2021 – 2022

 

Café littéraire du 7 juin 2022
Nos coups de cœur

« La terre qui les sépare » d’Hisham Matar

Le père d’Hisham Matar, Jaballa, a disparu en 1990, quand son fils avait 19 ans. Depuis, il le cherche…
Quand en 2011, le colonel Mouammar Kadhafi, « guide suprême de la révolution » est renversé puis tué, les prisons s’ouvrent, les prisonniers sont libérés mais Jaballa Matar est introuvable. Il était colonel dans l’armée libyenne ; cependant, après le coup d’état de 1969 qui a vu la prise de pouvoir par Kadhafi et le renversement d’Idriss al-Sanoussi, il est devenu membre de l’opposition. A ce jour, malgré les démarches du comité des droits de l’homme, il n’a pas été possible même pour sa famille, d’avoir des éclaircissements sur la disparition de Jaballa Matar. Mais son fils, Hisham, ne renonce pas.
Hisham Matar est un écrivain reconnu. Il consacre une grande partie de son œuvre, à travers le personnage de son père, aimé, admiré et inlassablement recherché, à l’histoire de la Libye, violente, ravagée par les conflits et, malgré le renversement du colonel Kadhafi, toujours en proie à des conflits aussi bien intérieurs qu’extérieurs. Le livre « La terre qui les sépare », offre un regard aimant sur sa patrie et, en même temps, impitoyable sur sa désorganisation récurrente, pas d’armée régulière mais des milices armées, une corruption généralisée. C’est un témoignage puissant sur ce qu’a été historiquement au 20ème siècle la Libye, y compris sous la domination italienne, et ce qu’elle est devenue après le Printemps arabe de 2011. Sa place dans l’échiquier international est largement évoquée. Mais, au-delà de l’intérêt documentaire passionnant, la force de l’ouvrage est dans la dimension affective et émotionnelle de la recherche du père par le fils. C’est à la fois très personnel et profond, analysé avec sincérité et lucidité par Hisham qui ne cache pas que la position sociale et financière de sa famille lui donne des moyens d’enquête inaccessibles à des citoyens moins favorisés mais cette quête a aussi une portée universelle, celle de la recherche du père, c’est-à-dire des racines et donc de la protection de la lignée pour pouvoir la continuer. En un mot la filiation. Ce sont les mots de Télémaque à la recherche d’Ulysse : « Je souhaiterais être le fils d’un homme heureux qui dut vieillir sur ses domaines »
Un livre puissant par sa dimension historique et par l’intensité du sentiment filial décrit. Un style précis, très personnel, souvent factuel éclairé par une remarquable traduction d’Agnès Desarthe.

« L’aviateur » d’Evgueni Vodoliazkine

Né en 1964 à Kiev, l’auteur est médiéviste, chercheur à l’Académie des Sciences et vit à St Pétersbourg, se fait connaître en littérature en 2009 par un premier roman « Soloniev et Larionov » ; lauréat en 2012 pour son deuxième roman « Les 4 vies d’Arseni » du prix le plus prestigieux « Bolchaïa Kniga ». 
« La science est un processus purement rationnel, comme un sonnet limité à 12 vers, la littérature permet d’intégrer des émotions que ne permet pas la science ».
En 1999, un homme se ­réveille complètement amnésique dans une clinique à Saint-Pétersbourg. Il semble privilégié, couvé par le médecin Geiger, d’origine Allemande et les infirmières aux tenues vieillottes de début de siècle. Lentement, la mémoire revient. Il découvre être né avec le siècle, resté inconscient pendant près de soixante-dix ans ! Plongé dans le coma ? Non, « congelé dans un but scientifique » au début des années 1930, alors que, arrêté, jugé et ­condamné lors d’un simulacre de procès, il purgeait sa peine dans un camp soviétique, un des plus sévères aux Iles Solovki. Des chercheurs, également prisonniers, expérimentaient un processus de « cryogénisation », à destination des grands leaders communistes afin de les « ressus­citer » lorsque le moyen de les rendre immortels serait trouvé – l’intérêt de Staline pour ce genre d’expériences étant par ailleurs attesté. Il est le seul « cryogénisé » à être ramené à la vie grâce aux efforts des médecins, se retrouve dans une société ne ressemblant en rien à celle qu’il a quittée ou celle de sa jeunesse avant la révolution de 1917. Il doit tout réapprendre.
Son médecin lui conseille de tenir un journal de ses réminiscences. Progressivement les souvenirs d’une enfance heureuse remontent, les soirées d’été avec parents et grand-mère dans une datcha prêtée en Crimée, ses premiers cours de dessin, sa fascination pour les aviateurs à l’aérodrome, puis les sons, les odeurs, la chaleur de la lumière, la légèreté de la buée, la transparence luisante de la poussière dans un faisceau de lumière, le crissement du sucre sous la dent. Mais en association à ces moments heureux de pure poésie, de ces odeurs, de ces sons, réapparaissent ceux de l’enfer, les souvenirs de l’appartement communautaire, où il noue son premier et unique amour, la fille d’un professeur bien vite dénoncé par un colocataire jaloux ; puis l’arrestation à son tour après le meurtre inexpliqué du dénonciateur, la torture, l’envoi au bagne des Solovki, où la cryogénisation proposée lui parait un soulagement de toutes ces souffrances.
C’est un récit sur la souvenance, la victoire sur l’amnésie, l’impossibilité tragique de conserver le passé ; il n’existe pas d’azote liquide pour préserver les bruits, les senteurs, les intonations, ressuscités par la force du souvenir, que ne contient pas un livre d’histoire. Lorsque des représentants des médias cherchent en l’interrogeant son avis sur la révolution d’octobre, il se souvient avoir eu froid ce jour-là sous la neige et sans écharpe. La mémoire de toute une nation a été congelée pendant si longtemps, que le processus de dé­congélation ne peut désormais être que périlleux et pénible.
C’est une réflexion sur les responsabilités collectives et individuelles, dans le drame russe du XXe siècle. Lors de conversations avec son médecin allemand, qui évoque l’inhumanité de l’époque soviétique, le rescapé du goulag pense qu’un châtiment est lié à un crime, que la société totalitaire était alors suicidaire et attendait son tyran et qu’une soi-disant « poignée de bolchéviques n’auraient pu renverser seuls un empire millénaire ».
C’est une réflexion sur la société russe actuelle ; le héros, cet étudiant en art victime des répressions staliniennes, est un Candide des temps modernes qui pose sur la société post-soviétique à l’aube des années 2000 un regard curieux. On rit de traits d’humour sur la bureaucratie, les médias, les tournages de clips de publicité, la mauvaise qualité des repas de la clinique « parce que les cuisiniers, des gens de chez nous, volent, c’est plus fort qu’eux ».
« L’Aviateur » embrasse tout le siècle et sa construction sous forme de dystopie en fait une œuvre originale inoubliable.

 « Le café suspendu » d’Amanda Sthers

  • Introduction
    Ce roman est une immersion dans la foisonnante ville de Naples et dans la vie de ses habitants de 1980 à 2020. Sept portraits y sont dépeints, poétiques, émouvants, viscéralement humains.

  • Voyage à Naples
    Le narrateur, Jacques Madelin 72 ans, un Français, est venu à Naples il y a 40 ans, cette ville fascinante, animée, frénétique, pour retrouver un amour fou de vacances. Mais à son arrivée, point de dulcinée !!!!! Pour autant, il n’a plus quitté Naples.
    Caricaturiste pour les touristes qu’il croque, le soir, sur la place du marché, il passe ses journées dans le café Nube (nuage en italien), tenu par Mauricio, en dessous du modeste appartement que le cafetier lui loue.
    Jacques, nostalgique : « Nuage comme le flou de mon cœur incapable d’aimer à nouveau ».
    Là, il écrit sur un coin de table, inspiré par le défilé cosmopolite des clients au comptoir.
    Dans ce café, comme dans tous les cafés napolitains, la tradition veut que lorsqu’on commande un café, on peut en régler un second inscrit sur l’ardoise du bar afin de l’offrir à qui entrera sans avoir les moyens d’en payer une tasse.

Voilà la belle histoire généreuse du café suspendu (sospeso).
Pendant que le narrateur observe de son coin de table les Bénéficiaires et les Donateurs de cafés suspendus, les couche sur son carnet, le lecteur fait la connaissance de personnages tous plus touchants les uns que les autres.
Jacques, vieillissant : « Maintenant que je vieillis, j’ai l’impression qu’une tasse de café suspendu a parfois plus de valeur qu’une œuvre d’art »

  • Sept portraits indiciblement touchants
    Tandis que le café suspendu sert de fil conducteur invisible, de lien puissant entre des êtres qui ne se connaissent pas, nous, lecteurs découvrons : une femme trompée, le médecin asiatique déraciné, un jeune mafieux repenti, une jeune femme en quête de bonheur, un veuf atteint d’anhédonie, un écrivain sans visage, un homme qui a perdu femme et travail, une fille légère…
    Par la magie d’un café suspendu offert ou reçu, des êtres cabossés par la vie vont tisser des liens, s’entraider, s’aimer. Car ce café Nube est tellement plus qu’un café !!! C’est une ouverture à l’autre, un acte de partage, de générosité, d’affection, d’humanité dans une atmosphère chaleureuse.

      «    La vie dans une tasse fumante……. »

  • introspection du narrateur
    Tout en racontant des histoires pleines d’humanité, de fantaisies, de souvenirs de récits historiques, légendaires ou imprégnés de psychanalyse, Jacques dessine au fil des pages, un bouleversant autoportrait.
    On se laisse envoûter par la plume sensible et juste d’Amanda Sthers, par son style si poétique, par cette intimité qu’elle sait si bien créer entre le lecteur et les personnages. Ce roman est construit comme un opéra avec une ouverture (le café Nube à Naples), un intermezzo (le narrateur Jacques) et un final (le Roman suspendu !!!)

 « Car on a beau faire une mauvaise réputation à Naples et recommander de prêter attention à son sac quand on se promène, il y a des tasses fumantes de générosité partout dans la ville ».

On a bien aimé aussi

« Journal de nage » de Chantal Thomas

Connue pour « Les adieux à la reine » qui avait remporté le prix Femina en 2002, Chantal Thomas avait déjà publié sur le thème de la natation et de la mer « Souvenirs de la marée basse » en 2017. Le 28 janvier 2021, elle a été élue dès le premier tour à l’Académie Française au fauteuil de Jean d’Ormesson.
Le premier chapitre du livre évoque l’épidémie du Covid. Confinée chez elle, Chantal Thomas lit le « Journal » de Kafka.
Puis le journal à proprement parler débute, par l’évocation du « premier bain », au « début de l’été ». L’auteur nage dans la mer méditerranée, à Nice. Surgissent les souvenirs de sa mère, sur la plage et dans l’eau. Ce sont aussi des rencontres variées : un jeune pêcheur, deux Africains, deux dames, un nageur-chanteur, un petit garçon. Les lectures reviennent en mémoire : Hugo Pratt, Roland Barthes, Virginia Woolf, Gustave Flaubert et Théodore de Banville. Ensuite, c’est la découverte d’une autre plage, celle du Corsaire, ainsi que de nouvelles images.
Après un détour par Paris, l’écrivain retrouve la ville de Nice pour le dernier chapitre. Elle décrit par touches successives l’intensité de ses sensations quand elle se baigne. Elle participe à l’émission de radio « L’Eté comme jamais » sur France Inter, consacrée à la natation. Survient une piqûre d’insecte, qui entraîne une incision. Privée de bains de mer, Chantal Thomas relit « Les Travailleurs de la mer » de Victor Hugo. La blessure cicatrisée le 7 août, la nageuse retrouve l’eau et ses plaisirs.
Commencé le dimanche 6 juin 2021, le journal se clôt quand va arriver la fin de l’été, le dimanche 29 août. Sur la mer et dans le paysage s’amorcent les changements qui conduiront à l’automne.
D’une lecture agréable, ce journal se révèle intéressant par son authenticité, sa fraîcheur et la multiplicité de ses citations et références.

 « Le pingouin » d’Andreï Kourkov

« Le pingouin », écrit en 1996, a fait décoller la carrière de Kourkov. L’auteur d’origine russe, émigré dans ses jeunes années en Ukraine avec ses parents, a bien du mal à percer. Il rédige des scénarios de films, exerce des petits boulots pour faire vivre sa famille. Les éditeurs rechignent à le publier au prétexte que ce qu’il écrit n’est pas « de la bonne littérature ». En 1999, un éditeur allemand accepte de le publier à une condition : qu’il fasse la promotion de son livre en allemand. Andreï parle russe, sa langue maternelle, ukrainien, sa langue d’adoption, anglais, la langue de son épouse mais pas allemand. En quelques mois, il maîtrisera la langue de Goethe puis se fera une réputation de polyglotte bien malgré lui.
Il est aujourd’hui l’écrivain le plus connu en Ukraine. Il est aussi le symbole de la complexité de ce pays :
– Russe d’origine et rédigeant en russe,
– « Résistant littéraire » ukrainien comme on le surnomme.
Avec un humour caustique et un univers très « gogolien », il n’hésite pas à dézinguer la société ukrainienne. Simples citoyens, politiques ou oligarques tout le monde est gentiment égratigné. A l’époque pas si lointaine où il ne faisait pas bon critiquer le pouvoir, il ne craint rien, sa notoriété le protège.
« Le pingouin », sorti peu de temps après l’indépendance (1991), n’est pas son premier ouvrage, mais le premier traduit et donc le premier à franchir les frontières. Son succès est dû en partie à son humour et à sa loufoquerie. Cet ouvrage permet un accès facile à un univers mélancolique et drôle à la fois. Il nous ouvre également des portes sur la société ukrainienne parfois très exotique. Le choix du pingouin comme animal de compagnie pour le héros de l’ouvrage, n’est pas le fait du hasard. Les années qui ont suivies l’Indépendance, ont été celles de la liberté mais aussi des années de grande précarité pour les ukrainiens. Il est connu que le zoo de Kiev ne pouvait plus assurer l’alimentation des animaux. Les Kieviens avaient eux-mêmes bien du mal à se nourrir. Les animaux furent donnés à qui les voulait et finirent souvent dans l’assiette. Le pingouin de l’histoire (Micha) ne finira pas ainsi. Il est l’animal de compagnie d’un écrivain looser (Victor) qui peine à gagner sa vie, et finira par accepter un job rémunérateur mais très glauque. On comprend vite que cet animal dépressif est le double en plus sage du héros. Peut-être d’ailleurs, est-ce lui le véritable héros. Mais n’est-il pas aussi Kourkov qui dans ces années 90 n’arrive pas à nourrir sa famille avec sa plume ?
A travers une série d’aventures de plus en plus absurdes et drôles, les personnages avancent dans un univers trouble, à la limite du merveilleux (des paquets sont déposés sur la table de cuisine de Victor sans qu’il y ait eu d’effraction), parfois inquiétant (la mort est toujours présente), mais où l’humour salvateur aussi est invité. (« J’ai pas de chance avec les femmes. J’en ai eu marre, j’ai pris un pingouin et je me suis tout de suite senti mieux »).
Combinant l’absurdité et l’humour (« Boire, pour que ça ne soit pas pire ; mieux ça a déjà été »), Kourkov nous brosse un portrait de l’Ukraine postsoviétique, parfois tout aussi absurde :
– Les travers de ses contemporains : les problèmes avec l’alcool que l’on retrouve dans nombre de ses ouvrages (« tout ce que mes personnages boivent, je ne le bois pas » m’avait-il avoué un jour que je le questionnais sur le sujet)
– La violence (mafia et crime) très présente dans les années 90
– Le troc («le jour où vous me rendrez mon manuscrit, soyez gentil de m’apporter deux ou trois kilos de patates ») et la corruption
– La police impuissante (équipée de vielles Traban)
– La vie à Kiev : les chiens errants, les piqueniques et les pêcheurs sur le Dniepr gelé, la vie souterraine des commerces et des bars des passages, les prostituées, le luxe ostentatoire et le commerce d’organes.
Peinture caustique d’une société mais toujours dans un joyeux bazar, parfois mélancolique mais jamais triste, même la mort est une thématique absurde et drôle.
« Pas de la grande littérature », selon les éditeurs qui ne voulaient voir chez Kourkov qu’une littérature facile. Aujourd’hui, avec le prisme de la guerre, ils doivent s’en mordre les doigts. Les affaires marchent bien pour Andreï. En 2012, auteur presque inconnu au « Quai du polar » à Lyon, il est aujourd’hui invité dans les meilleurs salons où il accepte de se rendre, à condition qu’il y ait un verre à boire.

 

« Les Piliers de la Terre » de Ken Follett

Kenn Follett (1949) est un auteur britannique dont les romans s’appuient sur importantes recherches historiques.
Cette saga écrite en 1989 a valu à son auteur sa réputation internationale. Elle s’appuie sur l’histoire du royaume d’Angleterre et le développement de l’architecture gothique.
Cet ouvrage forme une trilogie avec ses deux suites Un monde sans fin (2008) et Une colonne de feu (2017). Une préquelle Le Crépuscule de l’Aube a été publiée en 2020.
L’action se situe dans l’Angleterre du XII°siècle et retrace l’histoire de la construction de la cathédrale fictive de Kingsbridge. Ce roman décrit un demi-siècle de l’histoire britannique ainsi que les différents milieux socioculturels de l’époque. Dans ce récit s’affrontent principalement deux camps :
– Celui du prieur Philip, des héritiers Aliena et Richard et de la famille de bâtisseurs (Tom, Jack et Ellen). Il est favorable à la construction de la cathédrale de Kingsbridge et à la reconnaissance de Richard comme comte de Shiring.
– Celui de l’évêque Waleran et des Hamleigh, qui cherchent à empêcher leurs adversaires d’arriver à leurs fins et tous les moyens sont bons !

