleversement chez l’autrice tel qu’il constituera le point de départ de ce second roman. Une enquête sur ses origines familiales va tout d’abord chercher à démêler les mensonges d’un père mythomane.  En effet son père, dans son enfance, avait l’habitude de lui raconter des histoires sur lui-même en affabulant considérablement. Elle va essayer de démêler les mensonges de son père pour retrouver le fil conducteur de ses origines familiales. Elle décide de se rendre en Moravie, région natale de son grand-père paternel. Pour rappel, la Moravie est en Europe centrale près de la Pologne et de la Slovaquie, partie intégrante de la Tchéquie, mais elle a, en particulier pendant la seconde guerre mondiale, eut des appartenances compliquées avec l’Allemagne. C’est le premier pays qu’Hitler a envahi.

En partant à la recherche des mystères et des secrets qui se dissimulent derrière son nom de famille, elle s’interroge d’une façon plus générale sur la filiation, tout en livrant une réflexion intéressante sur le fardeau que peut engendrer un patronyme. Fardeau dans son cas peut-être, mais aussi, il faut le noter, quelquefois une aide appréciable lorsque ce patronyme appartient à une famille qui a les moyens d’aider chacun de ses membres ! Au fil de cette enquête familiale, elle va progressivement réinterpréter certains souvenirs refoulés, ainsi que les nombreux non-dits qui ont jalonné son passé familial. Elle va aussi essayer de décrypter les secrets que ses aïeuls ont tenté de passer sous silence. Elle se rend donc à Zàbréh une petite ville au cœur de la Moravie. Au passage, elle éclaire quelques-unes des pages les plus sombres de l’histoire du 20e siècle, celle de la Tchécoslovaquie et des Sudètes lesquels furent des partenaires d’Hitler. Après la fin de la guerre, ils ont été en majorité expulsés de la Tchécoslovaquie pour cause de collaboration. 

Au fil des pages, le parcours accidenté de son grand-père va progressivement faire évoluer le patronyme en fonction des secrets qu’il faut dissimuler.  Il s’avère, en fait, que les documents que Vanessa Springora a découvert et, en particulier, les photos, semblent être des preuves de son appartenance au parti nazi. Mais la famille ne confirme pas cette appartenance directe, parle d’obligations qu’il aurait subies pour être incorporé dans un régiment SS. La vérité est fuyante, le discours fluctuant, Vanessa Springora ne conclut pas…

Dans ce livre, l’autrice mêle intimement sa propre histoire, celle de sa famille, et l’histoire de la Tchécoslovaquie.  C’est une idée de départ positive, mais qui s’avère un peu compliquée à gérer. Elle l’a conduite à des digressions et des réflexions qui ne sont pas forcément très bienvenues. Si l’enquête familiale au départ est séduisante, les impasses engendrées par le mélange de la vraie histoire et de son histoire à elle, font décliner un peu l’intérêt de l’ouvrage. Bien que l’ouvrage bénéficie d’une écriture très attachante, spontanée, simple et surtout très sincère, j’ai cependant eu un peu de mal à faire le tri dans les informations données.

Quoi qu’il en soit, c’est un ouvrage intéressant. Il met bien l’accent sur les problèmes qu’engendrent des secrets lourds dans une famille et aussi sur la difficulté qu’il y a à s’en débarrasser et surtout à les éclairer complètement.

 

« La maison vide » de Laurent Mauvignier   

Une maison comme un album de photos. La boîte à secrets d’une famille. L’Histoire / les histoires. Les secrets des sentiments que le récit restitue, imagine, fantasme. Le passé qui hante l’imagination d’un hypersensible. 

Surtout l’histoire de deux femmes : mère et fille, deux destins brisés par deux guerres. Tout est intériorisé, d’où cet aspect monolithique des pages sans dialogues, avec longues phrases et quelques brèves mises en valeur, isolées comme des cris – comme des brisures. Parfois les temps du passé cèdent la place au conditionnel de l’hypothèse, ou au futur de l’anticipation, qui bouleversent la linéarité du passé. 

Concernant les deux personnages féminins, on peut étudier le sentiment (l’amour) et se poser la question de sa valeur. 

D’abord, Marie-Ernestine, qui s’éprend de son professeur, qui lui fait découvrir la musique, ce qui sera sa planche de salut. Mais ce sentiment disparaitra dans l’horreur devant la « gueule cassée ». Lui, pourtant, viendra à son enterrement… Fiasco et survivance de l’attachement. 

Ensuite, sa fille Margueritte découvre l’amour passionné avec André « deux êtres de feu », ce qui exalte le narrateur, reconnaissant que c’est à titre de compensation pour toutes les amours ratées de l’histoire. Mais lui aussi sera brisé par la guerre. 

Le seul vrai amour est celui du narrateur pour ses aïeules, croisé avec le thème de la mort, guerre et suicide. 

Le drame est celui de l’auteur-narrateur qui n’a que le passé pour exister, d’où la tonalité triste et même désespérée de ce roman. 

 

Café littéraire du 2 décembre 2025
Nos coups de cœur
«L’ivresse des sommets » de Harald Jähner
Harald JÄHNER est journaliste, a dirigé des rubriques culturelles ou littéraires dans de grands journaux allemands et depuis 2011 est professeur honoraire de journalisme culturel à l’Université des arts de Berlin. Son ouvrage « Le Temps des Loups » a reçu le prix Historia du meilleur livre d’histoire, explorait les 10 ans de l’histoire allemande après la fin de la seconde guerre mondiale, « L’ivresse des Sommets » analyse les 15 ans de la République de Weimar de 1918 à 1933.

A l’effondrement de l’empire Allemand avec l’abdication du Kaiser Guillaume II, le 9 novembre 1918, la République est proclamée du haut d’un balcon du Reichstag par un socio-démocrate. « Le vieux bois vermoulu s’est effondré ; le militarisme est liquidé ! Vive la République Allemande ! Le calme, l’ordre et la sécurité, voilà ce dont nous avons besoin maintenant. » La situation de la nouvelle République est explosive, les communistes les plus radicaux n’ont pas renoncé à suivre le modèle russe, tandis qu’une fraction des troupes démobilisées, frustrée d’une défaite militaire qui les prive d’une « fin de guerre honorable », va retourner sa colère contre les ouvriers et les intellectuels révolutionnaires. Début 1919, la haine et la soif de revanche conduisent à des exactions indescriptibles contre les tentatives des spartakistes, mouvement d’extrême gauche, de s’emparer du pouvoir par la force.

On découvre les conséquences de la défaite chez les soldats revenus d’une guerre qu’on leur avait promis victorieuse, interrompue trop tôt, trahis par leur patrie, mutilés, avec une prise en charge d’assurance sociale pas meilleure que celle d’accidentés, trouvant à leur retour une gente féminine aux commandes du foyer familial et souvent des entreprises alors que les soldats anglais et français étaient accueillis en vainqueurs. Cette amertume a entraîné certains vers des groupes armés ultraviolents. 

L’auteur ne raconte cependant pas la marche inexorable vers le nazisme, mais presque en sociologue fouille les différentes strates de la société, la sensibilité des Allemands, leurs émotions, leurs enthousiasmes et leurs humiliations, à travers des journaux intimes, les emplois qu’ils occupent, les romans qu’ils écrivent, les musiques sur lesquelles ils chantent ou dansent.

Le mythe des « années folles » a traversé les générations suivantes, mais cette émancipation, ces années de liesse et d’éclatement de la société ne se sont pas diffusées à l’ensemble de la société, mais étaient le fait des citadins des grandes villes et pour certains aspects celui de gens aisés. On a souvent retenu un très puissant appétit de modernité, d’émancipation féminine, avec les nouvelles musiques et danses extra-européennes, le jazz, le charleston, la révolution des mœurs, de l’architecture et de l’urbanisme avec les nouvelles façons d’aménager les intérieurs, inspirées du Bauhaus, faisant table rase de l’accumulation de meubles et bibelots des siècles passés.

