2022 – 2023


Café littéraire du 10 janvier 2023
Nos coups de cœur

« Entre ciel et terre» de Jon Kalman Stefanson

C’est l histoire de deux amis qui vont partir pour la saison de pêche. Ils emportent avec eux 4 livres dont le Paradis perdu de Milton que lit Bardur l’aîné. L’auteur nous décrit l’atmosphère qui règne aux baraquements de pêche, les amitiés, les inimitiés, la compétition entre les différents équipages, la rudesse de ce métier dans cette contrée  inhospitalière.
Au son du clairon l’équipage des deux amis s’élance sur cette mer d’encre. Mais subitement Bardur s’aperçoit qu’il a oublié sa vareuse aux baraques, trop occupé au moment du départ à mémoriser des phrases de Milton qu’ il se récite en mer.
Rapidement il devra lutter contre le froid pour rester en vie. Le gamin est consterné il ne sait pas comment aider son ami, les autres pêcheurs sont indifférents, chacun doit penser à son travail,  à son matériel. 
La journée de pêche se poursuit, l’ambiance est tendue mais pour Bardur l’issue est fatale. 
Au retour du bateau le gamin est pétrifié. Il trouve un peu de réconfort auprès d Andrea la cantinière. Rapidement il fait son paquetage même si ça ne se fait pas de quitter sa place.
Il veut se rendre au village là où il devait se rendre avec son ami au printemps, traverse seul la lande au risque de mourir de froid, de faim.
Il veut rendre le livre de Milton au capitaine aveugle. Il est persuadé qu’il va mourir aussi et ça lui est égal mais avant tout il veut restituer le livre. Arrivée à destination il va rencontrer des personnes atypiques qui vont le soutenir, l’aider à oublier la mort tragique de son ami, lui offrir un nouveau travail moins rude.
Littérature plutôt sombre mais la description des paysages est précise, poétique et dégage l’ambiance rude de ce territoire islandais. 
C’est une histoire d’amitié, de livre comme seuls les islandais savent conter, ce n’est pas pour rien que l’Islande est le pays des sagas.

 

« Il n’y a pas de cheval sur le chemin de Damas » de Florence Delay   

Florence Delay est née en 1941, dans une famille d’écrivains, de psychiatres et d’artistes. Agrégée d’espagnol, elle a enseigné la littérature générale et comparée.
Elle est l’auteure d’une trentaine d’ouvrages, souvent édités chez Gallimard.
Elle a traduit de l’espagnol des pièces et essais de Federico Garcia Lorca, de Felix Lope de Vega. Et, de Thérèse d’Avila, Poème sur les mots. Dans la Bible, nouvelle traduction, Bayard, elle a traduit  Michée, Aggée, Zacharie et Malachie, ainsi que l’Evangile de Jean, et Trois Lettres de Jean
Elle a été jurée du prix Femina et membre du comité de lecture des Editions Gallimard et de la Comédie Française.
Elle a été régisseur de théâtre au festival d’Avignon et assistante de Georges Wilson au TNP. Et aussi actrice, dans Le Procès de Jeanne d’Arc, de Robert Bresson en 1962 et dans de nombreuses pièces comme La Célestine au Théatre de la Croix Rousse  ou Perceval le Gallois, puis Lancelot du Lac, donnés au TNP de Villeurbanne en 2014.
Elle a reçu le prix Femina en 1983 pour Riche et légère, le prix François Mauriac en 1990 pour Etxemendi et en 1999, le grand prix du Roman et le prix Essai de l’Académie française pour Dit Nerval.
Enfin, cette très riche vie lui permet d’être trois fois Commandeur : de la Légion d’honneur, de l’ordre national du Mérite et de l’ordre des Arts et des Lettres.
Elle a été élue en 2000 à l’Académie française.
« Il n’y a pas de cheval sur le chemin de Damas » a été publié en avril 2022, chez Seuil, dans la collection La librairie du XXIe siècle.
Ce petit livre, présenté très sobrement, sans aucune illustration, reflète bien la vie protéiforme de son auteure. Dans un style allègre, souvent plein d’humour, sautant d’une idée à une autre, il pique notre curiosité et nous conduit dans trois directions : le thème de la conversion, les animaux de la Bible et les pèlerinages.