 

Une autrice présente son livre

« De l’autre côté du songe » de Blandine Costaz (éditions Anne Carrière).
C’est un monde fait de dualité et de rêve. De chaque côté du fleuve, une rive. Celle d’Ethel et celle de Charly. Elle comme lui doivent fuir les violences d’un village, d’un foyer. Babka, la grand-mère d’Ethel, lui a conseillé de passer à travers la forêt pour rejoindre, là-haut, le pont qui, paraît-il relie les deux berges et où il semblerait que les forces s’inversent.
On peut parler d’un voyage initiatique avec son lot de créatures, un ours tragédien, un docte corbeau, une chèvre métamorphe. Chacun cherche l’autre, l’espère plutôt.
Il s’agit d’une plongée, d’une immersion à l’intérieur du parcours de ces êtres. Un roman d’apprentissage ne saurait avoir lieu sans expériences.

Je vous invite au voyage

Café littéraire du 3 mai 2022
Nos coups de cœur

« Ton absence n’est que ténèbres » de Jon Kalman Stefansson

Jon Kalman Stefansson (roman achevé en 2017 puis repris puisqu’il y est question de covid)

Une trilogie a fait connaître cet écrivain islandais : Entre ciel et terre – la tristesse des anges – le cœur de l’homme

C’est l’été 2020, un homme est assis dans une église de campagne située au bord d’un fjord. Il se rend compte qu’il a perdu la mémoire, il ne sait plus ni qui il est, ni où il est.  Est-il vivant, est-il mort ou bien rêve-t-il ? Sa vie, ses souvenirs lui échappent. En sortant de l’église il découvre l’inscription d’une tombe « Ton absence n’est que ténèbres ». La femme qui se tient à côté de cette tombe le reconnait, lui pas.  Elle lui propose de l’emmener chez sa sœur qui dirige le seul hôtel du coin. Il rencontre là d’autres personnes qu’il est censé connaître.  Mais il ne reconnait ni la propriétaire de l’hôtel, Soley, ni sa sœur Runa, ne se souvient pas plus de leur mère Aldis. Il comprend qu’il est amnésique mais n’en dit rien. Il écoute les personnes rencontrées, se nourrit de leurs histoires et des tranches de vie qui lui sont racontées.  Il assemble toutes ces conversations, les relie entre elles pour reconstituer le puzzle de sa vie et d’une saga familiale, car cette histoire qui nous fait connaître 4 générations a commencé 120 ans plus tôt.  Nous faisons connaissance avec Aldis, cette fille de la ville qui tombée sous le charme des yeux bleus d’Haraldur, vient s’exiler dans ce bout du monde.  Nous côtoyons Petur, le pasteur qui écrit au poète Holderlin, Eirikur le musicien toujours malheureux, et son arrière-grand-mère Gudrundur qui s’est rendue célèbre pour avoir écrit un article sur les lombrics. Ces personnages nous perdent un peu. Traversant les époques, on ne sait pas très bien s’ils sont vivants ou s’ils sont des fantômes. Il faut avancer dans le roman pour que se mettent en place les identités et comprendre la généalogie ; au fil du livre après avoir reçu ces histoires de vie un peu en vrac, avec l’étonnement et le bonheur de s’y perdre, le lecteur réussit à reconstituer le puzzle et à établir les filiations. On s’attache alors avec intensité aux personnages et à leur histoire. Leur vie nous entraine dans une réflexion philosophique sur : destin, hasard, amour, perte, fidélité, désir de partir ou celui de rester. Cela nous parle du choix. En bref, la route choisit nous fait perdre la possibilité d’une autre route.
Stefansson nous fait vivre au plus près de cette nature si particulière et rude des fjords et de la lande, et peint l’attachement viscéral des personnages à leur terre. Tout en nous immergeant dans cette société et cette nature qui nous sont étrangères, l’auteur réussit avec talent à traiter de thèmes universels.
La lecture de ce roman suscite un enchainement de questions ouvertes qui met le lecteur face à ses fragilités, ses peurs « Les questions sont la vie les réponses la mort ». Avec ses réflexions sur la quête du bonheur, le renoncement, les fautes fugaces qui ont une conséquence lourde, ce texte nous emmène de façon intime dans l’émotion de notre propre existence, nous questionne sur l’essentiel. Vous aurez compris voilà un roman complexe, riche de tant d’histoires, de tant de réflexions et de thèmes abordés, cela dans une écriture très poétique, rythmée, répétitive parfois, sans oublier l’humour et la dérision nécessaires quand on parle du sens de la vie.
Livre d’une intensité remarquable dont le lecteur se détache avec nostalgie, tout en se disant qu’il le reprendra bientôt. « Parce que le temps passe, il ne s’arrête jamais, c’est sa spécialité »

 

« Le Gosse », 14ème roman de Véronique Olmi

Véronique Olmi, née en 1962 à Nice, vit à Paris. Comédienne, romancière et dramaturge, elle est notamment l’auteure de Bakhita qui a connu un succès retentissant en France et à l’étranger.
Dans son nouveau roman « Le Gosse », Véronique Olmi s’empare du destin d’un enfant de l’Assistance publique au sortir de la grande guerre.
Joseph Vasseur est né le 8 juillet 1919 à Paris et il en est fier : « c’est la plus grande des villes, belle de jour comme de nuit ». Lui est un titi, un gosse de 7 ans maigrelet mais robuste très attaché à sa mère Colette, à sa grand-mère Florentine et à son instituteur qui lui a appris à lire, écrire et compter. Il aimait l’école !!! Sa mère et sa grand-mère le surnomment « le roseau » car il siffle souvent.
Joseph n’a jamais connu son père, Paul Vasseur, revenu de la grande guerre en gueule cassée : « je ne meurs pas à la guerre, je reviens sans visage et sans joie mais je tiens ma promesse d’homme, j’offre un enfant à mon pays ». Et au bout de ses forces, il meurt à l’hôpital de la grippe espagnole, ramenée du front.
Joseph sera donc pupille de l’Etat et non de la Nation.
Mais il ne pense guère à tout ça. Il grandit, entouré de l’amour de sa mère et de sa grand-mère. Sa mère frimate, il adore ce mot. Elle rassemble des plumes pour donner au chapeau sa beauté : « Colette, plumassière, est une artiste de la vie »
Après son deuil, elle rencontre Augustin et espère pouvoir reconstruire sa vie avec cet homme bien plus jeune qu’elle. Mais en choisissant de ne pas garder leur enfant, elle meurt brutalement lors d’un avortement clandestin, considéré comme un crime monstrueux à cette époque.
La vie de Joseph bascule le jour où elle disparaît. Il se retrouve alors seul avec Florentine, sa grand-mère qui perd peu à peu la raison. Ne pouvant plus s’en occuper, elle est conduite dans une maison spécialisée. Alors le sort de Joseph est désormais scellé.
Il devient pupille de l’Etat qui a soi-disant mis en place tout un système de protection des enfants pauvres, dont les bonnes intentions n’ont d’égale que l’extrême cruauté, l’inhumanité criante, l’absurdité, la monstruosité au fil des jours. Joseph, l’orphelin, commence son périple de l’enfer par intégrer un orphelinat parisien avant d’être placé dans une ferme près d’Abbeville. Malgré les conditions difficiles et les coups (dans la nuque, dans les jambes….), il travaille et découvre la musique « le cornet ».
Mais tous ses efforts vont être anéantis par un inspecteur zélé qui ordonne son retour dans la capitale et son incarcération à la prison de la Petite Roquette (maison d’éducation correctionnelle). Il mentionne dans son procès-verbal : – petit garçon fugueur, voleur, vagabond…il est un hors-la-loi.
Alors, Joseph entre dans sa cellule sans chauffage. Le froid le prend à la gorge. Il est seul et sans perspectives. Il en perd la voix. Il n’y a qu’un seul maître ici : le silence. Car le silence est avec la solitude, le remède à toutes leurs déviances.
Victor Hugo a visité cette prison et l’a trouvée « formidable » pour ces gosses car il y a le poids de la religion et de l’instruction. C’est, bien sûr, son point de vue….
Puis Joseph est envoyé à Mettray, une colonie agricole pénitentiaire privée au cœur de la Touraine, établissement qui en dépit de ses principes fondateurs idéalistes à savoir éduquer et rééduquer les jeunes délinquants par le travail de la terre, est considéré comme l’ancêtre des bagnes pour enfants = c’est l’enfer. « On va les envoyer aux champs. La nature va les sauver » Quelle honte !!!
Cette nouvelle étape décisive dans la vie de Joseph qui n’est pas encore un adolescent, va lui faire perdre ce qui restait de son innocence : il fait partie des vicieux de la République, paraît-il….C’est là que son caractère s’affirme, qu’il assimile de nouvelles règles, qu’il laisse parler ses émotions, qu’il comprend que la musique peut l’aider. Il est loin d’imaginer qu’en soufflant dans un cornet, il souffle un peu l’air de la liberté…..
Véronique Olmi, par son travail très documenté, nous raconte la vie dans ce bagne pour enfants dont l’un des pensionnaires les plus célèbres, fut Jean Genet qui décrit dans son livre « le Miracle de la Rose », ce lieu maudit et sa vie là-bas.
Dans ce roman « le gosse » qui court jusqu’en 1936 (le Front populaire), la romancière montre combien le milieu social et la date de naissance façonnent un destin. Pour un pupille de l’Etat dans l’entre-deux guerres, le « redressement » et le « travail à outrance » remplacent l’éducation et la culture.
Joseph, gamin si courageux et tendre, fort et faible à la fois, grâce à son énergie, traverse le pire….Retrouvera-t-il sa vie et sa joie ?
Ce livre poignant, sans complaisance, est bouleversant.
Quelques nouvelles de ces bagnes :
– Début novembre 1937 les derniers enfants quittent la colonie pénitentiaire. Aujourd’hui, Mettray abrite un institut thérapeutique éducatif et pédagogique. –En 1974, la prison de la Petite Roquette ferme et est démolie. Sur son emplacement est aménagé le square de la Roquette.
– Un ouvrage : « Un bagne d’enfants en Touraine ? la colonie de Mettray, Lumière et ombre » de Jean-Michel Sieklucki Aux éditions Lamarque.

 

« Le Dit du Vivant » de Denis Drummond

Denis Drummond né en 1955 et décédé en 2021, d’origine franco écossaise, est passionné d’archéologie dès sa jeunesse

Les études : sciences po, master d’économie, « De quoi être plus tard à la fois poète et PDG des Salins du midi. »   (jusqu’en 2009)
L’œuvre – Trois recueils de poésie et plusieurs romans :

« La Ballade d’Ardrossan » 2007

« Les Quatre Saisons de Mr Monet » 2010

« Le détachement du Monde » 2016

 « La vie silencieuse de la guerre » 2019 Prix Révélation de la Société des Gens de Lettres

« Le dit du vivant » 2021

« La vie est d’autant plus précieuse qu’elle m’est comptée », dit l’écrivain, décédé le 10 mai 2021, qui évoque le désir « d’enchanter le lecteur » et de rester fidèle à son « âme d’enfant ».

Etrange roman, une fiction paléontologique, une vision aussi d’un futur à 20-30 ans avec le réchauffement climatique aggravé (le roman est cité se dérouler une trentaine d’années après Fukushima (2011), on pourrait être entre 2038 et 2049 approximativement).
Un séisme au Japon, suivi d’un glissement de terrain, un village a disparu, Atsuma, dans la région de Sapporo :  le drame, les décombres, les sauveteurs, les recherches, le deuil, l’arrivée des spécialistes en sismologie, en paléo archéologie.
Sandra Blake, une éminente paléogénéticienne, son fils Tom, 13 ans autiste, est dans un centre spécialisé près de Montréal. Son père Marc, l’époux de Sandra, sismologue, est mort dans le cratère d’un volcan, le Tambora, dix ans auparavant. Tom réclame sa mère, il est en crise. Elle quitte le site de ses recherches au Pérou, pour Montréal, puis elle se rend rapidement à Natsuma, avec son fils.
Kenji et Makoto, sismologue et archéologue, amis de Sandra (études à Oxford), sont déjà à Natsuma.
Une découverte étrange : un squelette entouré d’une vaste nécropole, comme vitrifiée. La stupéfaction lorsque la datation conclut que le squelette a plus de treize millions d’années et qu’il correspond à une civilisation disparue, mais très évoluée. Comment est-ce possible ?
Le livre va décrire et nous faire vivre les événements de cette découverte.
La construction est originale.  Chaque chapitre est divisé en cinq parties :
– Récit : le narrateur, les faits.
– Le journal de Sandra : commencé 10 ans avant la mort accidentelle de son mari, Marc. Une analyse réfléchie, les doutes, l’enthousiasme.
– Chroniques, articles et correspondances : les articles des grands quotidiens classiques du monde, (ils existent toujours) sont la vision médiatique ; les lettres apportent une vision plus personnalisée, plus intime.
– Le dit de Tom : Tom se raconte, Il analyse l’évolution de sa maladie, avec une grande maturité, il est surdoué, et il contribue aux recherches.
Le dit du Vivant :  le squelette, le dernier vivant, il parle de la préparation de la dernière sépulture et de sa fermeture, c’est assez surprenant.
Les Chapitres : – Catastrophes – Datations – Structures – Disputes – Origines- Destin
Se succèdent ainsi les conséquences du séisme et du glissement de terrain, la découverte de cette nécropole ; tels des reportages, de haut niveau scientifique. L’impact mondial est évoqué, par exemple, les graines de 13 millions d’années, adaptées au contexte de cette époque, déjà des OGM…
D’autres personnages, Akira le peintre âgé, un sage, sa petite nièce victime d’un viol et la petite fille qui en est née, Ran, apportent beaucoup d’humanisme.
D’autres spécialistes collaborent, amis dispersés, en Grèce, en France, en Australie, qui ont l’habitude de travailler à distance.
Puis vient le temps des disputes (au sens étymologique), avec les conflits potentiels, le bouleversement des données acquises (Homo sapiens 300 000 ans), l’incrédulité, le déni de la science.
Cela peut paraître très technique avec des descriptions scientifiques, des références aux théories de l’évolution, à la génétique. Mais il y a aussi des scènes très poétiques sur la société japonaise et ses coutumes, les pensées des divers personnages, sont finement analysées, il y a place aussi pour les amours naissantes, Ran, Maïa.
Bien sûr, nombreuses sont les références aux maîtres des estampes, au théâtre japonais.
Parallèlement on suit l’évolution de Tom, le fils autiste, surdoué, dont l’état préoccupant initialement va s’améliorer, les scènes sont fines et réalistes. Les découvertes des neurosciences sont évoquées. Tom va participer activement aux analyses grâce à sa mémoire prodigieuse.
La durée des fouilles est de six ans. L’évolution des personnages est décrite au fil de ces années.
Surtout il y des pages qui incitent à la réflexion philosophique sur l’origine, les sociétés, les valeurs de la science, la transmission des savoirs et aussi la fin d’une civilisation… Une grande sagesse émane de l’auteur.
Un ouvrage complexe, très riche, un peu foisonnant ; mais l’on a hâte d’avancer dans la lecture tellement on y vit.

