2021 – 2022

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Café littéraire du 5 octobre 2021

Premier café littéraire de la saison 2021-2022, qui s’annonce riche avec des nouvelles lectrices !

Bienvenue et bonne lecture à tous !

Nos coups de cœur

« Vivre avec nos morts » de Delphine Horvilleur

C’est un livre qui fait du bien car :

– Il est très bien écrit
– Il est lumineux et éclairant.
On apprend beaucoup sur la religion juive et son approche de la mort, les rituels funéraires. L’autrice partage son expérience individuelle et de rabbine.
Il ne s’agit pas d’évacuer la peur mais d’apprendre à faire avec. Elle met son érudition au service de la vie, la mort, étant une des composantes de la vie.
Basé sur des récits, le livre passe de célébrités (La psy de Charlie Hebdo, Yitzhak Rabbin) à des individus lambda. Certains ont vécu la Shoah, d’autres ont eu une vie trop courte du fait de la maladie ou autres accidents de la vie. Dans tous les cas, le rôle de Mme Horvilleur est de raconter la vie des défunts et d’aider autant que possible, ceux qui restent.
De ces récits, elle élabore sur la religion juive et la spiritualité liée à la mort. Et ces parallèles entre des vies, des morts et la spiritualité qui l’anime donnent lieu à de très belles pages. Certaines sont complexes et méritent de s’y attarder, d’autres sont amusantes. Je me rappellerai de cette femme qui n’est pas ressuscitée mais presque.
On ressort plus sage, plus apaisé·e de ce livre. A conseiller absolument

« La fille qu’on appelle » de Tanguy Viel   Figure dans la sélection pour le Goncourt

Nous avions beaucoup aimé au café littéraire deux ouvrages de Tanguy Viel : « La disparition de Jim Sullivan » et « Article 353 de la procédure pénale », séduits par son écriture dépouillée, son humour décalé, ses analyses lucides et sensibles en même temps ses personnages décrits, la plupart du temps ordinaires mais capables de réactions insolites, voire extravagantes. Ainsi du périple outre Atlantique de Jim Sullivan, du coup de sang du héros d’ « Article 353 ».
C’est ce qu’on peut retrouver dans « La fille qu’on appelle ».
Max le Corre fut un boxeur reconnu et victorieux de nombreux combats. Il est devenu le chauffeur du maire d’une ville de l’Atlantique, « enfermée dans ses remparts » (Concarneau, La Rochelle, … ?). Sa fille, Laura, 20 ans, après une carrière de mannequin, brève, plutôt brillante mais très exposée aux convoitises que sa beauté et son extrême jeunesse suscitent, revient vivre auprès de son père. Celui-ci l’encourage à aller voir le maire pour qu’il l’aide à trouver logement et travail. Laura est une proie facile, jeunesse, inconscience ou innocence et, aux yeux de la morale habituelle, déjà chargée d’un passé un peu lourd. Le maire ne s’y trompe pas et avec la complicité de l’ancien entraineur de Max et directeur du casino de la ville, le Bellec, la soumet à ses désirs, toujours expéditifs et dépourvus de tous sentiments. Laura, engluée dans la toile d’araignée ne réagit pas. La situation va brutalement se dramatiser. Max, après un combat raté, perd son travail. Laura croit que le maire, nommé entre temps ministre, va lui apporter son aide. Il l’éconduit sans fards. Les yeux de Laura s’ouvrent. Elle porte plainte. Les faits ne sont pas démontrables et l’affaire est classée sans suite.
L’intrigue, bien sûr, évoque des affaires semblables, éventuellement très récentes. Mais Tanguy Viel dit avoir voulu décrire des situations et des personnages intemporels. Il lui importe surtout d’explorer l’aliénation des êtres, leur soumission inconsciente à l’autre quand il dispose de la parole et du pouvoir. Une phrase significative de Laura. Quand le policier lui demande pourquoi elle n’a pas porté plainte dès la première relation-agression, elle dit «  c’est contre moi que j’aurais du porter plainte ».
« La fille qu’on appelle » se lit en partie comme une interrogation sur l’exercice du pouvoir, quand s’y mêle narcissisme, puissance du désir sexuel, goût de la domination, sur la possibilité  de réagir des humains. On dira que ce thème est abondamment présent dans la littérature d’hier et d’aujourd’hui. Ce qui rend ce roman exceptionnel, c’est d’une part la maîtrise littéraire, la capacité à immerger le lecteur dans le mental des personnages et, d’autre part, l’écriture apparemment simple mais résultant d’un travail de concision, de précision, et portant, cependant, émotion et compassion sobres.
Un bel ouvrage, avec des références cinématographiques parlantes, le costume blanc de Nitti dans « les incorruptibles », Jack la Motta dans « Raging Bull »….