Les chapitres « Des destins derrière les machines à écrire « et « Les années Charleston » racontent un monde bouleversé par les nouvelles habitudes du commerce et de la consommation. Le développement débridé de la vie économique a créé des nouveaux emplois, des armadas de comptables, de secrétaires recrutées jusque dans les milieux ruraux, attirant des jeunes filles  éblouies par la « grande ville » à travers les magazines, la presse diffusant des  images de femmes aristocrates ou artistes, libérées des contraintes de la vie familiale, de femmes nouvelles aux chevelures et jupes courtes, adoptant les habitus masculins, s’interrogeant sur leur genre,  conduisant des autos rutilantes et partant à la découverte du monde. Cette vie trépidante d’il y a 100 ans nous parait si proche, avec ses clubs de danses modernes, de gymnastique, de sports en plein air, de grands centres commerciaux, un monde où des jeunes gens aisés partaient en vadrouille à la campagne, guitare à la main, envahir les villages restés très traditionnels où une jeune fille coupant sa tresse entraînait sa mise immédiate au ban de la société ; la génération hippie n’a rien inventé.

Mais cette liberté nouvelle côtoyait la misère, la peur du déclassement et la montée de la haine. A l’hyperinflation de 1921 puis la grande dépression de 1929, l’auteur transmet des réponses d’économistes, mais cette crise est encore, de nos jours, non totalement élucidée, en raison des imbrications entre la dette de guerre de l’Etat allemand et les emprunts publics ou privés auprès de pays occidentaux pour le développement moderne du pays, qui a été tel dans les grandes cités comme Berlin, que des visiteurs étrangers se demandaient « si l’Allemagne avait vraiment perdu la guerre ». Le retrait des créanciers avait entraîné le début d’une terrible récession avec des millions de chômeurs et de sans-abris.

La nouvelle République, le vent de liberté et d’innovations des années 20 sont devenus dix ans plus tard le début d’une malédiction. Vers 1930, écrit Harald Jähner, la démocratie perdit « l’une de ses ressources les plus importantes et les plus fragiles, la confiance en soi […]. Le moral baissa, l’envie de rédemption augmenta, on chercha de nouvelles formes d’ivresses des sommets, plus entraînantes, plus agressives et plus nocives que jamais. »

Un siècle plus tard, cette observation n’est pas sans résonner étrangement en Europe de l’Ouest où les populistes et europhobes pèsent de plus en plus ouvertement sur la vie politique.

Coup de cœur, à diffuser largement pour éclairer notre monde occidental malade.

 

 « Raboliot » de Maurice Genevoix                                                              prix Goncourt 1925

Auteur majeur de la première moitié du siècle dernier, Maurice Genevoix vit de 1890 à1980.
Très jeune il est passionné par la campagne en particulier la SOLOGNE où il suit son père à la chasse c’est ce qui va l’inspirer dans RABOLIOT. Il perd sa mère très jeune et restera traumatisé toute sa vie. 

Elève brillant du Lycée Lakanal il intègre l’Ecole Normale Supérieure

En 1914 il est mobilisé comme sous-lieutenant d’infanterie et grièvement blessé en 1915. 
C’est à partir de son expérience des tranchées qu’il va écrire « Ceux de quatorze » un des ouvrages qui feront date comme les « Croix de bois » de Dorgelès.

Retiré à la campagne il va écrire ses plus beaux romans comme « La Dernière Harde ». Il admire du monde paysan cette communion avec la nature qu’il aime tant.

 Epris de Liberté il publie Raboliot en 1925 ce qui lui vaudra le prix Goncourt cette même année.
Il rentre au Panthéon en 2020 proposé par le Président de la République E. Macron

Pierre FOUQUES di RABOLIOT est un bucheron Solognot animé par la passion du braconnage. Il suscite la jalousie de Volat qui tente de rabattre son rival dans les filets du gendarme Bourrel.

Raboliot pris plusieurs fois en flagrant délit refuse de se soumettre.

Au terme d’une longue cavale dans les bois, il retourne vers les siens et se venge de Bourrel.
Ce roman est très inspiré de Maupassant auquel l’auteur voue un véritable culte.

 

 « Les Guerriers de l’hiver » d’Olivier Norek        prix Jean Giono 2024, prix Renaudot des lycéens 2024

Le grand père de l’auteur émigré de Silésie entre dans la Légion Etrangère puis est naturalisé Français en 1935. Le père, haut fonctionnaire directeur général de Radio France et sa mère directrice d’école. Olivier Norek naît en 1975 à Toulouse. Après le Bac, il passe trois ans chez Pharmaciens sans frontières puis s’engage pour deux ans dans la marine. Enfin, il entre dans la police en 1997 comme gardien de la paix puis capitaine à la section des enquêtes et recherches. En 2013, il se met en disponibilité pour se consacrer à l’écriture. Il écrit surtout des romans policiers abordant des thèmes politiques et sociaux engagés. « Les guerriers de l’hiver » a reçu le Prix Jean Giono 2024 et le prix Renaudot des lycéens 2024.

L’auteur évoque ici un épisode historique un peu méconnu : l’attaque de la Finlande (jeune état indépendant depuis 12 ans de quelques millions d’habitants) par la Russie, de décembre 1939 à mars 1940. Récit extrêmement bien documenté et avec cartes et photos en annexes. Il évoque particulièrement bien la résistance héroïque du petit peuple finlandais qui défend sa terre. Face à lui, l’armée russe pas du tout préparée à rencontrer une telle résistance. Des soldats pas équipés pour le grand froid, les vivres manquants. Les Russes, qui pensaient se servir sur le terrain dans les villages occupés, ne trouvent en fait qu’une terre brulée. Les Finlandais ont fait place nette. Eux sont équipés de combinaisons chaudes et blanches, ce qui les invisibilise sur le sol enneigé. Le fil conducteur de ce récit est un jeune soldat finlandais Simo, surnommé par l’ennemi « la mort blanche ». Simo avait été entrainé par son père à la chasse avec une grande efficacité. Il devient ainsi un sniper redouté et précédé d’une légende qui terrorise les soldats russes.

Récit passionnant autant que bouleversant. On ne peut qu’être confondu par la curieuse résonnance de ce récit avec la guerre que mène actuellement la Russie en Ukraine. Confondus certes mais aussi tellement inquiets de voir combien la guerre, les guerres, sont plus que jamais présentes dans le monde.

 

« Prisonnier du rêve écarlate » d’Andrei Makine

Andrei Makine, écrivain russe naturalisé français est membre de l’académie française depuis 2016. Il a obtenu le Goncourt en 1995 pour le « Testament français »

« Prisonnier du rêve écarlate » est son dernier roman paru en 2025.

Andrei Makine relate l’histoire d’un jeune communiste Lucien Baert. Il est né à Douai, fils d’un ouvrier couvreur et d’une mère couturière et en 1939, son syndicat va l’emmener en URSS, son rêve.

Après une semaine de tourisme social à la gloire du communisme, où il découvre les limites et les exagérations de l’eldorado communiste, il va perdre ses illusions et surtout rater son train de retour et être accusé d’espionnage. Il connaîtra l’envers du décor, la guerre, et les tortures du Goulag, mais aussi l’amour d’une femme Daria qui le recueille et avec laquelle il va essayer de revivre de façon simple et laborieuse pendant une trentaine d’années.

C’est alors qu’il va avoir une opportunité incroyable de retourner à Paris, avec l’aide d’un attaché d’ambassade français, et de rentrer dans un univers totalement transformé où son aventure va créer l’évènement et il en sera la vedette sous un nom d’emprunt Mattei Belov, aidé puis laissé en plan par son attachée de Presse, il va mesurer les illusions nouvelles de la société française post soixante-huitarde et repartir en URSS retrouver Daria.

Beau roman porté par le souffle de l’histoire qui à travers ses personnages et leurs désillusions pose de manière vivante ces tristes constats : les sociétés n’ont pas de morale et leurs utopies sont condamnées à l’échec.