 

On a bien aimé aussi

« Brandebourg » de Juli Zeh

Née en 1974, Juli Zeh a suivi un double cursus, droit et Littérature. Elle est l’auteure d’ouvrages de droit, de romans, de livres pour enfants, d’essais, de pièces de théâtre qui lui ont valu de nombreux prix. « Brandebourg » est son huitième ouvrage traduit en français.
L’action se situe dans le Nord-Est de l’Allemagne, province restée à l’écart des bruits et des fureurs de la ville, proche de Berlin. 2010, 2 décennies après la réunification : le village vit une mutation inouïe.  Les changements sont politiques, les plus âgés ont connu la RDA, ils cohabitent avec de nouveaux citadins en quête d’espace, de demeures bon marché, d’« idylle campagnarde ». Les transformations culturelles et sociales concernent tout le monde, avec l’irruption des techniques modernes et la dégradation de l’environnement.
Un projet de parc d’éoliennes est à l’origine de l’intrigue. Détenir la parcelle où elles seront construites suscite les convoitises, sur fond d’intérêts égoïstes et de secrets mal gardés, déformés par les ragots.
Un plan référencé du village d’Unterleuten (ce nom signifie « parmi les gens ») est en première page, issu de la seule imagination de l’auteur.
Konrad Meiler est le spéculateur sexagénaire à grosse cylindrée allemande, achetant des terres de l’Est aux enchères, sans projet défini. « Le ministère de l’Economie bradait les vastes terres de pacotille de l’ancien domaine public qui, lors de la réunification, étaient entrées dans le giron de la République fédérale ». Il est prêt à tout pour acquérir quelques hectares supplémentaires dont la valeur s’envole, en butte aux propriétaires bien décidés à profiter aussi de la bonne affaire.
Pour le maire, Arne Seidel, ce projet imposé par des autorités supérieures représente une chance de sortir des difficultés financières, au prix de la tranquillité des habitants qui avaient su garder leurs distances avec Berlin et sauvegarder l’essentiel de leur identité. C’est un ancien vétérinaire, veuf de Barbara Seidel, autrefois espionne pour le compte de la Stasi.
Deux « anciens », Gombrowski et Kron, dont l’affrontement constitue un ressort privilégié de l’action, sont les représentants d’un cycle qui s’achève. Tous deux avaient encore en vue l’intérêt du village. La discussion réveille les haines du temps du « socialisme réel ». Le puissant Gombrowski, dont le père était propriétaire terrien agriculteur avant la RDA, a dirigé l’entreprise familiale transformée en coopérative de production pendant la RDA, puis devenue SARL « Ökologica » après la réunification ; il ne ment pas, ou pas tout à fait, lorsqu’il prétend avoir mis sa volonté et son pouvoir au service des autres habitants, dont il a préservé les emplois à travers les aléas du temps et de l’Histoire. Kron est le vieux communiste idéaliste, sans héritage familial, embauché et formé par la coopérative puis la SARL de Gombrowski, abandonné par sa femme partie à l’ouest, lui laissant sa petite fille, devenu le premier père célibataire post-RDA. « Il n’attendait des gens que deux choses : l’esprit de corps et la sincérité. Il ne s’agissait pas de passé ou présent, de communisme ou capitalisme ». Leur brouille remonte à la fin de la Seconde Guerre mondiale, quand le père de Gombrowski voit partir en flamme une partie de ses locaux, peut-être d’origine incendiaire, devenant par la suite ennemi de classe, un exploitant « qui  ne refusait jamais de prêter des semences, des machines ou de la main d’œuvre, qui n’a pas besoin d’un parti qui ne sait pas faire tomber la pluie », mais aussi à cette nuit de 1991, où l’un des habitants perdit la vie dans la forêt dans des conditions mal élucidées. Kron vit seul dans une forêt donnée par Gombrowki. « Les nouveaux ne comprenaient pas que, ici, la fin du monde était déjà venue. Et plus d’une fois » ; « il n’était plus communiste. Mais un Sisyphe qui avait compris que la solution du problème consistait à acheter la montagne ».
Ces traumatismes du passé contaminent les nouveaux venus « de l’Ouest », ignorant les vieilles règles, en particulier cette loi non écrite qui veut qu’on règle ses comptes entre soi sans recours aux autorités. Fini le temps des grandes utopies et de la solidarité, Unterleuten est entré dans l’ère de l’égoïsme et de l’argent, dans une époque championne de la communication : « Chacun habite son propre univers dans lequel il a raison du matin au soir. » Il n’y a plus de vision collective, mais de simples projets individuels et une difficile cohabitation entre les habitants de l’ex-Allemagne de l’Est et les rejetons bourgeois-bohèmes, geeks ou anciens gauchistes.
Le projet d’éoliennes est présenté par diaporama stylisé à la communauté par Pilz, un jeune communicant représentant d’une grosse entreprise, collaborant avec les autorités chargées de la protection de la nature ; il est entraîné à « faire face au public sans le moindre vacillement », mais en évoquant la chaleur du soir et le réchauffement climatique, les solutions proposées par la technique, Tron lui répond « meilleure récolte et moins de frais de chauffage » ;
La fille de Kron, Kathrin devenue médecin légiste, est revenue habitée au village avec sa petite fille Krönchen, aime son père esseulé qu’elle traite d’« indécrottable socialiste» ; elle est en couple avec Wolfi,  dramaturge raté, qui ne s’intègre pas au village, dort jusqu’en fin de la matinée selon les voisins et passe ses nerfs en tondant quotidiennement la pelouse.
L’ancien sociologue et universitaire Gerhard Fliess, tout écolo qu’il soit, s’oppose aux éoliennes au nom de la sauvegarde d’une espèce d’oiseau, dont il est devenu l’ardent défenseur via une organisation financée par l’Union Européenne. 
Linda, la nouvelle néo-rurale, en couple avec un geek chevelu mordu de jeux vidéo, intrigue pour obtenir les terrains et autorisations dont elle a besoin pour installer sa ferme équestre ; elle est obsédée d’équitation, cynique, égocentrique, droguée aux livres de développement personnel et « s’autoproclame coach d’équidés, crée un site-web et devient chuchoteuse équine ».
L’auteure construit habilement le récit, chaque chapitre concerne un personnage, elle juxtapose les différents points d’observation, alternativement sous le regard des autres. On rit de son humour dévastateur pointant les travers de notre société déboussolée.
« Brandebourg » est une critique féroce de notre époque. La volonté de pouvoir, la brutalité et les coups bas, les calculs sordides et l’absence de scrupules fissurent le cadre champêtre de l’Allemagne rurale, reflet de toutes nos sociétés atomisées où chacun ne songe qu’à son confort et à son intérêt personnel.

 

 « La puissance des ombres » de Sylvie Germain

Née en 1954 à Châteauroux, Sylvie Germain a publié « Le livre des nuits », qui a obtenu six prix littéraires. Ses autres ouvrages ont été couronnés de nombreux prix. Après avoir travaillé à Prague, elle a arrêté son activité professionnelle pour se consacrer à l’écriture. « La puissance des ombres » est sa dernière publication.
Le roman s’ouvre dans une ambiance de gaieté : les invités arrivent pour un bal costumé, au cinquième étage, chez Daphné et Hadrien qui célèbrent ainsi les vingt ans de leur rencontre. Certains invités sont déguisés en stations de métro. Ce déguisement va faire l’objet d’un jeu de devinettes : quel travestissement représente quelle station ? Puis la fête bat son plein, avec des danses. Ensuite, tout le monde peut se retrouver autour de la table, où deux serveurs, Argus et monsieur Dubonnet (de son vrai nom Sylvain Leseudre), préparent les rafraîchissements. Puis, les participants passent au salon pour discuter. C’est alors que Gaspard, déguisé en Vodnik, roi des ondins et génie des eaux, est retrouvé mort en bas de la rue, car il a mystérieusement chuté du balcon. Il y parlait avec Cyril et Audrey. L’ambiance change d’un coup. Trois semaines plus tard, les amis se retrouvent pour les obsèques au funérarium, tandis que l’enquête conclut à un accident.
Quatre mois plus tard, c’est autour du cercueil de Cyril, à l’église, que sont réunis les amis. Il a chuté, lui aussi, dans une rue-escalier et, après un coma de cinq jours, est décédé. Les membres de l’assemblée suivent ensuite Audrey dans son atelier, où elle leur montre la statue faite en hommage à Gaspard.
La suite du texte apprend au lecteur qu’il s’agit bien de deux assassinats. Le nom du meurtrier, qui participait à la fête, est dévoilé. C’est à partir de ce moment que le lecteur va suivre l’assassin dans ses errances, jusqu’à la fin du livre. L’œuvre rappelle parfois « La bête humaine » d’Emile Zola, comme dans ce passage où le criminel évoque ses mains : « Ses mains, ses mains sont devenues celles d’un prédateur, quoi qu’il fasse, quoi qu’il veuille ou ne veuille pas faire. »
Précédé de deux citations de Pascal et de Bernanos, le livre se présente sous la forme de chapitres dotés d’un titre et subdivisés chacun en deux parties. Ainsi se déroule l’histoire, dont l’intérêt n’est pas de rechercher le meurtrier, mais bien d’être dans les pensées de celui-ci, ses incertitudes, ses hésitations, ses peurs aussi.

 
Un auteur présente son livre

« Un été andalou » d’Eva Garcia

Un été andalou est donc mon premier roman, un ouvrage très personnel puisqu’il relate une période de ma vie qui est l’été 2019.

Mon éditeur m’a dit que c’était un roman, un récit, un carnet de voyage, un carnet poétique, un peu tout à la fois et c’est pour cela qu’il s’est interrogé au moment du classement de cet ouvrage dans les rubriques littéraires habituelles, mais finalement il m’a dit : « Au-delà de son écriture, ce livre est atypique, c’est ce qui fait sa force et son originalité ! » 
Dans ce livre je propose un voyage… Un voyage à travers la lumière, les senteurs, la poésie, les couleurs, l’âme des petits villages blancs Andalous, l’émotion aussi sur fond de la perte d’un être très cher, une maman, et d’une rupture sentimentale douloureuse.
En fait ce livre a une histoire. Je n’arrivais pas à retourner en Andalousie après la perte brutale de ma mère qui était une femme vraiment merveilleuse…
Comme j’adore la Littérature et que j’écris depuis longtemps, je me suis dit « Je vais l’écrire ce voyage… ».
très vite j’ai pu partir à Malaga où est né ce livre face à la mer… La mer qui m’a prêté son encre, sa force, sa beauté, son époustouflante liberté…

 

Café littéraire du 5 avril 2022
Nos coups de cœur

« Mahmoud ou la montée des eaux» de Claudine Monteil

Syrie 1975. Le barrage de Tabqa fait monter l’eau qui petit à petit engloutit le monde de ceux qui habitent là.

Le vieux Mahmoud Elmachi rame sur ce lac et plonge pour fuir tout ce qu’il ne supporte plus mais qui subsiste. La sensation est exquise. Il rejoint ce qui est perdu, il rejoint le temps perdu dit-il.

Alors remontent les souvenirs de son enfance, de ses enfants avant qu’ils partent se battre, de Leila sa première femme, de Sarah éprise de poésie, son amour. Viennent aussi les souvenirs de prison, de répression.

Il raconte son pays. Hafez el-Assad, Bachar son fils cadet, l’ophtalmologiste londonien, que rien ne laissait supposer qu’il deviendrait chef d’état à la tête de la répression du Printemps arabe.

Il est là sur la plage, empilant inlassablement les cailloux. Seul. Et pourtant Sarah semble présente et le voir. « On dirait un enfant. Un vieillard. Ses mains sont constellées de larges veines semblables à des serpents de sable ».

Il retourne sous l’eau puis ferme les yeux et descend « jusqu’à ce qu’il n’y ait aucun bruit sauf celui de l’eau contre son cœur, l’eau qui le respire et le console comme seule le peut une mère ».

Je me suis laissée porter par ce livre-poème et lui attribue un coup de cœur.

 

« Liv Maria » de Julia Kerninon

Lorsqu’on referme un livre, quelquefois, il reste devant les yeux des paysages, des lieux que l’on garde longtemps en mémoire. D’autrefois, c’est une histoire, une intrigue qui demeure là, présente et vivante. Ou bien encore, c’est un personnage que l’on trouvera tellement caractéristique, tellement peint avec réalisme qu’il servira de prototype pour définir une personnalité. C’est ce qui s’est passé avec « Liv Maria ». Elle incarne dorénavant une figure féminine spécifique. Ce n’est pas Emma Bovary, certes, ni Anna Karénine, mais c’est Liv Maria, jeune fille puis femme, toute entière dans une vie compliquée, aventureuse, mais aussi prosaïque, parfois banale, mais toujours déterminée, responsable, honnête bien que en dehors de la morale traditionnelle et capable de choix drastiques. Pas forcément attachante mais suffisamment singulière pour constituer une figure littéraire.

Son parcours est mouvementé. Née en Bretagne dans une île isolée, d’une mère elle-même ilienne et d’un père marin norvégien, au sein d’un couple fusionnel où elle apprend vite à conduire sa vie avec énergie et efficacité, elle va quitter l’île de son enfance et la mer de tous ses bonheurs, après une agression qui, selon la morale locale, l’exclut. A 17 ans, c’est à Berlin qu’elle va commencer sa vie de jeune fille puis de femme, grâce à, ou plutôt à cause d’un séduisant quadragénaire qui ne cache ni son statut d’homme marié, ni la brièveté prévue de leur liaison. Mais Liv est déjà ce personnage qui est capable, malgré la douleur de la séparation, malgré la blessure cruelle de la perte du premier amour, malgré aussi l’interrogation sur sa propre culpabilité, d’avancer et de se créer une nouvelle vie. Son existence sera dès lors aventureuse et de l’Allemagne au Chili puis enfin en Irlande, elle fera la preuve de son énergie vitale mais aussi de sa capacité à construire une vie amoureuse puis  familiale heureuse. Cependant, il y a une faille chez Liv, un secret qui la conduira à un choix final que j’ai le plus grand mal à qualifier : honnête, inutilement extrême, courageux ou destructeur. En tous cas, un point d’orgue au portrait d’une femme singulière dont certains traits semblent communs, peut-être banals mais dont d’autres sont saisissants, taillés à la pointe aigüe et m’interpellent longtemps après la lecture du livre.

L’auteure fait partager avec finesse et élégance, dans une prose simple et efficace, l’intériorité de Liv Maria au long de plusieurs années et sur différents continents sans que jamais ne s’émousse l’intensité de son personnage. Découverte de l’amour, puissance du désir, force vitale, constance dans l’édification de la vie, mais aussi fragilité irréductible que fait peser le secret sur la destinée de Liv Maria, à l’égal d’une tragédie grecque.

Un livre assez bref mais une héroïne inoubliable.

 

On a bien aimé aussi

« Poèmes dispersés » de Jack Kerouac

A l’occasion du centenaire de la naissance de Jack Kerouac, les éditions Seghers publient quelques poèmes, parus de 1945 à la fin des années 60. La préface de Th. Clermont note que « la musicalité l’emporte souvent sur le sens », ce qui est encore souligné par la traduction de Ph. Mikriammos, qui rappelle que tous les poèmes ne sont pas à « comprendre ». L’auteur, quant à lui, explique que « la poésie retourne à son origine, à l’enfant barde, véritablement orale, comme a dit Ferling. Poèmes, chanson, prière figurent dans cette édition bilingue. Un long poème témoigne de l’admiration du poète pour  Arthur Rimbaud :

« Le Voyant est né,

Le voyant déréglé tourne son

                premier Manifeste,

donne des couleurs aux voyelles

                & entoure les consonnes de soins jaloux »

A la fin du recueil, le lecteur trouvera, en hommage au Japonais Bashô, quelques haïkus  «occidentaux ».

L’ensemble des textes montre que son auteur voue un véritable culte à l’écriture et, de cette versification surprenante, se dégage son réel amour pour la poésie.

 

« Le grand monde » de Pierre Lemaître

Né en 1951, écrivain et scénariste français. Prix Goncourt 2013 pour « Au revoir là-haut « et un César en 2018 pour l’adaptation de cette œuvre. Ce n’est qu’à partir de 2006 qu’il se consacre entièrement à l’écriture en tant que romancier et scénariste. Enfance auprès de parents employés qu’il situe politiquement à gauche. Il soutient JL Mélanchon pour les élections à venir.

Ses maîtres ou les auteurs à qui il a emprunté une phrase, une idée, un fait divers sont très différents. L’auteur les cite à la fin de ses livres sous l’intitulé « Gratitude » : Bret Easton Ellis, James Ellroy, Aragon, Barthes, Pasternak, Dumas… « Au cours de ce travail j’ai souvent été visité par des choses qui venaient d’ailleurs, rien de ce qu’on écrit ne nous appartient réellement » dit-il.

Il est reconnu tout d’abord dans le domaine du roman policier. Avec « Au Revoir là-haut », il passe au genre picaresque (se dit d’une œuvre littéraire dont le héros traverse toute une série d’aventures qui sont pour lui l’occasion de contester l’ordre social établi).

C’est le cas pour l’œuvre qui nous intéresse aujourd’hui. « Le Grand Monde » et les autres ouvrages de la trilogie annoncée se situent entre 1945 et 1975 durant les Trente Glorieuses. Nous sommes en 1948, juste après-guerre. Il y a encore des tickets de rationnement. Le grand boom économique est à venir.

L’action se situe à trois endroits différents : le Liban, la France et l’Indochine. L’histoire se mêle à la Grande Histoire. C’est à Beyrouth que vit la famille Pelletier. Le père, Louis, est à la tête d’une savonnerie qu’il a faite prospérer. Avec sa femme ils ont eu 4 enfants.  L’aîné des fils -dit Bouboule- est naturellement désigné pour prendre la relève de l’entreprise familiale. Il s’avère incompétent et va d’échecs en échecs, de frustrations en frustrations. Il décide alors de partir à Paris accompagné de sa jeune épouse Geneviève, petite teigne ambitieuse. Nous y retrouvons François, le cadet que ses parents croient être à l’ENS, qui, en fait, essaie de faire carrière dans un journal quotidien où il se voit affecté aux « faits divers ». Le troisième enfant, Etienne, doux, rieur, sensuel, le préféré de sa mère, part en Indochine à Saïgon rejoindre Raymond son compagnon combattant. Enfin la dernière de la fratrie, Hélène, adolescente rebelle et provocatrice, rêve d’indépendance. Lorsqu’elle quitte le giron familial, nous la suivons à Paris, où, paumée, elle mène une vie dissolue.

Chacun a son histoire associée à des personnages secondaires hauts en couleur, histoire mêlée à des meurtres jusqu’à ce que tout se recoupe même au-delà du livre. Cela reste une surprise de taille pour ceux qui ont lu les romans précédents. On peut penser que certains dénouements se trouveront dans la suite de la trilogie annoncée.

Il s’agit d’une saga familiale (à la façon des romans du XIXe siècle), de l’histoire mouvementée d’une famille qui est le creuset de toutes les névroses. C’est un roman à multiples facettes : roman d’aventures, intrigue policière, roman historique et social.

L’écriture est vive et féroce souvent, les actions sont rocambolesques et le suspens bien dosé. Les portraits des personnages sont très réussis tout comme l’étude des caractères (particulièrement celui de Geneviève).

L’auteur nous plonge dans des ambiances où il semble que nous entendons les bruits de la ville de Saïgon, que nous humons les odeurs de l’opium ou du savon.

Les thèmes de la famille, des compromissions politiques, de la concussion sont traités avec talent et précision. On retrouve ici les dérives de la société que l’auteur veut dénoncer.

Tous ces éléments ainsi réunis pourraient aboutir sur un film dont Lemaître serait le scénariste tout désigné.

 

«  Vilnius, Paris, Londres » d’Andreï Kourkov                                             

Andreï Kourkov est Ukrainien, né en 1961 à Léningrad dans une famille communiste, toute sa vie il dira niet au parti ; il vit depuis son enfance en Ukraine à Kiev ; il est russophone, écrit en russe avec un amour des langues, il en parle 7 dont le français et le japonais. Il s’est fait connaître en 2000 avec « Le Pingouin », un roman loufoque et absurde, dans la veine de l’auteur Finlandais Paasilinna.