Pour les conversions, le titre du livre est « Une phrase célibataire, une de ces phrases qui donnent la sensation du plein, de dire ce qu’il y a à dire et de se suffire à elles-mêmes. Mais elle revenait toquer à mon esprit comme si elle voulait continuer le voyage. J’allai vérifier sa loyauté dans les Actes des Apôtres qui évoquent, par trois fois, la conversion de Saul de Tarse entre Jérusalem et Damas. Le cheval n’est mentionné nulle part. ». L’explication donnée par Florence Delay est que le persécuteur des chrétiens tombe à terre, dans une lumière aveuglante, très brutalement. Et que, pour illustrer cette chute, de tout son haut, alors qu’il était de petite taille (Paulus signifie petit) peintres et sculpteurs l’ont montré précipité du haut de sa monture, ce qui n’est pourtant jamais précisé dans les Actes des Apôtres !
Avec la même verve, nous est décrite la conversion de Paul Claudel, pendant les vêpres de Noël 1886, derrière un pilier de la cathédrale Notre Dame de Paris : « En un instant, mon cœur fut touché, et je crus. »
Ou celle d’Ignace de Loyola, gravement blessé en 1521 au siège de Pampelune par les Français -un obus lui fracassa les deux jambes- et qui, pour se distraire après son opération, se mit à lire la Légende dorée du dominicain Jacques de Voragine, qui figurait dans la bibliothèque familiale. Et cela lui donna envie d’imiter les fondateurs d’ordres, St Dominique ou St François : il se fit tailler un manteau dans une toile de sac, avant de faire sa confession générale  à l’abbaye de Montserrat. Puis, pendant une veillée de prières, il déposa, devant l’autel de Notre Dame, ses armes et son ceinturon. Désormais, les « soldats » de la Compagnie de Jésus revêtiraient la livrée de leur Seigneur.

Pour les animaux de la Bible, voici le jeune Tobie, dont le  père est devenu aveugle après avoir reçu des fientes de moineaux dans les yeux, qui entreprend un voyage de Ninive vers la Médie, pour récupérer une somme d’argent confiée à son parent Gabaël. Il est accompagné par un homme de son clan -en réalité l’archange Raphaël- et, nous dit la Bible « L’enfant partit avec l’ange, et le chien suivit derrière ». Et au retour, après bien des aventures, on le retrouve porteur d’un remède, le fiel d’un poisson pêché en route, qui guérira son vieux père. Et « ils marchèrent tous les deux ensemble, et le chien les suivait ». 
Nous apprendrons encore pourquoi les animaux parlent la nuit de Noël, et pourquoi, dans nos crèches, le bœuf et l’âne sont toujours là pour réchauffer l’enfant Jésus, alors que les Evangiles n’en parlent pas. Nous comprendrons aussi pourquoi Saint Jérôme, le traducteur de la Bible, est représenté gardé par un lion : « Un lion s’en vint trouver Jérôme dans le désert de Palestine. Il boitait, léchait une de ses pattes d’un air malheureux, souffrait à l’évidence. Jérôme, apitoyé, prit la patte entre ses mains et la délivra d’une épine. D’où la reconnaissance du fauve .Désormais doux comme un agneau, affectionné comme un chien, il suivit Jérôme ou le précéda partout où il allait ».
Le chapitre Colombes est particulièrement savoureux. Voici la colombe que le vieux Noé, après le Déluge, envoie en éclaireur pour voir si la terre a séché : à son second voyage, elle revient avec, dans le bec, un rameau d’olivier. Et grâce à Picasso, cette colombe de la paix figura sur l’affiche que le Parti communiste, dont il était membre, lui demanda de dessiner pour le Congrès du Mouvement mondial des partisans de la Paix. Et, rappelle Florence Delay, en 1949 aussi, Picasso eut une fille que l’on appela Paloma (Colombe) et qui, plus tard, aurait une fille dénommée Paz (Paix). Dans le Cantique des Cantiques, l’époux s’exclame : «  Que tu es belle, mon amie, tes yeux sont des colombes ! ». Et quand la vierge Marie reçut la visite de l’ange Gabriel qui lui demanda d’être la mère du Sauveur, les peintres de la Renaissance introduisirent la représentation de l’Esprit Saint sous la forme d’une colombe. Colombe qui sera aussi présente au-dessus de Jésus pendant son baptême dans le Jourdain par Jean le Baptiste…