 

 « Villa Amalia » de Pascal Quignard

Ce livre (2006) est l’histoire d’une femme qui organise sa fuite, sa disparition. Après avoir vu son mari la tromper, elle décide de rompre avec sa vie, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Même la musique, le piano, elle est concertiste et compositrice, ne la retient pas.  Il n’y a qu’un homme qu’elle connaissait dans son enfance, qui vient de resurgir par hasard dans sa vie, il n’y a que cet homme qui saura ce que sera sa nouvelle vie et elle pourra compter sur lui et sur lui seul. Même sa mère ne saura rien. Elle, une fois enfuie, va trouver la villa Amalia, son île au large de l’Italie, où elle vivra désormais.

Je considère cette disparition comme une libération, un mode thérapeutique pour s’en sortir, même si au fond de moi j’ai de forts doutes sur le fait qu’elle sera finalement plus heureuse qu’avant dans cette nouvelle vie.

Sur le mode de l’anaphore, chère à Georges Perec dans son livre « Je me souviens », je commenterai le livre ainsi :

Je me souviens de la justesse, de la précision et de l’économie de mots, de la fluidité, de la musicalité de cette écriture épurée

Je me souviens de ce roman qui m’a transcendée, m’a dépassée, m’a angoissée, m’a fascinée, m’a fait pleurer, m’a habitée, m’a séduite par sa violence et sa beauté

Je me souviens de cette détermination, de cette souffrance, de cette dureté, de cette douceur, de cet esprit proche de la folie

 Je me souviens de la nature, de la lumière, de la Méditerranée, du printemps, des odeurs et des couleurs, de la sensation d’apesanteur et de cet éphémère bonheur

 Je me souviens de ce voyage intérieur, de cette lente dépossession, de cette perte d’identité, de ces rapports écorchés d’une grande intensité, de cette naissance, de cette renaissance

 Je me souviens de ces intonations, de ces voix qui se cachent se perdent et s’évaporent, du poids du secret, de la tension du silence

 Je me souviens de cette musique décomposée, réduite, condensée, métaphore de la radicalité de cette vie brisée, solitaire, baiser déclencheur, cataclysme pour une vie ailleurs, meilleure ?

Ce roman a été adapté pour le cinéma par Benoît Jacquot avec Isabelle Huppert en 2009

 

 « Marcher dans tes pas » de Léonor de Récondo

Léonor de Récondo née en 1976 à Paris, est une violoniste baroque et écrivaine française.

Le Déclic : – En octobre 2022, une loi est promulguée en Espagne (loi de Mémoire démocratique) stipulant que peuvent obtenir la nationalité espagnole les enfants et petits-enfants de parents l’ayant perdue après avoir été contraints à l’exil pour « des raisons politiques, idéologiques, de croyance ou d’orientation et d’identité sexuelle ».

Léonor de Récondo nous raconte ici son parcours pour « Marcher dans les pas de sa grand-mère paternelle », qui a fui Irun et la guerre civile de l’Espagne franquiste en août 1936. Enriqueta a quitté sa maison, abandonnant tout, sauf ses trois fils, une partie de sa famille, sa langue et ses souvenirs…le groupe a traversé la frontière par le pont international pour atteindre l’autre côté du Pays basque, le côté français. De ce lieu d’exil, elle a pu voir son village natal (Irun) partir en fumée sous les assauts meurtriers des Junker 52. Ses enfants sont devenus apatrides.

Léonor tente de réparer cet amour brisé en demandant la double nationalité pour son père (décédé) et pour elle. Elle essaie de faire revivre ces souvenirs inconnus en racontant quelques épisodes de la vie de sa grand-mère et de son père, et, par la même, elle espère se réconcilier avec une partie de son identité personnelle : fille d’apatride n’est pas un statut qui lui convient.

Léonor s’interroge :  que signifie hériter d’un passé que l’on ne connaît pas vraiment ? Comment se construire lorsque les souvenirs sont absents ou flous, quand l’héritage a été détruit, effacé, spolié ?

Ce besoin viscéral, presque physique de renouer avec ses racines devient le moteur d’une quête identitaire profonde. C’est une tentative de combler les vides, de recréer du lien avec une mémoire fragmentaire, hantée par le silence des générations précédentes.

C’est un livre sur l’exil, bien sûr, mais aussi sur la mémoire, la filiation, la résilience. Il dit aussi l’urgence de transmettre, avant que les voix ne s’éteignent tout à fait.

Un texte intime, mais profondément humain, juste et délicat, à lire comme une lettre d’amour entre les générations.

Lire et dire la poésie de Federico Garcia Lorca, aujourd’hui, c’est le faire vivre et revivre. C’est aussi combattre l’obscurantisme de toutes les dictatures.

 
On a bien aimé aussi

« Triste tigre » de Neige Sinno                 prix Femina 2023, prix Goncourt des lycéens 2023

Neige Sinno est une romancière, née en 1977 dans les Hautes alpes, d’un père d’origine libanaise. Elle passe son enfance dans les Alpes entre sa mère et son beau-père, guide de montagne apprécié de ses clients et de son entourage mais qui la violera de ses sept à quatorze ans. C’est le récit de cette période terrible de sa vie, que Neige Sinno nous livre ici. Ce livre n’est pas un roman, nous dit-elle elle, mais de la « non-fiction ».

Sa lecture est dure, presque insoutenable quand on sait qu’il est autobiographique ; c’est le viol d’une petite fille qui porte un si joli prénom, Neige. Un ouvrage plein de détails dérangeants, qui tentent d’analyser ce qui s’est passé. L’auteur va même jusqu’à essayer de se mettre dans la peau de l’agresseur, son beau-père, pour tenter de comprendre l’insoutenable. Mais il n’y a rien à comprendre, rien de rationnel. Et de ces actes, on ne se remet jamais, même adulte, mariée et mère elle-même d’une petite fille.

Elle portera plainte en 2000, poussée par son psychologue. Un procès douloureux qu’elle veut public où elle donne des détails pour que le monde comprenne ce qui n’est pas possible. On lui reproche de se mettre en scène et on lui dit que son beau-père est un homme charmant. Elle en sort exsangue. Le bourreau avec neuf ans de prison.

Elle se tournera vers l’écriture espérant avancer sur le chemin de la résilience mais rien ne l’aide, rien n’est tangible que l’acte physique subi, tout le reste ce qui pourrait expliquer les choses, reste trouble.

Cependant, ce livre ne se limite pas au seul récit d’une horreur, c’est aussi une œuvre littéraire en soi, avec un rythme et une vision particulière. Neige Sinno « amène le lecteur dans sa tête », ce qui donne à celui-ci une place non pas de voyeur mais de témoin proche et impliqué. L’auteure, sans être dénuée d’ambivalence, avertit son lecteur : « prend garde à mes propos », pour le protéger et se protéger elle-même dans cette quête de la vérité qui fait peur.

La forme du texte est dense, les mots justes et précis avec une obsession des vérités. On appuie le propos par des photos et des articles de journaux relatant les faits pour rendre une réalité qui reste toujours partielle.

Neige Sinno raconte avec le plus de justesse possible quelque chose qui ne se raconte pas. On s’approche seulement de la vérité.

L’ouvrage reste une construction littéraire, un objet esthétique, comme « Lolita » de Nabokov qui est cité en exergue, œuvre également incomprise. Œuvre esthétique qui reste cependant l’histoire d’un viol. On pense la distance tenue, mais le récit est bouleversant et le lecteur n’en sort pas indemne.

Neige Sinno a été récompensée par de nombreux prix pour cet ouvrage, dont le prix Femina 2023, prix Goncourt des lycéens, prix littéraire Le Monde. Elle a été sélectionnée pour le prix Goncourt. Son dernier ouvrage, La Realidad, a paru en 2025 chez P.O.L.

 

« La femme qui fuit» de Anaïs Barbeau-Lavalette

(2016 Grand Prix des libraires édition marchand de feuilles du Québec)

Anaïs Barbeau-Lavalette est une jeune écrivaine québécoise, plutôt d’ailleurs une réalisatrice. Elle a, en particulier, réalisé un documentaire sur Yasser Arafat, plusieurs longs métrages, elle a produit aussi deux romans dont « Je voudrais qu’on m’efface » en 2010 et « La femme qui fuit » en 2016.