« Vilnius, Paris, Londres » est un pavé de 749 pages.

Lituanie : c’est la fin des gardes-frontières et des contrôles de passeports, un immense espoir pour un pays minuscule ; le 21 décembre 2007, à minuit, le pays intègre enfin l’espace Schengen. Comme beaucoup de leurs compatriotes, trois couples fêtent l’évènement avec des idées d’aventure européenne.

4 récits alternent, ceux de 3 jeunes couples avec Ingrida et Klaudijus qui vont tenter leur chance à Londres, Barbora et Andrius à Paris, Renata et Vitas restent finalement dans leur petite ferme à Anykšciai, en compagnie du vieux grand-père adoré de Renata mais en espérant le vent du changement dans leur village à peine répertorié sur les cartes. Le 4ième récit est celui d’un très vieil homme, lesté d’une jambe de bois, sa jambe perdue lors de la première guerre mondiale, qui parcourt l’Europe des fins fonds de la Lituanie à Dunkerque, à pied et en stop.

On suit les mésaventures de ces jeunes lituaniens en exil, à Paris puis dans le Nord de la France, à Londres puis dans le Kent ou restés en Lituanie.

A travers ces différents destins, Kourkov ausculte l’idée d’un « rêve européen » en montrant  la part de chimères et de désillusions. Le vieux voyageur joue le rôle du philosophe errant, évoquant le passé guerrier de l’Europe.

L’exil, même sans frontières, conduit à des travaux surprenants, des « petits boulots » payés à la tâche ou à la journée et ces pauvres exilés sont tour à tour rackettés par des marchands de sommeil ou des petits malfrats. Clown dans des hôpitaux Parisiens, fabricant de cages à lapin en banlieue londonienne, promeneuse de chien sont parmi les plus loufoques activités de survie. Mais ces migrants de l’Est ne parviennent pas à s’assimiler à la société française ou anglaise et restent aux marges, au contact d’expatriés comme eux, ne parvenant jamais à rencontrer de « vrais Anglais », le seul costaud rouquin barman d’un soir se fait un honneur de ne pas être anglais mais Irlandais !

Le couple resté en Lituanie se lance dans une affaire tout aussi loufoque, de teinture pour animaux.

Ce roman se lit très vite, le style est haletant, chaque cours chapitre se passe successivement à Paris, Londres, en Lituanie ou sur la route avec le voyageur itinérant, néanmoins il présente quelques longueurs ; mais finalement, ce sont bien la mélancolie et le désenchantement qui dominent. Etrangers, bousculés par des habitudes et des langues nouvelles, ces jeunes Lituaniens verront l’eldorado s’éloigner de jour en jour, avec toujours l’envie inavouée de retourner chez Eux.

On y découvre la vie dans la campagne lituanienne au rude climat nordique, souvent enneigée.

Kukutis, le vieux sage voyageur, le sait bien, lui: « Peu importe la ville où l’on veut atterrir, c’est le voyage lui-même qui est la vie.»

Et si la vraie réussite était de rester en Lituanie et d’améliorer la vie qu’on y a appréciée?

Dans ce roman tour à tour drôle, tendre et mélancolique, Kourkov donne un visage à tous les désenchantés du rêve européen.

 

« Dans les bras de la Volga » d’Adrien Clémenceau

Adrien Clémenceau a grandi sur les bords de la Loire dans le village de la Pointe à Bouchemaine, là où il n’y a pas de pont pour la traverser. Le fleuve devient un compagnon, il s’initie au kayak dès l’école élémentaire. Adolescent, il participe en équipage aux championnats de France, puis explore seul les rives méconnues de la Loire. Le bac littéraire arts plastiques obtenu, l’élan du voyage l’emmène en Lettonie à Riga pour un volontariat d’un an avec l’organisation Sens of Team. Cette expérience, en lien avec le sport et le développement personnel, allait définir sa vision au voyage. Il serait désormais lent, intrépide avec une vision esthétique retransmise par la photo, l’écriture ou le dessin. Il se forme au métier de guide interprète et en œnologie, part travailler un an en Allemagne pour le jumelage Angers – Osnabrück, puis quelques années à Cognac et Bordeaux avant de partir découvrir pendant six mois de truculents vignerons en Géorgie et leurs vins faits dans les qvevri, les fameuses amphores en terre cuite. Depuis, quelques vignerons angevins se sont mis à vinifier avec cette méthode qui remonte à environ 8000 ans.

 D’août à novembre 2019, il se lance dans un grand voyage en Russie et en kayak, pour la descente de la Volga de sa source à la mer Caspienne avec comme fil d’inspiration le récit d’Alexandre Dumas Voyage en Russie.

« Dans les bras de la Volga » est le récit de ces 82 jours en totale autonomie, une aventure « ethno-sportive » sur le plus long fleuve d’Europe (3 531 km). « Bien que je pratique le kayak depuis mon enfance sur la Maine et la Loire, je n’avais jamais parcouru des milliers de kilomètres d’une traite. Pour mon premier grand voyage fluvial, la Russie s’est imposée  parce que j’étudie sa langue. Depuis le voyage d’Alexandre Dumas en 1858, en bateau à vapeur, la Russie s’est métamorphosée. La Volga reste cette gigantesque et magistrale artère qui contiendrait tous les secrets de la terre et de l’âme russes. »

C’est d’abord un combat physique contre les éléments 

A bord d’un kayak pliable (ossature en aluminium et peau en PVC) et avec de légers bagages (de quoi bivouaquer et se restaurer). S’il ne l’a pas fait dans un esprit de performance, mais plutôt avec « un regard littéraire », ce défi a exigé des efforts physiques extraordinaires pendant trois mois. « Physiquement ça a été assez dur: on pourrait croire qu’à force de pagayer le kayakiste se forge une carrure de colosse; c’est souvent tout le contraire qui se produit. J’ai brulé beaucoup de graisse sans prendre de masse, résultat: plus de fesses, et mes jambes étaient minces comme des cannes d’émeu. Malgré les souffrances, le froid et l’éloignement, j’étais porté par un sentiment de félicité, un mélange de joie et de poésie: naviguer me fait me sentir vivant. » 

C’est une découverte de la culture du canoë-kayak russe

Lors de plusieurs étapes de son périple, Adrien a été chaleureusement accueilli par des membres de clubs de kayak ou même de voile. « La base nautique de Tver met de vieux bateaux à disposition des jeunes. Les infrastructures sont modestes : il n’y a pas de douche, les vestiaires spartiates, les toilettes  dans une cabane au fond de la cour ».

C’est une découverte du peuple des rives

Jusque dans les villages les plus reculés des républiques de Tchouvachie, du Mari El, du Tatarstan ou encore de Kalmoukie, dans les régions des steppes, Adrien a bénéficié de la grande générosité des riverains de la Volga, en particulier des pêcheurs. « Beaucoup m’ont pris pour un fou et m’ont déconseillé de continuer mais m’ont spontanément offert de la nourriture et/ou l’hospitalité. J’ai passé 28 nuits chez l’habitant. ». Il a rencontré de jeunes russes, apprentis de la langue française au sein des Alliances françaises de Kazan, Samara et Saratov, toujours disponibles pour des visites guidées et des soirées festives.

Cette hospitalité spontanée des Russes s’est traduite par une offre de repas frugal ou roboratif à partager, par une aide à passer par voies terrestres les contournements des monstrueux barrages, sites sensibles ultra surveillés.

En ces temps de grande tension internationale avec la Russie, de retour à la guerre froide, la découverte par ce récit de ces Russes aux joies simples des bords de la Volga, berceau de leur histoire, fait naître une grande tristesse et une rage de devoir interrompre les échanges entre nos deux pays .

Café littéraire du 8 mars 2022
Nos coups de cœur

« Marie-Curie et ses filles » de Claudine Monteil

Très intéressante biographie de Marie Curie.
Marie, physicienne et chimiste double Prix Nobel, a inspiré le monde entier, ses filles Irène et Ève ont également eu des vies hautement romanesques.
Marie Curie est une combattante : malgré des débuts difficiles en Pologne occupée, avec une mère malade puis des études à Paris sans le sou, elle révolutionne la médecine et les recherches sur la radioactivité aux côtés de Pierre Curie. Mais si on connaît bien la scientifique, la femme et mère, aussi, est passionnante – et l’éducation qu’elle dispense à ses deux filles les mènera chacune vers un grand destin.
Irène suivra la voie scientifique de sa mère : Prix Nobel de chimie à son tour, c’est en femme engagée qu’elle prend part à la lutte pour les droits des femmes.
Ève, sa cadette, choisit les lettres et la diplomatie : auteure du primé Madame Curie, elle côtoie les plus grands, des Roosevelt à Gandhi en passant par Churchill, et tient un rôle essentiel au sein des Forces françaises libres auprès de de Gaulle.
Claudine Monteil brosse le portrait de ces trois femmes aux destins fulgurants et complexes, dont le courage, l’intelligence et l’engagement ont contribué à bâtir leur siècle.

« Azincourt par temps de pluie » de Jean Teulé

Azincourt, un des plus beaux villages du Nord Pas-de-Calais, véritable lieu de pèlerinage pour touristes anglais (et pour cause !!!), est l’un des épisodes les plus célèbres de la guerre de «  Cent Ans » entre la France et l’Angleterre (1337-1453).
Shakespeare dépeignait la bataille dans sa pièce « Henri V » en disant : –Victoire des petits Anglais contre les arrogants Français !!! pas très gentil……
Histoire folle !!!  Charles VI le fou, roi de France se croyait fabriqué en verre, donc il se couvrait le corps d’attelles et refusait qu’on le touche ! Il fut d’office  exclu de la bataille. Henri V, roi d’Angleterre se décide à envahir la Normandie.
Avec 24000 archers et 6000 hommes en armures, les Anglais restèrent 2 mois en Normandie sans être inquiétés. Ils prirent Harfleur mais la moitié de l’armée fut décimée. Il pleut, les vivres pourrissent, ils sont malades. Henri V, le 8 octobre 1415, abandonne et décide de rejoindre Calais (ville anglaise) pour retourner au plus tôt en Angleterre. 8000 hommes marchaient du matin au soir en mangeant des noisettes et des mûres ramassées le long des chemins. Pas très nourrissant !!!!!
Mais à l’embouchure de la Somme, les archers découvrirent des pieux garnis de moules. Ils les emportèrent puis se sont gavés. Une dysenterie foudroyante fit 2000 morts, abandonnés dans les fossés. Il devait y avoir un problème de fraîcheur avec les moules !!!!!! Il ne restait plus que 6000 hommes malades qui voulaient rentrer chez eux.
Mais voilà, les Français se réveillent. Tous les nobles de France « déboulent » à Rouen et décident de partir à la chasse aux Anglais. Une gigantesque armée surpuissante, comme jamais vu en France, foncent à l’est du convoi des Anglais puis descendent pour leur bloquer le passage entre les bois d’Azincourt et Tramecourt devant une clairière à 70 km au sud de Calais.
Henri V en est tout surpris…Pourquoi les Français veulent-ils nous empêcher de rentrer chez nous ???? C’est quand on est arrivés en France qu’il fallait nous attaquer !!! Il a raison…  Les Français ont tout fait de travers !!!
Et c’est là que commence le truculent roman historique de Jean Teulé. Il débute, le jeudi 24 octobre 1415, à la veille de l’affrontement quand les troupes françaises arrivent à la tombée du jour avec des flambeaux, sous une pluie diluvienne. Il raconte le jour de la bataille, le vendredi 25 octobre 1415, qui se termine par le lendemain samedi 26 octobre 1415. Pendant la nuit du jeudi en alternance de paragraphe, on passe du camp français où les hommes tellement sûrs d’eux font la fête, chantent et dans de la vaisselle en or dégustent des mets délicieux car ils sont venus avec leur cuisinier !!! Tandis qu’à l’autre bout du champ les Anglais dans l’obscurité et en silence, malades se disent « Demain on va tous mourir ». Les ducs, barons, comtes, princes français boivent toute la nuit. Ils festoient en pariant sur lequel d’entre eux parviendrait à capturer le roi d’Angleterre pour ensuite le promener dans une cage en plein Paris !!!!
Dans ce livre il n’y a que des hommes sauf dans le camp français où on découvre une petite « catin » au joli nom de Fleur de Lys. Elle a vraiment existé. Coureuse de rempart, elle est la seule à avoir du bon sens (pourquoi arrêter les Anglais qui rentrent chez eux ?, pourquoi les chevaux ne hennissent pas ?)
Tout allait très mal se passer pour les Français…Quoique 5 fois plus nombreux et en armures rutilantes ornées de pierres précieuses, par la petite armée famélique des gueux anglais, malades quasiment nus, toute la noblesse française va être décimée en 3 heures… Comment cela a-t-il été possible ? Que s’est-il passé ?
En lisant Azincourt par temps de pluie, vous passerez un excellent moment. Avec sa truculence, sa verve et son sens du détail « qui tue », il nous raconte ces 3 jours dantesques où sous une pluie battante des milliers d’hommes se sont massacrés dans un affrontement sanglant d’autant plus désastreux que cette bataille était parfaitement inutile.
Quelle ironie et quel humour, du Teulé !!!!                          

 

   « Une vie étincelante » d’Irmgard Keun

Irmgard Keun fut, dans les années 30, une des plumes majeures de la littérature allemande. Ainsi Joseph Roth et Hans Fallada louèrent son talent. Mais le régime nazi la mit à l’index, elle s’exila, et, malgré l’intérêt que son regard sur la société allemande apportait – Clara Malraux traduisit en 1934 « une vie étincelante » – elle tomba dans un certain oubli.
Cependant les éditions Balland la republièrent en 1982 et elle retrouva  la notoriété. Les éditions du Typhon s’intéressent aujourd’hui à son œuvre et publient « une vie étincelante ».
L’héroïne du roman est une jeune allemande de 18 ans, Doris. Elle tient son journal qu’elle appelle elle-même «  une sorte de film ». Il relate les quelques mois de l’année 1931, au cours desquels elle quitte ses parents, sa ville provinciale, pour tenter à Berlin de devenir « une vedette ».
Mais la vie dans la grande ville est périlleuse et rien ne se passe comme elle l’avait espéré. Le nazisme monte, la république de Weimar agonise, l’ascenseur social est en panne, une partie de la société s’enfonce dans la misère alors que les riches festoient…
Doris, plus volontaire que les autres, ne se laisse pas abattre ni dominer, image iconique de la femme issue du courant d’émancipation des années 20. Elle veut devenir riche pour gagner son indépendance et n’hésite pas sur les moyens pour y parvenir. Les hommes qu’elle analyse avec un humour féroce, selon le prix des cigarettes qu’ils fument, selon des détails physiques, psychiques ou selon leurs métiers « une boule toute rose et très gaie » « l’entreprise du textile » l’aideront mais aussi la trahiront. Sa force c’est son incroyable vitalité, sa persévérance, sa lucidité sans faille et, ce que l’on appellerait aujourd’hui, sa résilience.
La chronique des quelques mois de sa vie à Berlin, s’achève sur une interrogation quant au choix qu’elle doit faire d’un compagnon de vie, peut-être choisir l’amour plutôt que la gloire…
Mais «  une vie étincelante » ce n’est pas que la description du personnage somme toute assez convenu d’une aventurière qui veut s’élever en utilisant ses atouts féminins. C’est plutôt la mise en évidence que le désir d’émancipation et de réussite sociale est particulièrement ardu pour les femmes et qu’en 1930, malgré l’éclaircie qu’avaient laissé espérer les années 20, le chemin est dur.
Et puis surtout, au-delà de la portée sociale du personnage et de l’intérêt du contexte politique, c’est l’incroyable originalité du ton de l’auteur. Presque toujours du discours direct, des descriptions percutantes de personnages ou de situations, et par-dessus-tout, un humour impitoyable et ravageur. Une écriture pleine de fougue et d’intensité qui fait d’ « une vié étincelante » une véritable pépite !

 

On a bien aimé aussi

 

 « L’Ukrainienne » de Josef Winkler

Auteur autrichien né en 1953 en Carinthie dans une famille de fermiers traditionnels, conservateurs catholiques, dont la vie a été source de ses nombreux romans.
A 28 ans, à la recherche de calme pour finir un de ses ouvrages, il s’établit pour de longs mois en location dans une ferme à Mooswald, proche de son village natal. En partageant la vie de ces fermiers, il découvre que sa logeuse Nietotchka Vassilievna Iliachenko née en 1928 est d’origine ukrainienne, arrivée en Autriche en 1943 à l’âge de 15 ans, arrachée de force à sa mère par l’armée d’occupation allemande pour le service de travail obligatoire en exploitation agricole.
Il lui donne la parole pour le récit de sa vie en Ukraine rattachée alors à la Russie Bolchévique ; ce récit est tout d’abord une ode à la vie de malheurs de ses parents, fermiers travailleurs infatigables vivant au sud-ouest de l’Ukraine, proche du Dniepr, dont la réussite suscite la haine des autres villageois et des apparatchiks gérant le kolkhoze et la mairie. Son père était estropié et amputé d’une jambe de la première guerre mondiale et malgré ce handicap pouvait travailler comme menuisier et savetier ; refusant l’adhésion au parti, souffre-douleur des autres, il fuit le kolkhoze, il s’enfuit loin de ces tourmenteurs et laisse sa femme et leurs deux filles, définitivement harcelées par ces bourreaux, expropriées d’une belle maison bâtie à force de travail, interdites de pêche dans le fleuve, miséreuses mendiantes dans leur propre village. La résilience de la mère dans ces temps effroyables d’extermination par la faim des années trente, lui permet toutefois de survivre, de souffler un peu quelques temps avant à nouveau de connaître les malheurs d’un pays occupé par l’armée Allemande. Ses 2 filles lui sont enlevées, direction l’Autriche, elle ne les reverra jamais.
Le récit se focalise ensuite sur les premières années des 2 filles, dans des villages tout proches, leur permettant de se rencontrer les dimanches de repos. Nietotchka a la chance de tomber dans une famille aimable, mais considérée comme une Russe ; elle parvient à surmonter physiquement cet éloignement, tombe amoureuse du fils du fermier.
Le récit de sa vie s’arrête à son projet de mariage.
Des documents authentiques sont ajoutés, avec les lettres échangées entre la mère restée en Ukraine dont la vie s’améliore dans les années 50 et ses 2 filles ; on comprend la détresse de cette mère n’ayant jamais pu les rejoindre une seule fois, de l’autre côté du rideau de fer, les projets avortés des enfants ou petits-enfants de rendre visite à leur mère et grand-mère.
A l’heure de la guerre d’invasion de l’Ukraine par les Russes, ce récit est d’autant plus poignant qu’on comprend les liens entre ces 2 peuples frères et les violences subies successivement par les empires conquérants depuis 1 siècle.