«  Premier Sang, » d’Amélie Nothomb, son 30ème roman

Patrick Nothomb, père d’Amélie et diplomate belge meurt en mars 2020, en plein confinement à l’âge de 83 ans. Elle ne peut lui dire au revoir. Elle décide, alors, de lui dédier son 100ème manuscrit « Premier Sang » où elle lui fait ses véritables adieux. C’est un livre d’apaisement.
L’histoire
Amélie Nothomb se glisse dans la peau de son père. Ce dernier, devenu narrateur raconte son enfance dans les années 1940 à travers les yeux d’un garçonnet. Lui, le doux Patrick, enfant des villes, marqué par la mort de son père André (mort dans un accident de déminage en 1937 à l’âge de 25 ans) et le désamour de sa mère (veuve éplorée) est élevé par ses grands parents maternels à Bruxelles dans un milieu aristocratique.
Une enfance entrecoupée de séjours chez son grand-père paternel, Pierre Nothomb : séjours spartiates, mélange d’exaltation et de désespoir aux côtés d’une horde d’enfants sauvages. De quoi endurcir Patrick, qui une fois adulte doit survivre à une prise d’otage au Congo.
La construction du roman est savamment pensée.
En première page, le personnage se trouve face à un peloton d’exécution. Une entrée en matière saisissante. Sur le point de mourir, la sensibilité du narrateur est décuplée. Jeté au sol, il ressent une « paradoxale joie de vivre !!! ». Puis s’en suivent 180 pages de flashback, où le narrateur voit défiler sa vie, du moins jusqu’à ses 28 ans, avant la naissance de sa fille.
Amélie Nothomb, la véritable autrice, ne parle que de ce qu’elle n’a jamais vécu.
Le livre est solaire, plein d’humour : elle s’amuse à raconter l’énergie sauvageonne des petits Nothomb, ou se moque de la poésie d’un grand-père un peu loufoque. La famille Nothomb : une tribu de sauvages…
Mais Patrick a un handicap non négligeable : il s’évanouit à la vue du sang.
Alors que rien ne l’y prédestinait, il devient héros malgré lui. Lors d’une prise d’otage au Congo, orchestrée par des rebelles en 1964, lui, jeune consul se propose comme Négociateur. IL explique : « D’un naturel plutôt réservé, j’appris à devenir un moulin à paroles car la vie de mes 1 500 compatriotes belges en dépendait. »
De nombreuses bribes de palabres entretenues avec ses bourreaux, pendant 4 mois, amènent le lecteur jusqu’à la dernière page. La boucle est bouclée. Nous revoilà à la première page. Mais je vous tairai la phrase finale…
« Il ne faut pas sous-estimer la rage de survivre »
Vous l’aurez compris, il n’y aura pas exécution, mais il aurait pu y avoir, et alors ……pas d’Amélie !!!!!!
Le travail d’Amélie Nothomb s’inscrit dans le sensible le plus profond. A propos de Patrick, elle dit : « Il était un père aimé et une source d’inspiration »


On a bien aimé aussi

«  L’odeur du si bémol, l’univers des hallucinations »  d’Oliver Sacks

Un livre à mettre entre toutes les mains de ceux et celles qui se demandent si ce qu’il vive est normal. Un livre à faire lire à tous ceux qui croient en 1 dieu parce qu’il leur est apparu… Un livre pour ceux qui ont des hallucinations et qui n’osent pas en parler de peur d’être pris pour fou. Non on peut avoir des hallucinations et n’être n’y schizophrène ni psychotique.
Un livre pour ceux qui perdent tout ou partie de la vue ou sont amputés d’un membre pour comprendre ce qui peut leur arriver.
Un livre scientifique, un peu, mais surtout éclairant pour les profanes.
Un talent de narrateur certain.
On y apprend ce qui mène aux hallucinations : manque de sommeil, de sensations, solitude, drogues, maladie neurologiques…
On y apprend que Jeanne d’Arc était probablement épileptique.
On voit les possibilités du conditionnement mental.
Des hallucinations visuelles, auditives, olfactives, extraordinairement belles ou effrayantes. Tout y passe.
Il ne manque plus qu’une comparaison culturelle pour être complet.
Une lecture passionnante et nécessaire pour rétablir certaines vérités.

«  Mon frère » de Daniel Pennac

Daniel Pennac est sans doute l’un des auteurs les plus chaleureusement recommandés par l’institution scolaire. Les jeunes lecteurs apprécient « au bonheur des ogres », « la fée carabine », « la petite marchande de prose » et le personnage récurent de Monsieur Malaussène. L’auteur prône la lecture à haute voix et défend la lecture « anarchique » avec des sauts de pages, des retours en arrière, éventuellement pas de chute terminale. Toutes spécificités que l’on retrouve dans ce bref récit autobiographique.
Il y conduit en parallèle une partie du texte d’Herman Melville, qu’il a d’ailleurs lui-même mis en scène, «  Bartleby, le scribe », et le souvenir de son frère aîné, Bernard mort en 2017, qui a été, en fait pour lui, une espèce de père. La reprise du texte de Melville est un hommage à son frère et lui permet en intercalant des souvenirs, des émotions furtives, des sensations, de témoigner de la fusion des âmes des deux frères et de leur amour partagé. Il établit des ponts entre le personnage étonnant de Bartleby dont la devise est «  I would prefer not to do » et qui, en souhaitant ne déranger personne, veut qu’on lui laisse poursuivre son chemin immuable et la personnalité  secrète de son frère.
Daniel Pennac livre ainsi son amour de la lecture partagée avec son frère et leur souci à tous les deux de la communiquer. Un texte intense par sa pudeur, sa retenue, la force de l’évocation des sentiments fraternels, l’inconsolable tristesse de la disparition.
Un bref mais intense moment de lecture.