Le livre est une biographie de sa grand-mère maternelle, Suzanne Meloche. Celle-ci, née en 1926 à Ottawa, a connu une certaine notoriété par son rôle dans le groupe « Refus global » qui était le fruit de la coopération d’une bande assez nombreuse de diverses origines, danseurs, poètes peintres, tels que Claude Gauvreau, Jean-Paul Riopelle et surtout Marcel Barbeau, le grand-père de Anaïs Barbeau-Lavalette, qui sera le mari de Suzanne. Ce groupe, en lien avec les surréalistes français, est né du refus de la tutelle écrasante de l’église sur la société et de l’étouffement des francophones sous la domination des anglophones. Il aura des retombées importantes sur la libération du Québec, mais ses membres en paieront chèrement le prix, en termes de difficultés matérielles et d’exclusion de la Société.

Le livre commence avec la visite que Anaïs et sa mère Manon, surnommée Mousse, font à Suzanne à Ottawa où elle vit. Elles ne l’ont pas prévenue de leur visite alors qu’elles ne l’ont pas vue depuis des décennies. La grand-mère les reçoit assez courtoisement mais après leur départ, envoie à sa fille Mousse un mot très sec lui disant « ne recommence jamais, je ne veux pas vous voir ». Le livre, donc, commence avec cette vision très claire d’une grand-mère et d’une mère qui rejette petite fille et fille.

 Anaïs Barbeau-Lavalette va revenir sur la vie de cette grand-mère en essayant de comprendre ce qui a pu se passer pour que Suzanne Meloche abandonne ses deux enfants, Mousse et François, âgés de 4 et 2 ans et refuse pendant toute sa vie de les revoir. L’ouvrage va consister en une longue lettre qu’Anaïs adresse directement à sa grand-mère, d’où le « tu » que l’on constate tout au long du livre. Elle essaye, avec les documents qu’elle retrouve après la mort de Suzanne, de peindre sa vie en de courts chapitres sur plusieurs périodes.

 L’enfance c’est la période 1930 1946. Les parents de Suzanne, Claudia et Achille se sont mariés assez jeunes et s’aimaient. Claudia avait une vocation de pianiste. Achille avait installé dans leur maison le piano qu’elle adorait. Elle y renoncera progressivement à cause de la politique du Québec, du clergé essentiellement qui enjoignait aux femmes d’avoir le plus grand nombre possible d’enfants et qui à partir d’un certain nombre, 12, donnaient aux parents des terres gratuitement. Claudia, la mère a six enfants à trente-trois ans, elle surmonte plus ou moins sa frustration mais la communiquera quand même à ses enfants. Anaïs voit dans cette petite enfance les premiers signes de la prise de conscience de Suzanne du sort réservé aux femmes et en conséquence de sa volonté d’y échapper.

 La 2e période c’est 1946-1952, après s’être émancipée, Suzanne vit à Montréal où elle fait des études, en particulier de peinture et de littérature.  Surtout, elle commence à fréquenter le groupe évoqué plus haut qui sera pendant plusieurs années sa « famille ». Elle connaît alors Marcel Barbeau, une figure de ce groupe d’anarchistes, qui est peintre et qui sera un des promoteurs du mouvement « Refus global ». Elle l’épouse en 1948, elle a 22 ans et Mousse naît en 1949. Les années suivantes les verront avoir une existence très précaire. Suzanne trouve qu’elle végète alors que Marcel connaît une certaine notoriété avec sa peinture. La naissance de François en 1951 la confirme dans son isolement et elle commence à vivre sa propre vie de liberté. Elle annonce bientôt à Maurice qu’elle va partir.  Début de l’abandon…

La 3e période c’est de 1952 à 1958 où Suzanne se sépare de Marcel à qui elle a demandé de renoncer à ses droits de père auprès de ses enfants. Ceux-ci sont confiés à de la famille lointaine pour Mousse et est adopté par une famille sans enfants pour François.  Elle continue une vie très libre avec, en particulier, de très nombreuses rencontres. Ainsi Peter, son deuxième mari, avec qui elle entame une vie d’errance plus ou moins artistique. Elle présente sa poésie dont « Aurores fulminantes » qui est bien accueillie mais sans que ça lui assure une existence normale.

 On aborde alors la 4e période 1958-1965 où Suzanne participe activement au mouvement d’émancipation des noirs et en particulier à la célèbre marche de Martin Luther King. Elle rencontre et côtoie beaucoup d’artistes à New York, elle vit avec un jeune homme Gary, son 3e mari, dont elle s’occupe curieusement presque maternellement.

La période 1965-1974, avec la mort de la mère de Suzanne, Claudia, et la mort de Gary qui était son dernier amour, la verra poursuivre une existence de plus en plus solitaire. Elle refuse tous contacts avec ses enfants même si Mousse, qui a retrouvé son frère François, lequel a souffert profondément de l’abandon de sa mère, dans un hôpital psychiatrique, lui transmet cette information.  Elle n’en tiendra pas compte et la fin de la vie de Suzanne sera marquée par son isolement de plus en plus important y compris avec sa sœur Claire, religieuse, qui essayera de renouer le contact. En vain…

A la lecture de ce livre la personnalité de Suzanne apparaît comme une femme libre, libérée surtout, vivante et rebelle, désireuse de vivre et d’agir comme elle l’entend, allant jusqu’à abandonner ces deux jeunes enfants et refusant de les voir malgré les occasions et les circonstances. Il est alors difficile pour moi de comprendre les motivations de Suzanne, en particulier lorsque Mousse, je l’ai déjà dit, lui apprend que son fils est en condition très difficile à l’hôpital psychiatrique de Montréal et qu’il demande à la voir, je ne comprends pas non plus pourquoi elle refuse de voir Mousse et sa petite fille après qu’elles lui ont rendu visite. Ce livre est, par ailleurs, intéressant pour le regard qu’il donne sur l’évolution d’un personnage mais surtout sur l’évolution d’une partie de la société québécoise dans la deuxième moitié du 20e siècle au moment de la libération des mœurs et de la société un petit peu partout dans le monde. Ce livre apporte donc un regard intéressant sur cette démarche d’émancipation. Mais, pour moi, la bonne question qu’il pose, c’est comment peut-on tirer un trait sur sa vie d’épouse et surtout de mère pour vivre une vie, peut-être productive puisqu’elle aura un rôle effectif dans la société avec sa participation au mouvement « refus global » ? Cependant, ce que Mousse trouve dans ses archives et qui lui fait se poser beaucoup de questions, ce sont des signes qui montrent que Suzanne a gardé des marques nombreuses de ses enfants. On peut donc se demander si elle a réellement réussi sa libération…

La lecture intéressante de cette biographie est rendue très facile et agréable par une plume précise assez originale et une architecture bien construite qui donne beaucoup de vie aux personnages et situations.

 

« La psy » de Freida Mc Fadden

Style très oral : Cela accompagne une narration à la première personne présentée comme un journal intime.

En fait, il s’agit d’une narration alternée : 

1- la « psy » du titre : « Adrienne » : c’est le journal d’une femme disparue.

2-une jeune mariée, »Tricia » qui, avec son époux, Ethan cherche une demeure où s’installer.

 Le lieu :  Il reste unique ; une maison, lugubre à souhait, décor à la Hitchcock pour « Psychose ». Là aussi, il semble y avoir un habitant caché.

Les deux visiteurs s’y trouvent piégés par les conditions météo.

C’est ADDICTIF !!!  (Même si, amateurs de grande littérature, s’abstenir !)

Le thème est donné par le livre de la « psy » « Anatomie de la peur ».

 

 « Jamais sans moi » de Maud Ankaouna

C’est la découverte de soi-même » à l’occasion d’un pèlerinage laïc sur la route de Compostelle.

On suit trois femmes en recherche de sens qui en trouveront peut-être au hasard des rencontres. Peu importe les invraisemblances de l’intrigue et le « happy end  » forcé. Le but est cette quête de son être profond dont les hasards de l’existence nous font dévier pour notre malheur.