 

«  Le Metropol» d’Eugen Rule

Auteur Allemand né en 1954 dans l’Oural, il a reçu le prestigieux prix littéraire Deutscher Buchpreis pour son premier roman, mettant en scène son histoire familiale, entre l’Allemagne et la Russie. Le Metropol est son troisième roman.
A Moscou, après la chute du mur, il a demandé aux Archives d’Etat russes pour l’histoire sociopolitique, situées dans un vieux bâtiment des années 1920, Ancien Institut du marxisme-léninisme, l’accès aux documents déclassifiés, de sa grand-mère Charlotte, son compagnon Wilhem et tous les membres du Komintern.
Reposant sur des faits vrais, ce livre n’est pas un livre d’histoire, mais un roman où l’auteur invente les réactions des personnages face à la monstruosité de la terreur. En 1936, les grandes purges ont commencé, Staline ordonne l’élimination systématique d’un grand nombre de généraux, cadres du parti, et de tous les supposés ennemis de classe et opposants en pensée.
Charlotte a eu en Allemagne 2 enfants d’un premier mariage, qu’elle a quittés lorsqu’ils étaient adolescents pour suivre un nouveau compagnon Allemand et communiste et a demandé la nationalité Russe ; ils deviennent membres des services secrets du Komintern, participent à des actions anti-national-socialistes, sont recherchés en Allemagne et partent en Union Soviétique.
Ces purges n’épargnent pas les membres du Komintern et quelques Européens travaillant pour ces services perdent soudain leurs fonctions sans explication, sont assignés à résidence et regroupés au Metropol, grand-hôtel de la capitale où ils bénéficient de la liberté de sortir, d’aller au restaurant, de se promener. Le récit des procès dans la presse, la disparition la nuit de résidents, manquants le lendemain au petit déjeuner entraînent une angoisse et une terreur chez ces expatriés perdus dont la vie a perdu son sens, pourtant tous communistes dévoués. Ils attendent leur tour la nuit tout habillés, le sommeil disparu.
Mais le Metropol n’héberge pas seulement des étrangers en surveillance, on y rencontre le monstrueux Vassili Vassilievitch, président du Collège militaire de la cour suprême, dont la fonction est de signer les condamnations à mort, parfois 138 en 2 jours, il tient d’ailleurs un compte comparatif avec des collègues ; il est un juge mal dans sa peau, qui rejoint sa femme le soir venu et n’hésite pas à condamner à mort une jeune communiste étrangère du Komintern, mère d’une très jeune fille, d’origine Lettone comme lui,  pour égalité entre les sexes .
L’arrestation arbitraire et la liquidation de proches amis ou collaborateurs est une torture morale qui entraîne Charlotte à se croire coupable de quelque chose, coupable d’avoir omis de dire dans sa biographie que son père Allemand était monarchiste, d’avoir dit qu’il travaillait à la manufacture « royale » de porcelaine au lieu de dire Manufacture « d’Etat », n’ayant commis aucun acte contre-révolutionnaire ou trahi de secret, méritant un châtiment, une torture morale qui entraîne une remise en question de sa vie.
Charlotte et son conjoint ont survécu à cette terreur, ont obtenu passeports et visa ; Charlotte a eu une autre vie mais n’a jamais évoqué ses années russes à son petit- fils.

Café littéraire du 1er février 2022
Nos coups de cœur

« Au moins le souvenir » de Sylvie Yvert

Elle a été chargée de Mission au Quai d’Orsay puis au ministère de l’Intérieur.
Elle a reçu le Prix Littéraire des Princes et le Prix Histoire du Nouveau Cercle de l’Union après la parution de « Mousseline la Sérieuse » et « Une Année Folle » . « Au moins le Souvenir » est son troisième roman.
1862 : la discrète Marianne de Lamartine d’origine britannique décide de rompre le silence.
Qui se souvient que l’on doit à son mari le poète du LAC, le Suffrage Universel, le Drapeau Tricolore, l’abolition  de la peine de Mort et de l’Esclavage ?
Désavoué par les Rouges, sèchement battu dans les urnes par Louis Napoléon Bonaparte à la première élection présidentielle, Alphonse de Lamartine voit son rêve d’une France réconciliée s’évanouir balayée par l’ingratitude.
A la manière d’une feuilletoniste Sylvie Yvert rend hommage au plus méconnu de nos Hommes Illustres incarnant le génie Français.
On croise Victor Hugo et Georges Sand enthousiasmés par ce Printemps des Peuples qui passa trop vite de la lumière à l’ombre.
Mais à travers le destin de ce visionnaire, se dessine en creux le portrait d’une femme libre et talentueuse, portée par l’Amour.

« Ultramarins » de Mariette Navarro  dramaturge et poète, née à Lyon   –    Premier roman

Au début du roman on a la sensation  d’entrer dans un thriller, puis l’impression d’un récit mythologique qui se transforme en interrogation existentielle. 
On est tout de suite entrainer dans un mystère, que va t il se passer ?
Nous sommes à bord  d’un cargo de marchandises qui traverse l’Atlantique dont le commandant est une femme. Elle a 20 marins sous ses ordres. Fille de commandant, cette femme a su s’imposer dans ce milieu d’hommes, se faire respecter, personne ne conteste ses ordres. Elle a acquis ce statut par son acharnement au travail et la précision de ses connaissances maritimes. Elle est dans le contrôle permanent pour la gouvernance du navire et des marins.
Un soir au cours de cette traversée, l’équipage émet l’idée d’un bain en pleine mer. La commandante s’entend répondre « d’accord » sans comprendre d’où lui vient cette voix. Cette baignade interdite et inédite en pleine navigation rompt tous les codes si précis et bien rodés de l’avancée du bateau. Moteurs coupés, radars anticollisions désactivés, les 20 marins se baignent nus dans cet océan sans limite ni repère. Le lecteur éprouve le même vertige que ces hommes « les deux pieds au milieu de rien » et aussi la même volupté de cette transgression. L’angoisse de cette immensité suit le plaisir, il est temps de se retrouver sur le bateau. La commandante restée spectatrice de ce plongeon en est la plus perturbée. Une faille en elle s’est ouverte. La routine a été rompue, le temps modifié avec cette halte, ses repères ébranlés. Le  doute s’instille en elle, telle la brume complètement opaque qu’elle doit traverser et le navire qui n’avance plus à son rythme habituel. L’inquiétude s’installe. Ce contrôle total un moment abandonné qui a permis cette plongée dans l’inconnu  va se transformer en renaissance.
Ce roman d’ambiance dans le huit clos de ce bateau, parle du moment où on est capable de s’échapper des codes habituels, de dire d’accord sans réfléchir.
Cette traversée maritime se transforme en traversée intérieure cela dans un style très poétique mais aussi ancrée dans le réel par de très belles descriptions et des détails très précis de navigation.

 

« Un jour ce sera vide » d’Hugo Lindenberg          premier roman, lauréat du livre inter 2021

Le narrateur est un enfant de 10 ans qui passe ses vacances en Normandie chez sa grand mère. Il est issu d’un milieu défavorisé ; de ses parents on ne connait que leur absence, pas les raisons. Sa grand mère a un fort accent, il a un peu honte de cette grand mère, mais il l’aime beaucoup. Avec eux vit une tante « monstrueuse » et folle et qui lui fait un peu peur. Sur la plage, le jeune garçon n’a pas de copain avec qui jouer, il est désœuvré, il passe son temps à épier les familles qui lui semblent normales, il les envie. Honteux il fait en sorte de ne pas se faire remarquer. Il est au spectacle. Il ressent parfaitement sa pauvre condition sociale et se nourrit de la vision de ces familles qui semblent si parfaites. Heureusement il rencontre Baptiste entouré d’une famille bien sûr idéale, avec une mère blonde, gracieuse et parfumée.  Baptiste habite dans une villa, alors que lui réside dans un appartement au 1er étage d’une maison. Avec Baptiste il se retrouve complice dans des jeux de garçons ; ils martyrisent des insectes, dissèquent des méduses… Le garçon est fasciné par Baptiste et sa famille. Il a l’impression que pour Baptiste tout est simple, nager, bouger et cela le renvoie à son insécurité, pour lui tout est effort et inquiétude. Baptiste, lui, n’a aucun jugement sur la grande mère et la tante. Il retrouve le garçon, joue avec lui sans jugement ni a priori. Cette complicité qui va devenir vraie amitié va tirer le garçon hors de son enfermement familial. Il arrivera à parler de ses blessures. Il aime être invité à coucher chez Baptiste, surtout quand sa mère si élégante vient l’embrasser dans son lit avant de dormir. Il va découvrir que la famille de Baptiste a aussi ses propres fêlures, et porte le poids de traumatismes de l’histoire. 
Le début du roman semble presque banal, au fil du récit une épaisseur pleine de sensibilité et de délicatesse nous enveloppe. De manière très poétique nous vivons (ou revivons) les bons et mauvais sentiments de l’enfance et assistons à la construction psychologique de l’enfant.  
Au début on est interpellé par le fait que ce narrateur de 10 ans soit capable de rendre de manière aussi palpable et poétique ses sensations et ses émotions (les enfants peuvent être étonnants de profondeur), mais cette écriture simple et subtile ne peut que vous embarquer.

 

 « L’enfant d’Auschwitz » de Lily Graham

Récit inspiré de plusieurs histoires vraies.

Histoire terrible que celle de cette jeune femme Eva qui arrive à Auschwitz où son mari Michal a été déporté six plus tôt. Les corps entassés dans les wagons à bestiaux, les baraquements glacials, les « appels » interminables dans le froid, la malnutrition, les persécutions… Et aussi  et surtout la merveilleuse entraide de ces femmes qui n’ont rien. Sophie entre autres. Grâce à un merveilleux hasard, Eva retrouve son mari et peut le voir très furtivement grâce à la complicité d’un surveillant qui espère obtenir les faveurs de la jolie Sophie. Et un jour, Eva doit se rendre à l’évidence. Elle est enceinte. Cet enfant elle y tient car Michal a disparu dans l’explosion de l’usine où il travaillait. Eva n’a pas beaucoup de peine à cacher son état, tellement toutes ces femmes sont dénutries. Et quand la petite fille nait dans le baraquement glacial, elle n’a pas la force de pousser ce premier cri. Mais elle a l’âme chevillée au corps et, autre miracle, sa maman peut la nourrir.
Ce livre raconte ces mois de terreur jusqu’à la libération par les soldats russes.
Un livre bouleversant.

 

On a bien aimé aussi

« Paysage perdu » de Joyce Carol Oates
Auteur Américaine prolifique née en 1938, ayant reçu de très nombreux prix littéraires, dont le National Book Award pour « Eux », le prix Femina pour « Les Chutes », elle relate dans ces récits, certains publiés antérieurement,  les souvenirs d’enfance, d’adolescence et jeune adulte, liés à la découverte de l’écriture et le goût de l’observation de la nature humaine.
Aînée d’un jeune couple de 27 et 24 ans, vivant au premier étage de la ferme du grand-père, au Nord-Ouest de l’Etat de New-York, elle décrit ses jeunes années d’enfant choyée,  par son grand-père maternel bourru d’origine hongroise, son père, employés tous deux en usine pour compléter les revenus insuffisants de la ferme, tous deux atteints plus tard de maladies professionnelles, par sa mère chérie et sa grand-mère maternelle. Un secret familial entoure la vie de sa mère, dont la mère biologique, veuve et chargée d’une famille trop nombreuse, a donné son enfant de quelques mois à ce couple qu’elle considère comme ses grands-parents, la grand-mère étant la belle-sœur de sa mère biologique.
Sa grand-mère paternelle vit au bourg et lui fait découvrir très jeune les livres en l’inscrivant à la bibliothèque. Elle découvre « Alice au Pays des Merveilles » et la possibilité de remettre en question l’autorité, donc les adultes.
Un des récits les plus nostalgiques est la description de sa première Ecole, à 1,5km de la ferme, avec sa classe unique de 8 niveaux, la même qu’avait fréquentée sa mère 20 ans auparavant, école sanctuaire adorée, un monde « parallèle précieux, à opposer à la brutalité chaotique et illettrée de l’extérieur » ; elle se souvient de cette institutrice « probablement sous-payée, sous-estimée, surchargée de travail dans une campagne reculée où les garçons ne venaient qu’à contrecœur, attendant leurs 16 ans pour travailler à la ferme, taquinant les plus faibles, le terme harcèlement n’existait pas encore ». Elle découvre les livres pour adultes, seule façon de pénétrer dans le monde de la réalité adulte.
Malgré des difficultés économiques, son père que rebutait le travail à la ferme, parvient à passer son brevet de pilote et vole au club de l’aérodrome sur des avions militaires revendus ; il emmène sa fille de 10 ans dans les airs à la découverte des beautés de la région ; ayant une confiance absolue pour ce père, elle gribouille des histoires sur un carnet pendant les vols.
Sa « fascination pour les gens ainsi que pour leurs maisons et leurs cadres de vie naquit certainement des promenades dominicales improvisées en voiture et des commentaires de sa mère au volant » qui connaissait tout le voisinage ; les virées avec le père au volant étaient plus centrées sur les lieux de convivialité.
Ses expériences des 2 grandes religions dans une famille au départ anticléricale, sont relatées avec humour ; entraînée par une amie chez les méthodistes capables de manifestations sentimentales, elle gagne un séjour en camp biblique  après concours de récitations, mais la vie abrutissante de prières et ritournelles tourne à la catastrophe et au rejet de cette religion. Ses parents sont contraints de signer avec les catholiques pour l’enterrement d’un grand-parent ; elle relate sa fréquentation de 13 à 18 ans de ces fidèles « des zombies, au regard vitreux, indifférents, abrutis d’ennuis, sans aucune ferveur  et authenticité. ». Elle rencontre  à l’Université de Détroit des intellectuels Jésuites, penseurs éclairés mais qui « ne sont pas curés de paroisse », mais trop tard après la perte définitive de toute foi.
Après un cursus excellent dans le secondaire, elle est admise avec une bourse à l’université de Syracuse et vit toujours au milieu des livres par un travail peu rémunéré à la bibliothèque ; puis en troisième cycle à l’Université de Madison dans le Wisconsin, très loin de sa famille. Ici ce sont les caciques Universitaires qui deviennent la source de sa détestation des travaux abrutissants de recherches littéraires, la littérature n’y étant jamais considérée comme une source d’émotion. Elle est reçue au master mais échoue à l’oral, non admise aux études de Doctorat.
« Tant mieux, lui dit son mari, tu auras enfin du temps pour écrire ».
Et des décennies plus tard, après nombreuses publications, elle sera nommée Docteur Honoris Causa en lettres humaines dans cette même Université où un jury d’Universitaires lui avait refusée l’accès au Doctorat.

 

« La patience des traces » de Jeanne Benameur

Simon Lhumain est psychanalyste. Séparé de Louise, il vit sans enfants, occupé par ses patients, comme Lucie F. A la fin d’une séance, il lui déclare « Eh bien, pour arriver à tout ce blanc, il va falloir faire le ménage. ».Il se reproche cette phrase car, ensuite, il ne la revoit plus, mais elle continue d’être dans ses pensées. Il s’interroge beaucoup sur sa vie et son métier : il est en crise, en quelque sorte. Alors, il va charger son ami Hervé, qui est son partenaire aux échecs, de lui trouver un lieu pour partir en vacances : ce seront les îles Yaeyama, au Japon. Il évoque régulièrement Mathieu, son ami d’enfance, et le lecteur va découvrir, au milieu du livre, que Mathieu est  mort. Il rencontre régulièrement sa consœur, Mathilde Merelle, et se prend à rêver d’une aventure sentimentale avec elle.
A l’aéroport, au moment du départ, il croit croiser brièvement son ancienne patiente Lucie F.
Une fois arrivé, le chauffeur Nori le conduit chez son hôte, l’accueillante madame Itô Akiko. Il la trouve plus âgée que ce à quoi il s’attendait. Elle fait la collection de tissus. Il va sympathiser avec elle ainsi qu’avec son mari, Itô Daisuke, qui travaille dans son mystérieux atelier.
Là, il va se reposer ; il nage beaucoup. Maintenant, il se met à rêver d’une amitié avec Mathilde.
Un autre voyage s’annonce : Simon part avec Akiko et Daisuke en ferry sur une autre île. En effet, Akiko va chercher de nouveaux tissus chez une amie : Nara. Simon fait ainsi la connaissance de la fille de Nara, Namiko. Son prénom signifie « Fille de la vague. » Elle l’invite à la suivre dans la forêt, où elle ramasse sa récolte de plantes. Ils vont rapporter une plante au cœur rouge.
A la fin du livre, après ces découvertes, Simon se décide à repartir chez lui.
Publié chez Actes Sud, le livre se présente sous la forme de courts chapitres, sans titre. Il n’y a pas beaucoup d’action ;  c’est un livre qui incite à la méditation, à la réflexion sur soi. Au travers de ces deux voyages, le personnage principal apprend à se connaître.