Pour les pèlerinages et les chemins de conversion, nous avons Saint Roch, qui, pérégrinant de Montpellier à Jérusalem, soigna des pestiférés et finit par être lui-même atteint par la maladie. Dans la forêt, il put boire l’eau d’une source et manger le pain qu’un chien lui apportait chaque jour. C’est le patron des pèlerins !
Sur les chemins du monde, marchait aussi le cardinal Roger Etchegaray, le Basque universel  coiffé de son célèbre béret, et qui écrivait : « J’avance, comme l’âne de Jérusalem dont le Messie, un jour des Rameaux, fit une monture royale et pacifique. Je le porte, mais c’est lui qui me mène : je sais qu’il me conduit vers son Royaume et j’ai confiance en lui ».
Des ânes sur les routes, il est souvent question, en commençant par l’ânesse du prophète Balaam, qui lui sauva la vie quand elle lui montra l’ange exterminateur lui barrant le chemin pour l’empêcher de maudire les Hébreux, en continuant par le futur roi Saül partant à la recherche des ânesses de son père et rencontrant le prophète Samuel, qui lui donnera l’onction royale. Qu’il porte Marie enceinte sur la route de Bethléem, qu’il soit la monture de Jésus le jour des Rameaux, l’âne est célébré par Francis Jammes : «  J’aime l’âne si doux, marchant le long des houx. »
Enfin, dans Le Livre des Morts des anciens Egyptiens, Sortir au jour, livret qu’elle écrit pour l’opéra de Pierre Henry commandé par Boulez, Florence Delay nous dévoile le parcours initiatique que le mort doit accomplir, franchissant vingt-et-un porches et répondant aux questions pour pouvoir monter dans la barque d’Amon Râ le soleil et sortir avec lui au jour chaque matin. A la nuit, ils rentreront et traverseront la terre, avant de réapparaître au matin suivant. «  Au tribunal présidé par Osiris, qui règne sur le royaume des morts, Anubis à tête de chacal présente le nouveau mort, dont le cœur va être pesé dans une balance, moment décisif. Or, qu’y a-t-il sur l’autre plateau de la balance ? Une plume. Le salut par la légèreté du cœur est le plus beau cadeau des Anciens Egyptiens ».

 

« Dans la forêt » de Jean Hegland

Ecrit en 1996, ce roman n’a été traduit et édité chez Gallmeister, spécialiste de la littérature nord-américaine, qu’en 2017. Il a alors connu un grand succès et certains critiques ont évoqué à son propos le roman culte de Henry David Thoreau, « Walden ou la vie dans les bois » écrit en 1854.
Cependant, à la différence de Walden, l’isolement dans la forêt des deux sœurs, Nell et Eva, ne résulte pas d’un choix philosophique mais des conséquences de la fin progressive des ressources énergétiques, des communications, des activités commerciales et donc de l’émergence de la nécessité de la vie en autarcie. L’origine de ce changement radical de mode de vie n’est pas clairement décrite, catastrophe économique, environnementale, épidémies, mais ce n’est pas le sujet. Il est plutôt dans l’évolution des deux jeunes  héroïnes (17 et 18 ans) qui, après avoir perdu leur mère puis leur père, se retrouvent seules dans la maison que la famille occupait en lisière de la forêt. Elles devront inventer les modalités de leur survie, mais aussi se défendre contre quelques prédateurs humains, sans doute survivants du cataclysme, sans renoncer à leurs rêves d’avenir, la danse pour l’une, l’écriture pour l’autre tout en les adaptant à leur désormais vraisemblable avenir solitaire.
Un récit magnifique, une narration d’une précision remarquable sur les modalités d’utilisation des ressources naturelles de la forêt, sur les utilisations raisonnées de ce qu’il reste des moyens technologiques de la civilisation, pour tout ce qui concerne la survie matérielle d’Eva et de Nell, mais aussi une analyse en profondeur de la relation fusionnelle qui s’établit entre les deux sœurs, pas exempte toutefois de conflits et de divergences que la narratrice, la plus jeune des deux, aborde avec autant de spontanéité que de lucidité et d’amour.
Un livre qui met en évidence la précarité des artifices qui structurent aujourd’hui nos existences mais qui aussi ouvre des échappées possibles sur une réinvention de notre société. Un livre superbement écrit et construit.

 

On a bien aimé aussi

« Le cri du Kalahari » de Mark et Della Owens

1ère édition 1984 – 1ère traduction 1986 chez Robert Laffont –  1ère édition chez Points 2022