J’aime les citations en début de chapitres d’auteurs connus (Einstein, Nietzsche ou Malraux) ou d’inconnus… Cela guide la réflexion en s’extrayant de l’histoire et des personnages, qui, quoique typisés, restent très attachants.

On découvre aussi les quatre étapes de l’évolution personnelle pour sortir de la dépendance, les quatre formes de l’amour aux noms grecs, le triangle de Kapman, les principaux courants de pensée religieuse et même un aperçu de la physique quantique (c’est dire si c’est ambitieux !) Avis aux amateurs d’initiations diverses.

 

Café littéraire du 4 novembre 2025
Nos coups de cœur
«Une fratrie » de Brigitte Reimann

Brigitte Reimann, née en 1933 près de Magdebourg est une écrivaine est-allemande, découverte récemment en France. Edité en 1963 avec des censures des autorités de son pays, ce livre fut redécouvert dans un coin secret de sa maison et publié intégralement. Elle a écrit jusqu’à sa mort à 40 ans en 1973 dans une Allemagne divisée, du côté de la République Démocratique qu’elle analyse à travers l’histoire d’une famille.

La narratrice Elisabeth est une jeune femme de 23 ans, artiste peintre, envoyée dans un combinat industriel, dans le cadre d’un programme du SED, le parti socialiste unifié dans le but de développer une révolution culturelle socialiste, en rapprochant la culture du monde ouvrier.

L’auteur a passé 6 ans dans une usine d’Etat de charbon de 1960 à 1968, et y animait des ateliers de création littéraire.

Elisabeth a 2 frères, l’aîné Konrad est déjà parti à l’Ouest à une époque où le mur n’était pas encore construit ; il avait adhéré aux jeunesses hitlériennes à l’adolescence, réussi un diplôme d’ingénieur et rapidement été attiré par la société de consommation de l’Ouest, malgré les difficultés initiales dans un camp de transit pour migrants de l’Est. Les passages entre Est et Ouest étaient encore possibles bien que difficiles, Elisabeth et sa mère retrouvent à l’Ouest dans un restaurant chic ce frère aîné détesté, l’incompréhension est totale au grand désespoir de la mère qui a déjà perdu ce fils aîné.

Le dilemme d’Elisabeth commence le jour où Uli, le frère cadet adoré l’informe de son souhait de quitter ce pays.

Le récit alterne entre les souvenirs émouvants de leur enfance et de leur adolescence pleine d’espoir dans un pays en reconstruction et leurs discussions politiques, Elisabeth essayant tous les arguments et les analyses psychologiques pour tenter de dissuader son frère chéri.

La période post-guerre est évoquée sobrement, avec deux soldats soviétiques hébergés dans leur maison, la famine obligeant la mère à envoyer ses 2 enfants Elisabeth et son frère en pleine campagne à 7km avec quelques deutschemarks dans la petite main d’Uli, refusés par les paysans ; les portes closes et le retour bredouille la faim au ventre témoignent de faits réels de cette période sombre. Le retour du père, prisonnier en Russie pendant quelques années, en loques et non-reconnaissable par les deux enfants obligés de l’appeler « Papa » est un autre moment émouvant de cette période.

Les conversations entre frère et sœur leur permettent de se révéler leurs vrais problèmes rencontrés dans leur environnement professionnel. Uli est un ingénieur brillant diplômé avec mention, travaille dans un chantier naval sur la côte Baltique à Rostock, mais se « sent prisonnier derrière des barreaux d’imbécilité et de bureaucratie, ne prend plus de plaisir au travail ». Le barrage principal à une promotion est un CV classé « non- fiable » par les autorités pour d’une part avoir été l’assistant d’un Professeur passé à l’Ouest, d’autre part l’absence d’adhésion officielle au Parti, deux taches rédhibitoires.

Elisabeth lui raconte ses relations avec les ouvriers de l’usine, avec le contremaître et le représentant du Parti dans l’Usine ; elle travaille quelques jours par semaine depuis un an et demi dans une baraque sur les terrains d’une usine d’État, dirigeant aussi le cercle des peintres amateurs de l’usine ; traitée de « petite- bourgeoise », car issue d’une famille intellectuelle déchue, elle a osé affronté directement ces apparatchiks locaux l’accusant ignoblement et à tort d’être la fille d’un nazi, après une dénonciation calomnieuse auprès de la Stasi.

On comprend la censure des autorités de la RDA sur cet ouvrage abordant sans tabou les désillusions de la jeunesse arrivée à l’âge adulte après les quelques années enthousiastes du tout début de la reconstruction, idéalisant cette expérience socialiste pour expier les crimes du nazisme. L’auteure est néanmoins restée en RDA, incarnant peut-être un modèle pour les autorités ayant accepté l’édition amputée.

Un témoignage sur un pays disparu.

 
On a bien aimé aussi

 

« Kolkhoze » d’Emmanuel Carrère                                                                              Prix Médicis 2025

Voilà enfin un livre apaisé et intime d’Emmanuel Carrère. Avec « Un roman russe », il s’était fâché avec sa mère Hélène Carrère d’Encausse. Ici c’est un bel hommage posthume qu’il lui rend. Heureusement, il avait eu le temps de se réconcilier avec son académicienne de mère décédée en 2023. Le titre « Kolkhoze » est trompeur. Il signifie simplement, « faire kolkhoze », c’est à dire pour les enfants Carrère, dormir auprès de leur mère quand leur père est absent.

« Kolkhoze » est le roman d’une famille sur quatre générations qui va de l’histoire russe, en passant par la Géorgie, les deux pays d’origine d’Hélène Carrère d’Encausse, jusqu’à la guerre en Ukraine.

C’est un livre passionnant et plein d’humour, drôle et léger à la fois, qui se lit d’une traite et qui nous brosse le portrait de Madame Carrère d’Encausse, une femme exceptionnelle qui avait aussi ses côtés sombres. Une femme parfois rigide mais aussi qui savait être tendre avec ses enfants. Intelligente, séduisante, qui s’arrangeait parfois avec la vérité pour rendre le réel plus piquant. Passionnée aussi, elle n’hésita pas à reléguer son discret mari Louis, dans un placard le reste de sa vie pour lui avoir refusé le divorce pour un diplomate russe. Monsieur d’Encausse était fou amoureux de sa femme et de son passé glorieux, et ne pouvait envisager la vie sans elle. Des recherches généalogiques que Louis avait effectuées sur la famille d’Hélène naîtra la première partie historique de cet ouvrage.

Emmanuel Carrère nous parle aussi de lui, de sa passion pour la Russie qui sera ébranlée par la guerre en Ukraine, de la Géorgie où sa cousine Salomé qui porte le nom de sa mère, Zourabichvili, a été Présidente jusqu’en 2024. Il se livre aussi sur son enfance choyée, sur sa vision de la vie, ses difficultés à vivre avec sa bipolarité. Il dit ne pas savoir s’y prendre avec le réel et que seule l’écriture le sauve, l’équilibre. On se demande même si « Kolkhoze » n’est pas une sorte de thérapie familiale. Il avait d’ailleurs demandé avant parution, l’approbation à ses sœurs Nathalie et Marina ainsi qu’à son oncle Nicolas dont il est très proche.

C’est un livre où il semble avoir trouvé la paix, jusque dans la mort de sa mère où Il y voit une certaine grandeur, le couronnement d’une vie. Il avoue avoir été heureux d’avoir vécu ce moment avec ses sœurs à ses côtés, d’avoir fait « Kolkhoze » jusqu’au bout.

 

 « L’agrafe » de Maryline Desbiolles

L’auteure vit loin de la scène parisienne dans l’arrière-pays niçois, elle a publié une trentaine de romans.

L’agrafe, emmène ses lecteurs au village « L’ESCARENE » dans les hauteurs de Nice qui a accueilli autrefois de nombreux Harkis.