 

 « Les déracinés » de Catherine Bardon

Ce roman retrace la vie d’une riche famille juive, installée à Vienne (Autriche), ils sont imprimeurs depuis de nombreuses générations.
En 1938, le fils Wild, grand admirateur de S. Zweig et de Freud, veut être journaliste et rompt avec la tradition familiale, il tombe fou amoureux d’Alma fille de médecin et étudiante en faculté dentaire. Mais l’antisémitisme, renforcé par l’immigration des juifs venus de l’Est, va contraindre Wild et Alma à s’expatrier d’urgence, ils souhaitent rejoindre Myriam sœur de Wild qui a émigré en Californie.
C’est impossible les USA les refusent.
L’ile de Saint Domingue accepte de les recevoir, Trujillo le dictateur qui gouverne le pays espère en implantant des familles juives chez lui reproduire le modèle d’Israël en installant des kibboutzim.
L’accès à Saint Domingue va se révéler long et entravé par les évènements politiques, ils passent par la Suisse, Lisbonne et enfin Ellis Island ou ils sont refoulés, seule solution : une installation à Sosua petite ville portuaire à Saint Domingue.
Ce long parcours d’émigration d’une famille juive est très intéressant à de nombreux points de vue, historique d’abord puis intimiste,  la vie bouleversée étant vécue différemment par chacun.

 

« Ni fleurs ni couronnes » suivi de « Sous la cendre » de Maylis de Kerangal

Deux nouvelles à deux époques différentes et le talent de Maylis de Kerangal pour imaginer d’abord

  • Les côtes d’Irlande le 7 mai 1915, jour où le Lusitania a coulé, devant le jeune Finbar qui veut quitter son pays et partir pour les Etats Unis et qui va vivre une aventure originale de repêchage des noyés avec une inconnue.
  • Les chemins du Stromboli, pour 2 amis Pierre et Clovis qui vont croiser la belle Antonia et éprouver pour la première fois la jalousie.

Très belle écriture pour ces deux escapades.

 

 « Plus grands que l’amour » de Dominique Lapierre

Suite à la lecture du livre d’Alexandra Lapierre, relecture de celui de son père (1990).
Ce livre retrace l’émergence d’une maladie aussi mystérieuse que mortelle. Maladie qui aura plusieurs noms pour finalement adopter celui de SIDA. L’auteur a fait une enquête extrêmement minutieuse où l’on voit, d’abord l’action de Mère Teresa qui ouvre des lieux d’accueil jusqu’à New York pour accueillir les malheureux rejetés par leurs proches et parallèlement, l’affolement de tous les milieux médicaux et laboratoires de recherche.
La course pour tenter d’identifier le responsable de cette épidémie, puis la course effrénée pour trouver un vaccin ? des remèdes ? Mère Teresa invite les grands malades à prier pour participer à cet immense effort contre l’adversité.
Ce livre est très documenté et il a, aujourd’hui, une étrange  actualité !

 

« Un crime sans importance » d’Irène Frain     –      Prix Interallié 2020

Une vielle dame est agressée et assassinée à son domicile, dans une banlieue très ordinaire. Cette vieille dame est la sœur d’Irène Frain. Cette dernière constate que la police et la justice ont une action presque inexistante. Elle tente alors de remonter le temps pour apporter un peu d’éclairage à cette affaire qui sombre dans la grisaille du quotidien.
Son récit est très bien écrit, parfois, un style de compte rendu de police. Récit dans lequel on sent toujours présent sa colère et sa tristesse.

 

« Rappeler les enfants » d’Alexis Potschke

Encore un livre sur l’éducation nationale ? Non, plutôt une déclaration d’amour, plus exactement de tendresse à ses élèves et une constatation du bonheur d’enseigner, le tout fait par un jeune professeur de lettres exerçant dans un collège public de la grande banlieue parisienne !
Alexis Potschke ne retient que ce qu’il y a de meilleur chez ses élèves. Et pourtant le quotidien n’est pas toujours facile : les élèves sont majoritairement issus d’une immigration récente et ne maîtrisent pas encore le français. Ils sont quelquefois en rébellion ou découragés par leurs propres difficultés. En utilisant à plein sa patience, sa créativité pour imaginer des séquences d’apprentissages efficaces, son sens de l’humour et son inépuisable bienveillance, le professeur obtient souvent des résultats. Pas toujours mais suffisamment souvent pour qu’il persévère dans la voie qu’il s’est tracée et y trouve de profonde satisfaction. Idéalisme, naïveté ? Peut-être, c’est ce que pensent certains de ses collègues.
Mais quel plaisir de lire le récit de ses journées d’enseignant, écrit d’une plume alerte et vivante, souvent drôle, parfois émouvante, mais toujours positive. De quoi contrebalancer la sinistrose qui pèse trop souvent sur l’éducation nationale !
Une citation symbolique de l’auteur : « agissez en proie, les élèves seront prédateurs, agissez en tuteur et  ils se feront lierre ».

Café littéraire du 11 janvier 2022
Nos coups de cœur

« Belle Greene» D’Alexandra Lapierre

Alexandra Lapierre est la fille de Dominique Lapierre. Cette auteure écrit plusieurs livres sur des personnages réels et remarquables. Belle Greene est son dernier livre.

Belle est une afro américaine. La famille est métissée de longue date si bien que toute la famille pourrait passer pour blanche. Le père est un homme politique qui défend la cause des noirs. Il est envoyé en mission pour plusieurs années en Sibérie, laissant femme et enfants se débrouiller seuls.
Belle qui est très volontaire décide alors en rupture totale avec le passé qu’ils vont tous endosser la peau d’une famille blanche. Elle modifie son nom initial de Greener en Greene, plus courant, crée un passé à sa mère de descendante d’une vieille famille portugaise et enfin fait jurer à tous ses frères et sœurs qu’ils n’auront jamais d’enfants qui pourraient trahir leur origine lointaine. Elle est alors embauchée par un grand magnat de New York pour gérer sa bibliothèque et sa collection d’objets d’art. Belle est très intelligente et réussi à merveille dans ce rôle.  Elle est déléguée à Londres, Paris pour suivre les ventes privées.
Sa personnalité et son énergie lui permettent de conquérir une place de premier choix parmi les plus éminents bibliophiles au point de devenir la directrice de la fabuleuse bibliothèque J.P Morgan. Belle représente un beau symbole de réussite, même si l’accès aux plus hautes sphères s’est accompagné d’un terrible mensonge sur ses origines dû à la politique raciale ségrégationniste de l’époque.

 

« Transatlantic » de Column Mc Cann

L’auteur est Irlandais, né en 1965, a fait des études de journalisme et vit à New-York.
– lauréat du National Book Award 2009 pour son livre traduit en français « Et que le vaste Monde poursuive sa course folle ». – lauréat de prix littéraires Irlandais Hennessy 1992 et Rooney 1994 pour ses nouvelles.

A la lecture des premiers chapitres de « Transatlantic » on pourrait évoquer une suite de nouvelles avec des personnages différents ; le récit mêle les histoires de trois personnages historiques ayant existé entre 1845 et 1998, croisant des personnages fictionnels féminins qui vont faire le lien entre eux, à travers quatre générations, de part et d’autre de l’Atlantique entre l’Amérique et l’Irlande. La construction de ces récits est virtuose, les liens entre ces personnages, entre passé et présent n’étant pas dévoilés immédiatement.
– 1919 Etats- Unis : deux aviateurs amis, vétérans de la grande guerre, Jack Alcock et Teddy Brown, personnages historiques, s’apprêtent à un immense défi, le 1er vol transatlantique sans escale de l’histoire, de Terre-Neuve à l’Irlande. Les premières femmes fictionnelles rencontrées à leur départ sont la journaliste Emily Ehrlich et sa fille Lottie, photographe, bien décidées à couvrir leur exploit, elles leur confient une lettre pour leur famille vivant au sud de l’Irlande.
-1845 Irlande du Nord : l’esclave noir Américain, affranchi, Frédérick Douglass, personnage historique, répond à l’invitation de son éditeur pour présenter ses mémoires, traverse l’Atlantique et arrive dans une Irlande frappée par la grande famine. Il est accueilli dans la famille d’un pasteur rigoriste et comprend que les problèmes d’esclavage et d’exploitation de l’homme par l’homme ne sont pas l’apanage du sud de l’Amérique. Une des domestiques du pasteur, Lilly Duggan écoute ses discours, sera marquée à vie par cette rencontre et s’enfuit à pied jusqu’au bateau en partance pour l’Amérique. Lilly est la mère d’Emily.
– 1998 Etats-Unis : le sénateur Mitchell, personnage historique, observateur Américain du processus de paix en Irlande du Nord passe sa vie dans les airs et se raccroche à des moments de grâce, comme sa rencontre avec cette femme de 96 ans, Lottie, sur un cours de tennis, fille d’Emily et petite fille de Lilly.
– Retour sur la vie de ces femmes Irlando-Américaines :
1863 : Inspirée par Douglass, Lilly est partie, a été nurse sur les champs de bataille de la guerre de sécession, a perdu un premier fils, a refait sa vie dans le Missouri, a eu 6 enfants, son mari faisait le commerce de packs de glaces découpés dans une glacière, lac gelé en hiver, packs ensuite acheminés vers le Sud par péniches. De ses 6 enfants, seule Emily survivra, petite fille très tôt attirée par les livres.
1929 : dix ans après le vol transatlantique des 2 aviateurs, Emily et Lottie refont la traversée des 2 héros, retrouvent la trace de Brown qui leur remet la lettre confiée par la mère d’Emily et soigneusement conservée. Lottie s’installera en Irlande du Nord après un mariage dans une famille aisée protestante.2011 : Irlande du Nord : Hannah, quadra solitaire, fille de Lottie, anéantie par l’assassinat de son fils unique de 19 ans par des voyous extrémistes, étudiant et astronome à ses heures et perdu dans des rêveries mathématiciennes bien éloignées des conflits politiques.

Ce roman est doublement intéressant :
Les 3 personnages historiques sont présentés dans des moments intimes, non officiels.
Les 4 femmes, de l’arrière- grand-mère Lilly à son arrière petite- fille Hannah sont toutes victimes, de l’exploitation domestique pour Lilly, de la famine induite par l’exploitation des paysans Irlandais, des guerres, guerre de sécession pour Lilly et guerre fratricide en Irlande pour Hannah, de l’exploitation au travail pour Emily dont le patron s’approprie ses remarquables articles journalistiques et du conflit religieux pour Lottie au sein d’une famille protestante.
Tous sont pris dans des conquêtes de liberté, d’affranchissement de jougs géographiques, sociaux, politiques, raciaux et religieux.
« Transatlantic » peut être lu comme une fresque historique mais surtout comme un rassemblement de fils que l’écrivain Irlandais exilé a tissé dans son œuvre, en pensant à la définition du roman qu’il avait donné aux Assises de Lyon en 2009 :
« L’écriture doit être à l’écoute des blessures apparentes dans le présent telles qu’elles se manifestaient hier et ainsi donner sens à qui est à venir. Il y a de longs fils au sein de la toile. Les grands écrivains vivent à 2, 3 époques : le temps immédiat, le passé et le temps qu’ils ne peuvent pas encore appréhender ».

 

« S’adapter » de Clara Dupont-Monod              prix Goncourt des lycéens et prix Femina 2021

L’auteure est écrivaine et journaliste. Elle a, en particulier animé une émission littéraire sur France Inter le dimanche soir et propose des lectures d’ouvrages sur Marianne ou Cosmopolitan. Ses romans, neuf à ce jour, ont souvent été sélectionnés pour des prix littéraires. « S’adapter » a reçu le prix Goncourt des lycéens, le prix Femina et le prix Landernau. Il est, en grande partie, autobiographique.

Un jour, dans les Cévennes, nait un enfant. C’est le troisième d’une famille qui l’accueille dans le bonheur des parents et la tendresse émerveillée du grand frère, l’aîné, et de la cadette. Très vite, il apparait qu’il ne se développe pas normalement, il ne voit pas, ne parle pas, ne bouge pas. Le drame frappe frontalement toute la famille et va bouleverser le quotidien.
C’est ce que rapporte ce court ouvrage, 171 pages, d’une intensité et d’une force émotionnelle telle qu’il est difficile de trouver les justes termes pour en rendre compte. Cependant, il faut souligner combien Clara Dupont-Monod, dans une langue parfaite de simplicité, d’élégance, de sobriété, sans jamais faire appel au pathos ni au larmoyant, mais aussi sans cacher les ressentiments et les révoltes sait rendre compte du bouleversement des vies de la famille causé par l’enfant handicapé, surtout ressenti par la « cadette », l’auteure elle- même. On ressent une véritable émotion à l’évocation du personnage sacrificiel qu’est «l’aîné», qui va lui vouer, durant les dix courtes années de la vie de « l’enfant », toute son énergie, son inventivité, son amour, et qui en demeurera, à jamais, blessé : « » L’enfant » ne pouvait ni voir, ni saisir, ni parler, mais il pouvait entendre. Par conséquent, « l’aîné » modula sa voix. Il lui chuchota les nuances de vert que le paysage déployait sous ses yeux, le vert amande, le vif, le bronze, le tendre ; le scintillant, le strié de jaune. Il serait ses yeux. Il lui raconterait le lit et la fenêtre, l’écume blanche du torrent, la montagne par-delà la cour, son sol d’ardoises bleu nuit…les fleurs jaillissant des pots ventrus avec deux petites anses comme des oreilles. « Auprès de « l’enfant », il se découvrait patient ».
Est également à souligner l’originalité de la construction littéraire qui participe beaucoup de la profondeur du récit. Ce sont les pierres des murs bordant la ferme cévenole qui parlent, qui peignent ce qu’elles entendent et voient, nommant les personnages d’après leur rôle uniquement, le père, la mère, l’aîné, la cadette, l’enfant, le dernier, les cousins, la grand’mère… Cette espèce d’anonymat donne une épaisseur inouïe aux personnages, le père résumera la fratrie, « un blessé, une frondeuse, un inadapté, un sorcier ». Ainsi le regard des pierres permet à l’auteure d’exprimer avec autant de pudeur que de sincérité le ressenti des membres de la famille, par exemple pour le « dernier » né assez longtemps après la mort de « l’enfant », la capacité à intégrer le poids du passé familial dans sa propre construction. Mais la parole minérale sait rendre compte aussi de la sobre beauté de la forêt cévenole, de ses torrents, de ses arbres immémoriaux, de sa faune, les brebis mais aussi, magiques aux yeux de l’enfance, les pipistrelles, les gloméris…
Extrême émotion à la lecture de ce livre lumineux qui conjugue la force de l’expression des sentiments, de l’authenticité du vécu à une envoûtante qualité littéraire.

 

« Un caprice de Bonaparte » de Stefan Zweig   

Créée en 1930, cette pièce de théâtre en 3 actes connut un immense succès. Puis sa carrière interrompue à l’approche de la guerre (39-45), c’est seulement en 1954 que sera publiée sa traduction en français par l’ami et traducteur officiel de Stefan Zweig : Alzir Hella.

L’action et les personnages sont empruntés à l’aventure amoureuse de Bonaparte. En 1798, pendant la campagne d’Egypte, il séduit Pauline Fourès (dite Bellilotte), la femme d’un lieutenant de son armée. Devenu Premier Consul après le coup d’Etat, le « défenseur de la France » délaissa cette pauvre conquête à la veille de marcher sur l’Italie. Le lieutenant Fourès, bafoué, qu’on avait forcé à divorcer, se mit dans la tête de provoquer un scandale. Vite étouffé par Fouché, ministre de la police et exécuteur des « basses œuvres ». Le pauvre dira : « N’ayez crainte, je redeviens raisonnable. Je sais que Bonaparte est grand et que moi je suis moins que rien. Je me soumets »
La verve puissante et poignante de Zweig éclaire donc un passage de la petite et grande histoire de France. Un bonheur conjugal fracassé sur fond de campagne d’Egypte, chute du Directoire et naissance du Consulat. L’auteur connaît, bien sûr, admirablement cette période, et il en démonte les subtils mécanismes politiques et psychologiques.
A travers Bonaparte et son « caprice », Zweig dresse un violent réquisitoire contre les abus du pouvoir personnel. Pièce palpitante, où, pour assouvir ses pulsions sexuelles, Bonaparte n’hésite pas à briser un homme.  Cette pièce est un vrai petit bijou.