Mark et Delia Owens, nés en 1944 et 1949 aux Etats-Unis, sont tous deux étudiants en biologie et zoologie. Leur rêve est de partir dans une contrée encore vierge pour y étudier au plus près les animaux et ainsi établir un plan efficace de préservation. Ils se rendent compte que les terres inviolées se réduisent comme peau de chagrin, et, s’ils prennent le temps de finir leurs études et de récolter des fonds, il sera trop tard. Ils interrompent leurs études, travaillent quelques mois pour former un petit pécule et partent en 1974 avec un sac à dos et une petite tente. Arrivés en Afrique du Sud, ils achètent d’occasion un camion et partent s’établir dans le désert du Kalahari, désert plus aride que ne le dit la géographie puisqu’il leur est arrivé de rester presque 2 ans sans pluie ! Là, ils vont suivre et étudier essentiellement les lions et les hyènes brunes avec la ferme volonté d’interférer le moins possible dans la vie des animaux.
Le cri du Kalahari est donc le récit de leurs recherches, espoirs, frayeurs, déceptions et aventures extraordinaires. Par exemple, ils trouvent un lion à bout de force et le corps hérissé de piquants de porc-épic. Ils lui ôtent ces piquants et découvrent qu’il a une fracture à la patte. Mark, scie l’esquille d’os qui dépasse, recoud et injecte une dose d’antibiotique. Et pour que le lion  puisse rester immobile quelques jours, ils chassent pour lui et déposent à portée de sa gueule le produit de leur chasse. Le lion se rétablit parfaitement. Mais ils auront la peine de savoir que plus tard ce lion a été abattu lors d’un safari. Des aventures extraordinaires, oui, car les animaux sont habitués à leur présence et il n’est pas rare que l’un d’eux vienne visiter leur camp et emporte une casserole dans sa gueule.
Ce livre est donc le récit passionnant de leur survie, de leurs recherches et observations et de quelques belles rencontres humaines qu’ils feront.
Mark et Délia Owens resteront finalement 23 ans en Afrique.

 

« Les vertueux » de Yasmina Khadra

Voici le décor où commence l’histoire de Yacine : un douar, groupement de quelques habitations, au sud d’Oran. Le caïd, Gaïd Brahim, propriétaire terrien, règne en maître sur les habitants.
Yacine est l’aîné d’une fratrie de sept enfants. Son père, infirme, se cache pour mendier afin de fournir quelques subsides à sa famille. Ces gens vivent résignés sous la conduite de l’imam qui les exhorte à la patience et décrète que « le malheur assumé mène droit au paradis ». L’existence monotone qui s’écoule ainsi de génération en génération va se trouver subitement bouleversée pour Yacine Chéraga.
Nous sommes à l’automne 1914.Le caïd a repéré ce jeune homme intelligent qui, dit-il, possède une qualité que les autres n’ont pas : la noblesse de l’âme. Yacine est vertueux, brave, honnête et obéissant. Sous le sceau du secret, Gaïd Brahim lui livre alors son dessein de le faire partir à la guerre à la place de son fils déclaré inapte par la commission médicale des armées. Il n’est pas question pour les Boussaid de ne pas prendre part à la guerre qui vient de se déclarer en Europe. Le caïd, humilié, intime l’ordre à Yacine d’aller se battre au nom de son fils et de revenir couvert de gloire. En échange, il lui assure que ses proches ne manqueront alors de rien.
Yacine, alias Hamza Boussaïd, rejoint sa compagnie composée essentiellement de ruraux presque tous analphabètes. Et c’est la lente progression vers les champs de bataille de Verdun. Se succèdent alors les assauts, les replis, des semaines de combat pour un gain de quelques hypothétiques kilomètres. Les camarades meurent, les années passent, et il faut continuer cette guerre qui semble n’avoir pas de fin. Et pourtant arrive le jour tant attendu du 11 novembre 1918. Les survivants se demandent si l’on se souviendra de ceux qui se sont battus « avec la même bravoure, tirailleurs, zouaves, Sénégalais, Alliés, Français, Indiens, tous comme des frères, pour l’honneur et la liberté ».
De retour en Algérie Yacine va connaître une succession d’épreuves : la traitrise du caïd, l’anéantissement de sa famille dont il perd la trace, la fuite et la traque de la police suite à sa bagarre avec un notable, lorsqu’il est floué et dépouillé par un homme qui se dit son ami, l’épopée sanglante avec Zorg le rebelle, la fausse accusation de meurtre qui lui vaut 20 ans de travaux forcés…
Jusqu’au jour où il retrouvera la liberté, sa famille, son fils et sa femme et que, installé à Kenadsa* la ville qui lui est chère, la « sultane des oasis »  aux portes du Sahara, il dira : « J’ai vécu ce que j’avais à vivre et aimé du mieux que j’ai pu. Si je n’ai pas eu de chance ou si je l’ai ratée d’un cheveu ; si je n’ai pas honoré l’ensemble de mes dettes parce que mon ardoise en débordait ; si j’ai fauté quelque part sans faire exprès ; si j’ai perdu mes guerres, mes défaites ont du mérite, elles sont la preuve que je me suis battu ».
* A noter que l’auteur et Pierre Rabi sont nés à Kenadsa.
La première partie concernant la première guerre mondiale est très réussie. Nous découvrons le 7e RTA régiment réputé pour la bravoure des fameux « turcos » et les amitiés indéfectibles qui y naissent dans une ambiance apocalyptique.
La seconde partie, en revanche, est beaucoup moins captivante. L’auteur s’enlise dans un récit moralisateur et lénifiant ce qui fait perdre beaucoup de force au personnage de Yacine le vertueux.