Emma Fulconis, grande adolescente, vit avec ses parents, père garagiste et mère caissière à l’hypermarché, et un frère plutôt placide. Elle court toute la journée dans les collines balayées par le vent et par les bois, telle une chèvre. Au village on l’appelle l’athlète car son ambition secrète est la course de compétition, et son modèle Bobbi Gibb, 1ère femme marathonienne à Boston en 1966.

Elle passe souvent devant « le Mausolée de pierre » monument élevé aux morts de la guerre d’Algérie et inauguré par le Général de Gaulle dont les inscriptions lui révèlent que sur les 213 morts inscrits 86 n’ont pas été réclamés. Cette étape lui rappelle un oncle Akim qui travaille au garage familial et est algérien.

Au cours de ses excursions en montagne elle va rencontrer le fils Goiran, Stéphane, collégien en stage au garage avec lequel elle noue une relation amicale sans plus car elle le trouve bébête. Ce dernier lui propose de venir chez lui écouter de la musique. Il n’est pas au Rendez-vous mais son père ouvre la porte et l’énorme chien de ce dernier se jette sur Emma et met sa jambe en miettes avec fracture ouverte, esquilleuse du péroné (l’agrafe). C’est un désastre pour elle.

Elle entend le père Goiran s’exclamer : « mon chien n’aime pas les arabes ».

Sa reconstruction difficile est longue, puisque son rêve de course s’évanouit et elle restera boiteuse, et petite fille de harki.

Au CMP des Agapanthes où elle atterrit, elle va apprendre à prendre de la distance avec ce renoncement injuste, reprendre le cours de sa vie en apprenant un métier.

Et puis le chien n’est coupable de rien !

Un demi coup de cœur !

 

 « Le banquet des Empouses » d’Olga Tokarczuk

Olga Tokarczuk a reçu le Prix Nobel de Littérature en 2018. Elle est l’auteur de romans dont certains historiques, d’essais et de poésies. Les Livres de Jakob histoire d’un chef religieux du XVIIIe siècle qui mène ses disciples à travers deux conversions forcées : vers l’islam puis vers le catholicisme a été vendu à 170 000 exemplaires et a reçu le prix Nike et le prix Femina étranger.

Olga Tokarczuk est pro-européenne, féministe, défenseure des droits des minorités en Pologne. Ses ouvrages sont traduits en 25 langues, elle est l’autrice polonaise la plus traduite hors de son pays. Avant de se consacrer à l’écriture, elle a exercé en tant que psychothérapeute.

Dans « Le banquet des Empouses », sa formation en psychologie éclaire les portraits qu’elle fait de ses personnages.

En Silésie, au sanatorium de Görbersdorf, en septembre 1912 arrive un jeune homme nommé Mieczslaw. Il est tuberculeux et vient se faire soigner. Il est logé dans une pension pour Messieurs qui dissertent sur la marche du monde et qui tiennent des propos misogynes à longueur de temps. Miecsslaw, inexpérimenté, sensible, marqué par son enfance, a du mal à trouver son orientation sexuelle. Il est mal à l’aise parmi ces hommes souvent alcoolisés, empreints de prétention, de mépris vis-à-vis des femmes. 

L’atmosphère y est étrange en cette période automnale. Les montagnes, la forêt insèrent le village et créent une atmosphère mystérieuse, surnaturelle. Pourquoi n’y aurait-il pas là des créatures invisibles ?  Elles sont là, ce sont les empouses, sorte de vampires femelles qui attirent les hommes dans les bois pour se repaître de leur chair. Ce sont elles les narratrices. Elles sont facétieuses et disent à propos des humains : « Nous les empouses, nous les observons d’en bas, comme toujours, par en-dessous ; nous les voyons comme de gigantesques colonnes au sommet desquelles se trouve un petit appendice qui parlent : la tête. Leurs pieds écrasent de façon mécanique le sous-bois, brisent les petites plantes, déchirent les mousses, piétinent les corps minuscules des insectes qui n’ont pas eu le temps de fuir le cataclysme annoncé par les vibrations. ».

L’autrice choisit de mettre en scène uniquement les hommes. Les femmes existent dans les propos sexistes des hommes, en filigrane dans le récit, mystérieuses obsédantes. Elle a probablement pris plaisir à paraphraser les propos misogynes (d’un autre temps, espérons-le) d’auteurs tels que Charles Darwin, Freud, Platon, Shakespeare ou Saint Thomas d’Aquin. Elle fera dire à un de ses protagonistes : « D’un point de vue philosophique, nous ne pouvons pas traiter la femme en sujet intégral, en être fini comme l’est l’homme en soi. Il en découle que la femme ne peut se développer, conserver son identité qu’auprès de l’homme. C’est lui qui assure le cadre de son identité ».

 Olga Tokarczuk ridiculise ses personnages pour mieux déconstruire la domination masculine. Habilement elle passe de la réalité à un monde magique, invisible particulièrement à la fin du roman. Dans ce village il y a des morts naturelles et d’autres bien mystérieuses… et des rumeurs de sorcellerie circulent.

La lecture de ce roman est exigeante. Bien que j’aie été sensible aux descriptions de la nature tout comme à celle des hommes, les longues diatribes, les longues promenades des curistes, m’ont plutôt ennuyées. Ce qui m’a intéressée c’est la dualité qui existe chez Mieczslaw et qui permet de se poser la question de l’identité, de l’acceptation de soi, de la fragilité. Son médecin lui dira « chaque anomalie stimule une activité psychique particulière, un développement spécifique, qu’elle concentre autour d’elle. Nous sommes structurés non pas par ce qui est puissant en nous, mais par l’anomalie justement, la fragilité, ce qui n’est pas accepté ».

La fin du roman est particulièrement réussie et réserve une surprise.

 

 « Soufi mon amour » d’Elie Shafak

Le soufisme est une branche mystique de l’Islam et n’est guère apprécié par les Musulmans rigoristes.                                                                        Dans ce roman, il s’agit d’une INITIATION vers l’acquisition de la sagesse qui, seule, permet de s’accomplir. En fait, il y en a deux : L’une ancienne   qui concerne un érudit du XIII° siècle, Rumi qui espère découvrir un frère d’âme car ce n’est qu’à travers l’autre que l’on peut accéder à Dieu (qui, d’ailleurs, est en soi). La seconde est celle d’une mère de famille anglaise du XXI° siècle à la vie banale et confortable. Elle cuisine pour un mari, plus ou moins fidèle et pour ses trois enfants dont une fille majeure qui a découvert l’amour et veut se marier contre l’avis de la famille qui la trouve trop jeune. A quarante ans, Ella sent qu’elle n’accomplit pas son destin. Un manuscrit sur lequel elle s’est engagée à travailler comme agent littéraire va changer sa vie. Ella entre en contact avec l’auteur  » Aziz » qui s’est intéressé à la quête spirituelle de l’érudit, Rumi, et à son ami le derviche Shams (le soleil). Celui-ci lui fait comprendre que le seul but à atteindre est de savoir aimer. Tout est accompli quand les extrêmes fusionnent au-delà des conventions, quand s’unissent l’eau et le feu, l ‘Orient et l’Occident. Telle est la grandeur du soufisme. 

Ce livre concerne chacun car il remet en question les acquis, les certitudes. Seul le doute fait progresser.

 

Café littéraire du 6 octobre 2025
Nos coups de cœur
«Les Voleurs d’ampoules » de Thomasz Rozycki

Thomaz Rozycki est un auteur polonais, lauréat du Prix de la revue « Le Grand Continent » en 2023, diffusée en cinq langues européennes ; poète, essayiste et traducteur, il a reçu il y a une vingtaine d’années le Prix littéraire de la fondation Kościelski, « Nobel polonais des écrivains de moins de quarante ans ». Après des études de philologie romane à Cracovie, il enseigne la littérature et la langue françaises à l’université d’Opole. Il a traduit en polonais des œuvres de Stéphane Mallarmé, Arthur Rimbaud et Victor Segalen.