 

Café littéraire du 7 décembre 2021
Nos coups de cœur

« L’unique, Maria Casarès»  d’Anne Plantagenet

Il s’agit d’une biographie par Anne Plantagenet, qui est aussi traductrice de l’espagnol et auteur d’une dizaine de romans. La documentation très abondante s’appuie en particulier sur les mémoires de Maria Casarès : Résidente Privilégiée et sur la correspondance avec Albert Camus.
L’annonce de la mort accidentelle le 4 Janvier 1960 d’Albert Camus ouvre le livre. Le ton est donné car Albert Camus sera l’amour de la vie de Maria Casarès. D’ailleurs, pour moi, lectrice,  l’omni présence de l’écrivain ajoutera une dimension d’intérêt, voire d’addiction à l’ouvrage !
Maria Victoria Casarès Perez, dite Vitolina, nait  à la Corogne en Galicie, le 21 Novembre 1922. Son enfance est marquée par les turbulences du couple de ses parents et bientôt par l’arrivée au pouvoir de Franco qui aura pour conséquence l’exil en France de la mère et de la fille en 1936. Une blessure jamais comblée de la perte de ses racines galiciennes, mais aussi le développement d’une personnalité d’acier, souvent difficile pour son entourage mais acharnée au travail et à l’effort, avec un constant objectif devenir une grande comédienne. Elle combat sans relâche son accent, s’acharne à devenir française, appréhende sans faiblir, malgré le manque de formation littéraire, les grands auteurs classiques et devient très vite une artiste recherchée de la scène nationale. La biographie met bien en relief les étapes de la réussite et on retrouve ainsi les grandes réalisations du cinéma et du théâtre français. Pour le cinéma : « les enfants du paradis » de Marcel Carné, « les dames du bois de Boulogne » de Robert Bresson, « Orphée » de Jean Cocteau…Le théâtre sera marqué par son entrée au TNP de Jean Vilar (de 1954 à 1959) et surtout sa présence au festival d’Avignon dont elle sera la grande prêtresse.
Le bouleversement de sa vie personnelle arrivera avec la rencontre avec Albert Camus en 1944 ; Jusqu’à là, sa mère, belle blonde aussi voluptueuse que Maria était brune, presqu’androgyne, représentait, malgré leurs différences, le socle affectif de sa vie. Albert et son fol amour entraîne tout sur son passage. Leur amour-passion durera 16 ans, jusqu’à sa mort, marqué par des ruptures, Albert est marié, il va avoir deux enfants, des trahisons, Maria dont le tempérament volcanique ne s’accommode pas de l’absence collectionnera les rencontres brèves. Mais il est toujours présent, et leurs retrouvailles tumultueuses les feront brûler du même feu.
Anne Plantagenet détaille avec minutie et talent aussi bien l’incroyable énergie qui anime Maria Casarès dans sa vie de comédienne, tragédienne plutôt, que la force volcanique de la passion amoureuse qui la lie à Albert Camus. Le portrait est sans complaisance, Maria est une femme animée d’une volonté farouche et souvent d’une certaine dureté. Mais l’admiration que porte Anne Plantagenet à cette artiste qui a marqué la scène française est manifeste et assez légitime.
On peut regretter un peu qu’après la mort de Camus, la vie de Maria soit rendue avec moins de précision et on reste un peu sur sa faim quant à ses prestations théâtrales en particulier. Mais l’ouvrage est passionnant  tant pour la force de la représentation des deux personnages, Maria et Albert, que pour l’éclairage sur le théâtre français des années 40 à 90 (elle meurt dans sa maison d’Alloue en Charente le 22  Novembre 1996).

 

«Prince d’orchestre » de Metin Arditi                                                                 

Alexis Kandilis, chef d’orchestre adulé et séducteur, connaît succès après succès et est acclamé dans toutes les salles prestigieuses du monde. Le lecteur fait sa connaissance alors qu’il est pressenti pour diriger le B16, CD de l’essentiel des œuvres de Beethoven, le choix doit se faire à Genève où il se trouve avec son orchestre, la gloire et la reconnaissance.
Aveuglé par ses passions, orgueilleux et cynique envers son entourage, mais obsédé par la musique qu’il sert avec fougue et excellence il va par une indélicatesse à l’égard d’un de ses musiciens entrainer la révolte de ceux-ci et déchainer des abandons de ses proches et le pousser irrésistiblement vers la déchéance. Héros à la fois coupable et innocent, ambitieux et hautain on comprendra que des blessures d’enfance le minent et l’obsèdent (revient sans cesse dans son esprit le chant des enfants morts de Malher).
Ce roman est l’œuvre de Metin Arditi écrivain d’origine turque sépharade, élevé en Suisse où il vit. Il est président de la Fondation de l’orchestre de Suisse romande, Il est passionné de littérature, musique et art.

 

«  Poussière dans le vent » de Leonardo Padura

Leonardo Padura, né en 1955 à la Havane, est aussi journaliste et scénariste. Il a la nationalité espagnole, mais vit à Cuba. Son œuvre est traduite dans 15 pays, best-seller en Espagne et Amérique latine. L’homme qui aimait les chiens,  2011 et  Hérétiques,  2014 l’ont vraiment  fait connaître.
Dans ce roman, « Poussière dans le vent », Padura tisse les destins de 8 amis d’enfance. Il observe leur génération et celle de leurs enfants qui vont aussi émigrer mais avec des motivations différentes, ils ne quittent plus Cuba pour des raisons politiques mais ils se sentent à l’étroit sur cette île et ont envie d’inconnu.
Adela Fitzberg et Marcos Martinez se rencontrent dans une discothèque. Elle est américaine, de New York, mais pas complètement, elle a des origines cubaines par sa mère, son père est d’origine argentine. Marcos est exilé depuis 2 mois aux Etats-Unis. Cette rencontre où ils tombent amoureux est le point de départ du roman et on découvrira au fil des chapitres qu’ils ont beaucoup d’autres choses en commun.
Sur une photo des années 90, prise dans le jardin de la mère de Marcos le jour de ses 30 ans, on voit ces 8 étudiants. Ce sont des amis  très soudés depuis le lycée dont on va suivre l’histoire.  
Cette rencontre américaine nous fait retourner à Cuba, plonger dans le passé avec les conséquences économiques et sociales du communisme, l’abandon soviétique en 1990 signant la fin du rêve socialiste. Passionnante description de la vie sur cette île où tout manque et oblige à la débrouille avec corruption à la clé entraînant espionnage et dénonciation.
Chacun réagit différemment à cette adversité. Les copains membres du clan vont devoir faire un choix, partir ou rester ; c‘est un tiraillement entre s’exiler pour vivre et  réaliser ses ambitions, ou survivre sur l’ile, comme Clara la mère de Marcos avec Bernardo. Pourquoi certains s’en vont alors que d’autres restent, ce sujet taraude les esprits. Padura tisse avec beaucoup d’adresse l’histoire de leur vie avec intrigues et rebondissements. Un suicide et une paternité mystérieuse en toile de fond  nous tiennent en haleine avec le personnage d’Elisa la mère d’Adèle. Leurs amitiés, leurs amours et leurs trahisons sont décrits avec subtilité, et leurs caractères très fouillés.
Roman sur l’exil et la perte de cette identité cubaine qui ne se comble jamais. Comment se réinventer une nouvelle vie ; on constatera que chacun n’a pas du tout la même envie et la même capacité d’adaptation au changement.
Roman sur l’amitié. Amitié indéfectible dont les fils se distendent avec le temps et l’éloignement  mais qui se ressoudent quand il le faut dans l’adversité.
Roman ambitieux où le passé et le présent se confrontent pour s’expliquer. Certains savent d’autres pas… Le suspense est bien là.  Dans une construction complexe, Pandura nous promène habilement dans le temps et dans des lieux lointains.
Histoire d’une génération, celle de Pandura, qui est devenue «poussière dans le vent» titre en hommage à une chanson des années 80.

 

« Babel minute zéro » de Guy-Philippe Goldstein :

L’auteur est français, spécialiste de cyberdéfense, vivant à New York, il est diplômé d’HEC et du MBA de Kellogg à Northwestern University (Chicago).
Chercheur et consultant sur les questions de cybersécurité et cyberdéfense :
– Intervenant à l’Ecole de Guerre Economique.
– Senior analyst sur le cyber-desk pour Wikistrat, plateforme de chercheurs et de diplomates travaillant sur les questions de stratégie.
– Contributeur à la Military and Strategic Affairs, revue académique de l’Institute for National Strategic Studies (INSS) à Tel Aviv.
– Strategic Advisor pour le fonds venture capital ExponCapital.
– Participant aux travaux de recherche du Behavorial Research and Instruction Unit du FBI au centre académique de Quantico (Virginie/USA) sur les menaces criminelles à moyen/long terme et sur les conflits du futur.

Son roman a été publié en 2007 et lu jusque dans certains cercles gouvernementaux Israéliens. « Babel Minute Zéro » est une fiction d’anticipation sur les cyber-conflits et le premier à décrire un tel conflit entre la Chine et les USA. Il a été classé dans le domaine « Policier » par l’éditeur français mais il s’agit d’un thriller politique d’une grande actualité mettant en scène un duel diplomatique entre les États-Unis et la Chine ; il convoque tous les fantasmes d’une apocalypse informatique et nucléaire au XXIe siècle.
Chargée par la CIA d’une enquête sur un vieillard à moitié fou, peut-être ancien nazi, échoué dans un hôpital berlinois, l’agent secret Julia O’Brien, ex-maîtresse et grand amour éternel du président des États-Unis, prépare sa nouvelle mission lorsque s’affiche sur son écran une icône d’alerte signalant des manifestations importantes en Chine : un journaliste démocrate adulé, Zhu Tianshun, vient d’être assassiné à Taïwan.
Un détail dans le flot brûlant de l’actualité internationale ?
La Chine est vite au bord du chaos. Des manifestations monstres dans les grandes villes du Sud font paniquer les dirigeants derrière les murailles de la Cité Interdite, qui se déchirent sur l’attitude à adopter, en mémoire de la grande répression de Tiananmen. Deux clans s’affrontent, un des dirigeants est mis au placard, le clan gagnant, au risque de mondialiser le conflit, réagit par la diversion en envahissant deux îlots peu peuplés mais stratégiques appartenant à Taïwan, soudain accusé du meurtre du journaliste.
Mais quel est le but secret recherché par cette escalade chinoise ? Que doit faire l’Amérique ?
Coincé par le contrat de défense de Taïwan, abasourdi par ce coup de bluff dément, le président des États-Unis, Jack Brighton tente de sauver la paix mondiale au prix de négociations aussi subtiles qu’honteuses avec Pékin.
Et alors que le récit se concentre sur les dirigeants de la Cité Interdite et de la Maison Blanche, un étrange tsunami informatique vient soudain pervertir les ordinateurs de presque toute la planète et la plonger dans un terrifiant black-out.
Est-ce la veille d’une Troisième Guerre mondiale d’autant plus redoutable que personne n’en connaît la cause ? Tous les états-majors s’affolent, les supposés ennemis sont en recherche du coupable, Israël-Iran-Syrie, Pakistan-Inde, Syrie-Turquie, Russie-USA, prêts à déclencher le feu conventionnel préventif avant le feu nucléaire sur le supposé ennemi.
Et puis que se passe-t-il au cœur d’une ville scientifique interdite perdue en Sibérie, qui sont ces scientifiques illuminés, que le Kremlin a oubliés mais qui avaient conclu un partenariat avec la Chine ?
Et si c’était la dernière minute de l’humanité ?
On ne décroche pas facilement de ce roman haletant et après la dernière page, on ne peut plus cliquer sans arrière-pensée sur le smartphone ou l’ordi ; on redoute la possibilité de black-out informatique dans un ascenseur ou un sous-sol et on rêve de courage pour une déconnection définitive.

 
On a bien aimé aussi

« La famille du tigre ailé » de Paula Furstenberg Premier roman

Cet ouvrage fait parie des quatre livres proposés par Laurence Lafon aux lecteurs des cercles littéraires de la SLL pour qu’ils désignent le gagnant du tout nouveau prix de la SLL qui viendra se confronter aux résultats du prix Cognac 2021 !!
L’auteure, Paula Furstenberg, née à Potsdam en 1987, juste avant la chute du mur, vit aujourd’hui à Berlin. « La famille du tigre ailé » est son premier roman, il a, en partie,  une composante autobiographique.
Johanna, l’héroïne, n’a pas connu son père parti à l’Ouest lorsqu’elle avait deux ans. Elle s’est Installée aujourd’hui à Berlin où elle débute une carrière de conductrice de tramways à la surprise, voire à la consternation de sa mère, Après presque trente ans de silence, elle reçoit un bref et sibyllin message de son père lui demandant de venir le voir. Les interrogations qu’elle a toujours nourries sur lui deviennent prégnantes : pourquoi est-il parti ? : pour devenir une rock star à l’Ouest -il était un musicien confirmé-  pour échapper à la Stasi -ses chansons pouvaient être jugées subversives par le régime- et surtout pourquoi l’a -t-il abandonnée et pourquoi reprend-il contact avec elle ? Cependant l’homme qu’elle va retrouver est mourant et ses questions ne vont trouver que des réponses incomplètes et frustrantes.
La quête de Johanna est émouvante et son personnage soulève beaucoup d’interrogations : comment se construire quand ses origines ont disparu en même temps que le pays de son enfance ? Où est la vérité quand dans  la famille «  il n’y a pas de vérité, il n’y a que des histoires ». Les  créatures fantastiques des cartes qu’elle collectionne depuis toujours, le tigre ailé par exemple, ne lui apportent-elles pas plus d’authenticité ?
Un bref roman, quelquefois un peu maladroit dans sa construction, mais intéressant par l’éclairage qu’il permet sur la génération des allemands nés à l’Est et devant découvrir l’Ouest, questionnant sur la place des origines dans la construction de la personnalité.
Sans doute une auteure à suivre.

 

 « Envoyée spéciale» de Jean Echenoz

Roman qui va emmener le lecteur jusqu’en Corée du Nord pour une vaste opération d’espionnage à hauts risques.
A la tête d’un réseau constitué de petites frappes stupides, d’un artiste, d’un avocat véreux, un général, qui termine sa carrière en beauté, va s’entourer d’une horde de bras cassé et miser sa réussite sur Constance, jeune parisienne parfaite quelles que soient les circonstances.
Cette dernière inconsciente des dangers qu’elle encoure, va se prêter à cette histoire rocambolesque et à travers des situations incroyables, fausses pistes, indices, pseudos sèment son parcours, se montrer de marbre et passer au travers de tout pour rentrer à Paris régler ses problèmes d’appartement.
Ce roman très distrayant, et assez proche d’une bande dessinée. 

 

 « Blizzard » de Marie Vingtras Premier roman

Nous sommes en Alaska. Le blizzard qui souffle en rafale n’empêche pas Bess de sortir avec l’enfant, elle lâche sa main quelques secondes pour attacher ses lacets, elle le perd de vue, il disparaît… L’action se passe dans cette tempête. Bess part à la recherche de l’enfant, suivie par les quelques habitants de ce bout du monde ; l’auteur donne alternativement la parole à quatre personnages dans de très très courts chapitres ; ce procédé donne du rythme à cette lente marche impossible dans la neige, le froid et le vent et permet de dévoiler très progressivement leur identité, leurs fêlures, leurs secrets, pourquoi ils sont arrivés ici. « Ici vous pouvez tout oublier et être oublié ». Douleur des souvenirs, traumatisme de la guerre, culpabilité, parentés sont au cœur des ces personnages qui sont venus se perdre dans ce grand nord. Le déroulement du récit est très maîtrisé, on garde toujours en suspens le fait de savoir si on va retrouver Bess et le garçon.
Premier roman très réussi dans une écriture rapide et incisive.

 

On a moins aimé

«  L’ile du docteur Faust » de Stéphanie Janicot

Révélée par Les Matriochkas, Stéphanie Janicot est l’auteure de nombreux romans dont Dans la tête de Shéhérazade, La Mémoire du monde (prix Renaudot poche), Le Réveil des sorcières.
Huit femmes ont signé un contrat pour un programme de rajeunissement avec un certain docteur Faust… Une neuvième, journaliste invitée, fera partie du voyage, mais n’a pas signé. Auraient-elles signé un pacte avec le diable ?
Sur l’île bretonne où elles sont conduites, il n’en reste que huit :
Thaïs, la comédienne, abîmée par les interventions esthétiques ratées, désireuse de relancer sa carrière,
Hélène, l’intellectuelle lettrée qui souhaiterait créer une œuvre littéraire,
Laure, la veuve d’un colonel, bridgeuse, délaissée par un amant plus jeune qu’elle, à la recherche de sa séduction,
Katell, la cheffe d’entreprise bourrue au cuisant désir de vengeance,
Alexandra, l’avocate que son conformisme a fait passer à côté de ses vraies aspirations,
Isabella, la femme botoxée d’un très riche mari, séductrice et qui voudrait le rester pour reprendre une vie qu’elle considère avoir raté,
Colette, la doyenne, mère de famille accomplie, ankylosée par les douleurs dues à l’âge,
Que sont-elles venues chercher ? Elles ont payé pour retrouver la jeunesse de leurs 20 ans, pour avoir aussi la possibilité de repartir à zéro.
Toutes tendent un curieux miroir à Sydney la journaliste qui se reconnaît en chacune d’elles. A son tour, succombera-t-elle à la tentation de pactiser avec le diable ?
Que sommes-nous prêts à sacrifier pour réaliser nos rêves ?
Stréphanie Janicot se joue des mythes et des légendes pour planter le décor et donner une ambiance surréaliste, fantastique.
Telle que l’histoire commence, elle rappelle les romans d’Agatha Christie. On s’attend à du suspens, à craindre pour ces femmes coupées du monde réel. Ce n’est pas vraiment le cas. Ceci tient peut être au fait qu’il est difficile de conjuguer mythe et réalité.
Ce qui aurait pu être une réflexion profonde sur l’âge, les désillusions et le sens de la vie devient une galerie de portraits dont l’histoire peine à s’accorder avec les personnages mythiques vivant dans l’Autre Monde.