Le narrateur est un jeune garçon polonais futé et espiègle, rêveur et débrouillard, vivant à la fin des années communistes 1970-1980 au dixième étage d’un immense immeuble populaire comportant de nombreuses cages d’escalier ayant la particularité de partager les sous-pentes en un long couloir, où alternent séchoirs à linge, salles techniques, chaufferie et surtout de nombreux recoins pour rendez-vous secrets.

En vue de la fête du père, organisée pour tout le voisinage, il est envoyé moudre du café en grains chez Stefan, à l’autre bout du couloir, seul locataire disposant d’un moulin à café à manivelle. La présence de cette denrée rarissime dans cette Pologne communiste est expliquée de façon loufoque par les rituels des files d’attente devant des magasins vides, où des familles entières se relayaient dès le lever du soleil et où des passagers d’autobus descendaient inopinément, alertés, pour s’enquérir d’un arrivage sans connaître l’objet de la vente du jour. Son humour grinçant décrit l’immeuble à l’image de la Pologne de ce temps, le problème de l’accès à l’eau est drôle :

« L’eau monte difficilement jusqu’aux derniers étages, le réseau de la ville souvent insuffisant, les immeubles hauts se révélaient des pièges pour ceux des étages les plus élevés. Il y avait de l’eau vers midi, quand personne n’était encore rentré de l’école ou du travail et peut-être aussi parfois la nuit. Dans la journée, seuls les chanceux réussissaient à se laver ou remplir leur bouilloire. Avec les pannes régulières du réseau, la rupture d’une conduite, des pelleteuses devaient venir. La recherche du tuyau endommagé durait souvent tout un mois, les rues et les terrains de jeux étaient éventrés, les parterres de fleurs dévastés. Quand la moitié de la cité était réduite en ruines, la fuite était localisée et tout se déroulait alors selon un plan éprouvé dans l’économie socialiste, personne ne se hâtait, parce que la hâte était fatigante et mal payée. Pendant ce temps, les gens allaient chez des amis en ville pour se laver ou prendre de l’eau dans une citerne mobile devant laquelle s’entortillait une queue de voisins munis de seaux. La conduite diabolique réparée éclatait quelques mètres plus loin, le travail ne manquait jamais, les initiés disaient que les ouvriers eux-mêmes perçaient les tuyaux pour avoir des raisons de creuser. »

L’aller-retour dans cet immense couloir privé de lumière – puisque les ampoules y sont constamment volées – est un voyage poétique, l’imagination de ce titi polonais le peuple d’étranges créatures, de divinités bienfaisantes ou malfaisantes et puissantes. Les lézardes secondaires aux explosions de la carrière toute proche, lui révèlent non pas les cheminées des usines sidérurgiques voisines mais une vue féerique sur la moitié de l’Europe : « derrière les vagues des toits successifs […] et la bande bleutée des forêts, on pouvait voir non seulement un bon bout de la Pologne, de la Tchécoslovaquie et de la Yougoslavie mais aussi « quand on scrutait de toutes ses forces, un grand bac à sable du Sahara : la Libye dorée avec les toits de zinc étincelant des usines chimiques de Rabka ». Son immeuble est un immense paquebot qui, au gré des mouvements tectoniques vogue tantôt vers l’Est, tantôt vers l’Ouest. Par « ces fissures qui s’agrandissaient d’année en année », on pouvait voir « le quartier des maisons individuelles… aux mains des privilégiés ; on disait qu’habitaient là des gars du privé, des prêteurs sur gages, des fraudeurs, des escrocs, spéculateurs, affairistes, agents de la police secrète, indics ; les barres d’immeubles étaient le lot des maltraités par la vie ».

Les nombreux habitants, d’extraction modeste, portent des patronymes de grandes familles aristocratiques ou d’artistes et écrivains connus, comme Mickiewicz, poète romantique polonais le plus célèbre. On imagine les chantiers enfumés, les mains calleuses abîmées par le labeur, la nourriture toujours distribuée en rations, et malgré cette vie de labeur, un monde capable de faire la fête, dans des appartements exigus, où coule à flot l’alcool parce que « l’Etat faisait beaucoup d’efforts pour que la Pologne populaire ne manque surtout jamais de Vodka, bon marché toujours disponible ». La rébellion contre les autorités communistes, plus susceptibles de s’intéresser aux opinions politiques du père du narrateur qu’à la réparation des canalisations du quartier, ne dépasse pas le cadre des jurons bon-enfant.

Les conditions de vie déplorables de tous ces habitants, leur résilience et leurs capacités à tout réparer, bidouiller, auront au moins l’avantage de les préparer aux destructions et pénuries de l’hiver nucléaire que les autorités et les scientifiques leur décrivent en cas de conflits avec le bloc capitaliste-impérialiste ; « après la guerre nucléaire les conditions de vie sur la planète – ça nous a bien réconfortés – rappelleraient beaucoup nos conditions de vie dans la barre d’immeubles …et la vision d’une effroyable extermination de l’humanité n’avait plus l’air si terrible »..

La seule télévision couleur de l’immeuble avait été achetée par un habitant travaillant en Allemagne, il possédait par ailleurs « tous les produits de luxe de la vie bourgeoise, inaccessibles chez nous, lunettes noires, chaîne en or sur le torse poilu, chevalière et montre en or…. La télé familiale avec écran noir et blanc était plus adaptée aux jeux olympiques d’hiver, avec toutes sortes de parasites neigeux …

Les gentilles amourettes adolescentes avec les 2 filles de Stefan, l’amitié et l’entraide envers le garçon retardé mental des voisins mettent un peu de légèreté dans ce récit, sur un fond d’histoire et de politique d’un régime « fondé sur le mensonge », où l’on manque de tout, du pain à l’électricité, mais où les gens conservent une dignité et une solidarité remarquables.

 

« Le Prix » de Cyril Gely

Cyril Gely né en 1968, est un romancier, auteur de théâtre à succès, scénariste. Plusieurs fois nommé aux Molières pour « Signé Dumas », « Diplomatie », il reçut le grand prix du jeune théâtre de l’Académie française etc…

Ce roman met en scène une confrontation fictive entre le chimiste allemand Otto Hahn et sa collaboratrice Lise Meitner, le jour où Hahn reçoit le prix Nobel de chimie en 1946. Ce livre explore la tension entre les deux scientifiques, Hahn recevant la gloire pour la découverte de la fission nucléaire, alors que Meitner, juive contrainte de fuir l’Allemagne nazie est oubliée. Quelle injustice !!!

Le contexte historique : le roman se déroule à Stockholm, le 10 décembre 1946, jour de la remise du Prix Nobel de chimie à Otto Hahn. Lise Meitner, sa collaboratrice de longue date le rejoint dans sa chambre d’hôtel, non pas pour des ébats amoureux, mais pour régler leurs comptes.

L’intrigue : le récit est un huis clos intense où les deux scientifiques confrontent leurs souvenirs et leurs ressentiments. Meitner reproche à Hahn de s’être approprié la découverte de la fission nucléaire, fruit de leur travail commun pendant 30 ans, alors qu’elle a dû fuir le régime nazi.

Les thèmes abordés : la reconnaissance scientifique, l’éthique, l’antisémitisme, la place des femmes dans la science et les dilemmes moraux des scientifiques sous un régime totalitaire.

Le style : l’écriture de Cyril Gely est caractérisée par des dialogues percutants et une approche théâtrale, qui confère au roman une grande intensité dramatique.

Nul ne sait ce que nous réserve le passé…Otto Hahn a dû bien y réfléchir…

Lise, cela fait huit ans qu’elle attendait cette entrevue, qu’elle l’imaginait jour après jour. Elle avec Hahn, elle contre Hahn. Huit ans… Et ce jour est arrivé.

 

 « Kolkhose » de Emmanuel Carrère

Emmanuel Carrère écrit ici une grande saga familiale qui s’étend sur quatre générations. Saga qui fait une très large part à sa mère. Cette dernière, née Zourabichvilli d’une famille germano-russe ruinée émigrée en France, épouse un jeune Bordelais Louis Carrère d’Encausse. Grande spécialiste de la Russie, secrétaire perpétuelle de l’Académie française, elle est une figure dominante de la famille. Son mari, bien que relégué dans l’ombre, vouera à sa femme un amour inaltérable. L’auteur mêle dans ce grand récit familial et historique secrets de famille, anecdotes et réflexions intimes sur la vie et la mort des siens. Louis Carrère d’Encausse mourra quelques mois après sa femme, de chagrin sans doute, dit l’auteur.

Kolkhose est un gros livre très facile à lire. Des chapitres courts se succèdent, chacun ayant un titre très explicite ce qui rend sa lecture très agréable. Un livre également touchant.

 

« Frapper l’épopée » de Alice Zéniter

Alice Zeniter, nous la connaissons à travers « l’art de perdre » prix Goncourt des lycéens 2017 et « comme un empire dans un empire » que j’ai présenté en 2020.

Dans ce nouvel ouvrage Alice Zéniter s’intéresse à la Nouvelle-Calédonie. Dans une interview, elle a expliqué être allée à Nouméa pour y présenter « l’art de perdre, » avoir été en contact avec de nombreux habitants, en particulier kanaks et caldoches, et avoir ressenti une attirance pour cette île qui, paysage et civilisation, lui a évoqué sa Kabylie d’origine. Elle est restée plusieurs mois, s’est rapproché des habitants, s’est documentée et a produit cet ouvrage.

Le pitch

Demeurée une dizaine d’années en métropole où elle a fait ses études, Tass revient définitivement dans sa Nouvelle-Calédonie natale à cause d’une rupture amoureuse. Ses fonctions de professeur dans un lycée de la capitale l’amènent à se préoccuper de l’absence de deux de ses élèves, les jumeaux Célestin et Pénélope, dont elle pressent que leur vie est difficile. Son intérêt pour eux va lui faire croiser le chemin d’un mystérieux groupe indépendantiste œuvrant secrètement à ce que ses membres appellent l’empathie violente. Par exemple pour reproduire ce qu’ils nomment la dépossession liée à la colonisation, ils s’introduisent dans une maison pour y déplacer les objets. Ainsi, espèrent-ils, les Blancs ressentiront le malaise de ne pas se sentir tout à fait à leur place comme eux-mêmes ne se sentent pas à leur place dans ce qui devrait être leur pays. Pas de violence, ils y sont opposés, mais une forme de harcèlement. Cette longue première partie « Les Antipodes » de février à décembre, sert à faire comprendre la société calédonienne d’aujourd’hui, un monde stratifié aux possibilités limitées, figé dans une répétition sans fin des mêmes histoires familiales, entre groupes et clans en mal d’identité depuis que les traditions millénaires se sont dissoutes dans les 1000 nuances séparant blancs, blancs-autres, purs métisses et autres variantes. « Pour faire simple, disons que si tu vivais en tribu, tu étais kanak. Si tu faisais partie du colonat, quel que soit ton métissage, on te comptait parmi les blancs. Il y a dans cette première partie des scènes intimistes qui décrivent les personnages. Ainsi de NEP (n’épousera pas un pauvre) dans le chapitre Avril (page 65) en même temps d’une grande tendresse pour cette femme kanak, membre actif du mouvement empathie violente, et d’une totale lucidité sur le caractère un peu dérisoire du mouvement. Également des scènes presque cinématographiques, quand Tass essaye de maintenir attention et calme dans sa classe (page 105) mais il y a surtout, dans cette longue première partie, une analyse dense et forte des réalités de l’île, de la colonisation, du passé pénitentiaire, de la question toujours présente jamais résolue et toujours dramatique des liens entre kanaks et caldoches et de l’indépendance, un peu pacifiée après les 3 référendums, mais que l’actualité (après la parution du livre) rallume. Finalement comme dans « l’art de perdre » Tass se demandera si le fait de narrer l’histoire a réellement un pouvoir éclaircissant.

Dans la 2e partie, beaucoup plus brève, après un intéressant survol historique, Alice Zéniter se livre, en même temps que Tass, à un travail de mémoire. Leurs arrière-grands-pères étaient-ils de ces kabyles déportés pour raisons politiques. Elle se laisse emporter dans des suppositions étayées, par des lectures sur les univers parallèles, à un moment très personnel de digression sur les filiations imaginables. Elle revient ensuite, après l’évocation des fantômes ancestraux à la réalité des mouvements kanaks, à la réalité de la vie tout court, celle des jumeaux, celle de NEP, celle de Tass, à égalité désormais.

Un roman documenté et réfléchi, juste et fouillé, avec des personnages analysés avec objectivité et tendresse, profondément instructif et intéressant. Mais aussi un ouvrage brillant par la vigueur de la forme, par une écriture emportée et sans fioriture, par une honnêteté sans parti pris et, ce qui n’est pas courant, par un humour sans concession.

 

On a bien aimé aussi

 

« Monsieur le Consul» et « Anne-Marie» de Lucien Bodard

Je veux rendre hommage à un auteur qui m’a passionnée : Lucien BODARD (1914-1973) à travers deux livres autobiographiques.

Le premier : Monsieur le Consul raconte son enfance en Chine où il est né à l’époque coloniale, surtout florissante en Indochine. 

C’est un pays séduisant et maléfique : « la Chine de la douceur » et « la Chine du cauchemar ». On croise des gens misérables, sympathiques mais sadiques, appréciant les spectacles de tortures aussi atrocement injustes que raffinées. La saleté y est notée comme « façon de vivre ».

Mais l’enfant y est heureux avec deux serviteurs dévoués.

Celui qui écrit dénonce pourtant la société tant locale qu’expatriée avec ses comédies et ses jeux d’ambition.

Le deuxième : Anne Marie, a obtenu le prix Goncourt en 1981. C’est l’histoire de la passion d’un fils pour une mère égoïste qui le sacrifie, sans perdre son adoration inconditionnelle.

Ici, nous retrouvons la société des expatriés qui finissent leur vie à Paris dans un entre-soi valorisant.

Ces deux livres interrogent la mémoire ; à la manière proustienne avec qui la filiation est manifeste dans les thèmes : Mémoire – Temps – Société vus par un narrateur unique forcément partial, mais séduisant dans son authenticité.

 

« Le Gone de la Chaaba » d’Azouz Begag

L’auteur est né en 1957 dans une famille de l’immigration Algérienne.

Il vit dans un milieu extrêmement pauvre et fréquente des délinquants et des prostituées avec des parties de cachecache avec la police dont il garde un très bon souvenir. Il doit son ascension sociale à des professeurs de l’éducation nationale qui témoignent pour lui intérêt et respect. Il va grâce à son intelligence et son sens du contact devenir célèbre avec la marche des beurs organisée par le père Delorme aux Minguettes en 1983

Il devient ministre de Nicolas Sarkozy dans le gouvernement de Dominique de Villepin de 2005 à 2007.
Chercheur en économie et sociologie il travaille actuellement au CNRS comme chargé de recherche
Ancien membre de l’UMP, il porte sur la vie politique d’aujourd’hui un regard désabusé dans les
entretiens que j’ai eus avec lui et parle volontiers de ses parents en particulier de son père qui est au centre de son autobiographie en disant qu’il ne reconnaîtrait pas la France.

La Chaaba quartier très pauvre de Villeurbanne,, il y a 60 ans, reste pour lui une période heureuse de sa vie grâce à sa famille, ses profs et ses copains.

 

« L’enfance des dictateurs » de Véronique Chalmet

Véronique Chalmet est écrivain et journaliste spécialisée en criminologie et psychologie.
La tache rouge qu’ils ont laissé dans les livres d’histoire a fait oublier que Staline, Hitler, Kadhafi, ou Pol Pot et autres ont été des enfants.

Trouve- t -on dans cette période de leur vie des germes de leur cruauté future ?

On reste marqué par cette recherche que tous ont vécu une enfance traumatisante souvent battue et humiliée au-delà de penchants psychologiques.

Faire souffrir les autres et les supprimer a certainement été un exutoire à ses moments terribles de leur enfance au-delà même de la soif de pouvoir que leur a procurée la vie politique, de leur histoire qui est aussi celle de l’humanité