Café littéraire du 9 novembre 2021
Nos coups de cœur

« Mon maître et mon vainqueur» de François-Henri Désérable – prix du roman de l’Académie française 2021

Né à Amiens en 1987, l’auteur a eu une carrière de joueur professionnel de hockey sur glace avant de devenir un écrivain impétueux et lettré.
Dans ce troisième roman, la passion brûle, véritable hommage à la littérature où s’invitent les poètes Verlaine et Rimbaud.
Avec Mon Maître et Mon Vainqueur, un titre emprunté à Verlaine, l’écrivain dissèque la passion amoureuse pour en scruter les mécanismes et les ressorts.
Pourquoi ? Car cela lui est arrivé. Il a éprouvé une passion amoureuse où la raison a rendu les armes et il ne pouvait écrire quoi que ce soit d’autre sur ce sujet. Il a restitué les sentiments qu’il avait éprouvés, dans une fiction tournant autour de la poésie.
L’histoire :
Tout commence dans le bureau d’un juge où le narrateur, responsable de leur rencontre, témoigne dans une affaire concernant 2 de ses meilleurs amis.

Meurtre ou Accident ???????
Il doit répondre, comme témoin, aux questions du juge : – que fait le revolver de Verlaine (il l’a reconnu) sur la table du juge et quel est ce curieux cahier intitulé, Mon maître et mon vainqueur ? L’accusé y a couché des poèmes et des haïkus sans grande envergure mais possibles clés de résolution de cette intrigue judiciaire.

Il raconte donc, à nous lecteurs, l’histoire de son ami Vasco (bibliothécaire à la BNF), tombé passionnément amoureux d’une autre amie du narrateur, Tina (jeune comédienne et fan inconditionnelle de Verlaine et Rimbaud).
Vasco cherche à l’éblouir mais Tina est sur le point de se marier avec le brillant Edgar. Ensemble, ils ont eu des jumeaux (Paul et Arthur !!!)

Nous sommes dans la confidence, mais le narrateur-témoin ne peut pas tout dire au juge car cela pourrait nuire à Vasco. Nous devenons son complice….
François-Henri Désérable partage cette folle passion avec nous, celle de ses personnages bien sûr, mais aussi celle de Verlaine et Rimbaud qui a failli se terminer tragiquement…
Ce roman est un bijou de poésie et d’ironie. Il parle très bien la langue de l’amour incandescent, de l’amour tourmenté, de l’amour impossible, de l’amour perdu. C’est un « decrescendo »
Son style mêle l’ultra-sophistication, l’érudition à la cruauté et au familier.

Jusqu’au bout, on ne sait pas si l’auteur nous emmène vers une tragédie ou du burlesque…C’est très original de traiter la passion amoureuse de la sorte !!!
Ce polar amoureux douloureux et cru apparaît au final, être une enquête exquise paradoxalement drôle, désinvolte 
L’auteur nous incite à lire de la poésie, nous entraîne dans ce temple de la littérature qu’est la BNF. Un bel hommage à Verlaine qui transparaît jusque dans le titre.


« La Volonté » de Marc Dugain

Romancier, réalisateur. Né en 1957. Alors qu’il est âgé de 35 ans, après avoir exercé des activités diverses, il écrit son premier roman « La chambre des officiers » qui raconte le destin de son grand-père maternel, « gueule cassée » de la guerre de 14-18. Le roman est un succès couronné de prix littéraires. Il a été adapté au cinéma par François Dupeyron.
Autres romans : La campagne anglaise, Heureux comme un dieu en France, La malédiction d’Edgar, Avenue des Géants…
Théâtre : mise en scène d’Une banale histoire de Tchekhov.
Réalisateur de film également : Une exécution ordinaire, La bonté des femmes, La malédiction d’Edgar ; L’échange des princesses, Eugénie Grandet.
« La Volonté » est son dernier roman.  Dans ce roman autobiographique Marc Dugain s’acquitte de sa dette de reconnaissance envers son père, plus de 30 ans après sa mort.
Le roman commence au chevet du père mourant. Marc Dugain se confie à l’interne de service auquel il raconte l’existence exceptionnelle de cet homme que la mort tarde à emporter et qui « ne compte plus que sur sa descendance pour assurer la continuité de son âme ».
A l’adolescence, la polio a fait perdre à son père l’usage de sa jambe gauche. Plus question alors de devenir, comme ses aïeux bretons, marin au long cours. Courageux, pugnace, il fait face à la maladie et devient ingénieur des sols. Avec sa femme il parcourt le monde de la Nouvelle Calédonie au Sénégal. De retour en France le couple s’investit totalement dans le domaine de l’industrie nucléaire pour l’un et dans le marché de l’eau pour l’autre. Ce « couple forteresse » préfère l’amour qu’ils se portent à l’amour pour leurs enfants. Marc en souffre et cherche à se faire apprécier par ce père dont la réussite l’écrase. Tardivement, le père et le fils vont se rapprocher et s’apprécier. Marc Dugain va mesurer tout ce qu’il reçoit de ce père qu’il admire, ce qui lui fait dire que « la transmission est la seule postérité qui vaille ». L’auteur parle de son père à ses descendants comme d’une partie d’eux-mêmes insinuée au plus profond de leur âme.
J’ai été intéressée et captivée par ce roman à deux facettes. L’histoire de cette famille constituée de personnages forts et attachants, histoire qui prend d’autant plus de relief qu’elle se déroule sur le fond de la grande Histoire des années 1940 aux années 1980.
C’est le père du romancier qui est au cœur du récit et qui est décrit comme un être au destin exceptionnel dont l’inépuisable volonté n’a cessé d’inspirer Marc Dugain. La relation du fils avec le père est très émouvante. La résilience est au cœur de cette relation. La transmission est à l’œuvre.
L’écriture est classique tout comme la structure du roman.

 

« Histoire de la nuit » de Laurent Mauvigné

C’est un livre épais, non pas dans un sens péjoratif, mais il fait 640 pages d’une écriture longue, enveloppante qui raconte lentement les faits, explore les sentiments, et distille l’angoisse. On rencontre des personnages dont la complexité des caractères et de la vie se dévoile au compte-gouttes. Il est nécessaire de s’approprier cette lente écriture pour y trouver son propre rythme, se laisser happer par les répétitions volontaires, les gestes, manies et rituels des personnages.  Roman noir, thriller avec unité de temps, une journée, celle des 40 ans de Marion, et unité de lieu, la ferme située au lieu-dit « les trois filles seules », en dehors du bourg La Bassée, petit village du centre de la France.  Vivent dans cette ferme les époux Bergogne, couple improbable. Patrice agriculteur bourru, et Marion jolie fille, parisienne dans une autre vie, sont fort mal assortis. Leur fille Ida est âgée de 10 ans. Dans un autre corps de ferme vit Christine, peintre qui a fui la vie parisienne et s’est exilée ici non seulement pour échapper aux mondanités mais aussi aux critiques sur sa peinture. Une troisième bâtisse est inhabitée. N’oublions pas le chien qui crée le lien entre ces personnages en courant d’un bâtiment à l’autre. Ces personnes se parlent peu on n’a pas le temps, mais aussi parce que le voile du passé plane sans vraiment en dévoiler les fêlures ; dans ce contexte mieux vaut garder son quant à soi. Seule Ida court d’une maison à l’autre, se précipite chez Christine en sortant de l’école. Patrice tremble de peur de voir disparaître la ferme dont il a hérité à la mort de ses parents, il a des dettes. Marion travaille dans une imprimerie. Là, c’est une autre femme pleine d’entrain, qui s’entend bien avec ses collègues et fait la fête avec elles.  L’anniversaire surprise de Marion s’organise avec ferveur, choix des cadeaux, décoration, menu… Les collègues de Marion sont invitées.  Au fur et à mesure que la journée d’anniversaire avance, des ombres rodent autour du hameau, l’atmosphère se fait inquiétante.
Laurent Mauvigné construit son roman avec un grand sens du récit. Dès le début un indice troublant nous est donné, Christine reçoit des lettres anonymes, elle va en faire déclaration à la gendarmerie. Mais pas encore de suspense. Le récit est lent avec une peinture des personnages dans leur quotidien, leurs manies, leurs habitudes, leurs faiblesses, tout ce qui leur permet d’assumer leur vie et de tenir debout ; tout bascule au fil de cette journée de préparation de l’anniversaire, on ressent un certain malaise, mais pas encore la soirée cauchemardesque qui se profile.  Trois personnages hantent le hameau, en prennent possession, puis interviennent dans la maison en terrain conquis. Ce sont trois frères qui s’invitent à cet anniversaire pour régler leur compte. Marion est rattrapée par son passé, un passé plus que trouble dont elle a cru pouvoir s’échapper en changeant de vie. Mais ces hommes sont là pour reprendre pouvoir sur Marion avec violence, les années passées à la rechercher n’ayant fait qu’exacerber leur esprit de vengeance.
Mauvigné a l’art de créer une tension capable de rendre palpable la peur et les émotions des protagonistes, de nous faire découvrir avec empathie leur face cachée, et de nous plonger dans l’effroi de cette nuit meurtrière.
« Histoire de la nuit » est le titre du livre que Marion lit à sa petite fille pour l’endormir, et bien sûr de cette nuit d’anniversaire.

 

« La petite lumière » d’Antonio Morresco

Court roman ou fable métaphysique
L’homme s’est retiré du monde dans un hameau déserté, il est seul. Il est venu pour disparaître. On ne sait pas pourquoi il s’est retiré là dans cette petite maison en pierre. Il contemple le monde végétal, le monde animal, se questionne sur la nature qui reprend ses droits dans ces maisons abandonnées, la nature lutte, la terre tremble. Cette contemplation le plonge dans une méditation sur le sens de la vie. On ne saura rien du narrateur si ce n’est ses questionnements sur le monde vivant.  Un soir l’homme remarque une petite lumière sur la colline en face. Tous les soirs cette lumière s’allume. Il part à la recherche de cette lumière, découvre au bout de la forêt une petite maison isolée habitée par un jeune garçon qui semble sorti d’un monde révolu. L’homme revient le voir régulièrement, et ces deux êtres s’apprivoisent ; qui est cet enfant, d’où vient-il ? Le garçon se rend le soir à l’école, mais personne au village ne connaît cette école.
Aucune réponse aux interrogations que nous pose ce récit si ce n’est d’en accepter le mystère et la magie poétique. 

 

« Le ghetto intérieur » de Santiago H. Amigorena

Un énième livre sur la Shoah ? Peut-on encore écrire après Primo Levi, Elie Wiesel ou Jorge Semprun ? Santiago H. Amigorena nous prouve, avec une histoire simple et terrible, avec l’angle inédit de la culpabilité mémorielle, qu’il n’est pas possible, et que l’on ne doit pas, en finir jamais avec la réminiscence de l’imprescriptible horreur du 20ème siècle. Jamais le silence…
Vicente, juif polonais, vit à Buenos Aires où il a émigré en 1928. Il a construit une famille, une épouse, trois enfants, il a un cercle d’amis très proches. Une existence apparemment réussie.
Mais à Varsovie, sa mère, son frère, vont bientôt ressentir les premiers effets de la politique anti-juive. Il essaie, mais sans beaucoup de conviction, de les encourager à émigrer. Les lettres de sa mère vont laisser transparaître l’aggravation de leur condition. Puis c’est le ghetto et bientôt le silence. Trop tard désormais pour toute tentative de sauvetage.
Vicente, progressivement rongé par des sentiments de culpabilité, d’impuissance et de désespoir, s’enfonce dans le silence, s’isolant des siens, de tout son entourage, se détestant d’avoir refusé de réaliser que « comme tous les juifs, il avait pensé qu’il était beaucoup de choses jusqu’à ce que les nazis lui démontrent que ce qui le définissait était une seule chose : être juif ».
Santiago H. Amigorena, petit- fils de Vicente, livre, dans une construction alternant des passages sobres, d’une écriture retenue presque neutre, avec des moments d’exaltation, foisonnants d’images, de phrases interminables, de répétitions, lyriques, un ouvrage-témoignage bouleversant, à la fois vibrant et pudique sur ce qu’il faudra inlassablement raconter et ne jamais occulter.
Livre à faire lire à nos petits-enfants.

 


On a bien aimé aussi

«  L’écho du lac » de Kapka Kassabova

L’auteure est née en Bulgarie à Sofia en 1973 à l’ombre du rideau de fer. Enfant d’Universitaires, élève du lycée francophone, parfaitement francophone, elle quitte son pays à 18 ans en 1991 avec ses parents pour la Nouvelle-Zélande où elle fait des études de littératures française, russe et anglaise. Son histoire familiale au sein des Balkans est marquée par 4 générations tournées vers l’exil ; à son tour elle quitte la Nouvelle-Zélande et s’installe en Ecosse.
Son premier livre publié en France sous le titre « LISIERE » a remporté plusieurs prix, dont le prix Nicolas Bouvier, au festival « Etonnants voyageurs » de Saint Malo en 2020. C’est un voyage dans les zones frontières Europe-Asie, au Sud-Est des Balkans, partagées par la Bulgarie, la Grèce et la Turquie, un entre-deux mondes à la lisière d’empires et de nations modernes ; l’auteur mêle histoires de gens rencontrés, mémoires non écrites et légendes. Ce récit écrit dans une langue très poétique est dédié à celles et ceux qui n’ont pas réussi à passer d’un autre côté, jadis et maintenant.
« L’écho du lac » est son 2ième livre traduit en français ; marquée par son histoire familiale, elle retourne sur les lieux de son enfance et ceux de sa famille, dans les Balkans Sud-Ouest, géographie traumatisée, aux abords des lacs Ohrid et Prespa, aux zones frontalières de la Macédoine (du Nord), le Nord de la Grèce et l’Albanie. Sa langue maternelle bulgare, les cousins et oncles Macédoniens, les gens rencontrés ayant connu sa famille, lui ouvrent des portes et des récits de vies fracassées par les politiques, les guerres et leur lot de partages stupides de territoires. Comme dans « Lisière », à la manière d’Hérodote et avec une grande érudition pour l’histoire de ces confins, elle évoque La via Egnatia, route connue depuis l’Antiquité, joignant l’Adriatique et la Mer Noire, empruntée par les Romains, les Croisés, les marchands venant d’Asie et d’Europe.
Elle écoute et transmet des destins romanesques mais vrais de ces habitants abandonnés par les autorités de tous bords, saignés par les militaires, depuis Alexandre le Grand et les Slaves, les Ottomans et l’Eglise d’Orient, les communistes et les nationalistes, rackettés par les bandits d’autrefois ou les gangsters à Mercedes, pays où les mères préféraient mutiler leurs enfants que les donner aux armées, les envoyer en exil ou essayer au péril de leur vie de partir avec eux.
Dans ces contrées où l’alphabet, la langue, la religion ont été invoqués pour tracer les frontières, les mixages ont néanmoins toujours eu lieu et le sentiment dominant est d’appartenir à un seul peuple. 
Quelle meilleure façon de convoquer la Grande histoire que de lire le Ohrid et Prespa oubliés des circuits touristiques, âgés de plusieurs millions d’années et parmi les plus vieux de la Terre avec le lac Titicaca et le lac Baïkal. 
Deux livres à offrir aux amoureux de voyages et d’histoire.

 

« Beautiful boy » de Tom Barbash

Un roman entre le documentaire et la fiction. Documentaire parce que certains faits sont réels. John Lennon a habité le « Dakota » très fameux immeuble new yorkais, en bordure de Central Park où vivent et ont vécu nombres de personnalités de la scène, des arts, de la politique… C’est bien au pied de cet immeuble et à la vue des passants qu’il fut abattu le 6 Décembre 1980 par le sinistre Mark David Chapman, alors qu’il avait pris contact avec Paul McCartney pour reconstituer le fameux groupe. Vrai aussi que la campagne du candidat à la primaire démocrate, Ted Kennedy, bénéficie du soutien actif de personnalités des chaînes de télévision. Beaucoup d’autres éléments et informations ressortissent au documentaire.
 Mais roman parce que le personnage central, le narrateur, Anton Winter, jeune fils d’un célèbre animateur de télévision est une création de l’auteur, même si là encore, la frontière est fluctuante entre la réalité des situations décrites et leur rendu fictionnel. On se prend souvent à retrouver ou à croire retrouver des faits, des lieux, des personnages connus dans ce livre, d’autant plus atypique qu’avec une narration lente, dépourvue d’effets, minimaliste en quelque sorte, il parvient à brouiller les pistes.
L’essentiel de l’histoire se résume à l’aide que voudrait apporter Anton à son père, victime d’un accès dépressif et qui ne parvient pas à retrouver sa place au sein des célébrités. Mais l’intérêt est évidemment dans l’arrière- plan, le milieu du show bizz, l’évolution de la vie politique qui verra un acteur de seconde zone, Ronald Reagan, gagner la Présidence, l’inéluctable vague libérale qui submergera le pays, la transformation du New York bohème, joyeux, violent aussi, en une ville aseptisée où l’enrichissement est le maître mot. L’intérêt de l’ouvrage tient aussi à l’inversion des rôles entre un fils aimant qui veut aider son père un peu perdu mais encore admiré et à la perception du risque que cet investissement peut lui faire courir.
Un ouvrage un peu mélancolique parce qu’il signe la fin d’une époque, celle où les Beatles nous entraînaient dans une joyeuse insouciance, où nous pouvions encore rêver, habilement construit dans une agréable économie d’effets et bien évocateur pour qui a pleuré la fin des Beatles…

 

« A la génération qui va tout changer » de Raphaël Glucksmann

Né en 1979 essayiste et homme politique français.
Parcours :
Cercle de l’Oratoire (atlantiste) – Conseiller de Mikheil Saakachvili président de la Géorgie de 2005 à 2012
Député européen (plus particulièrement actif pour ce qui concerne l’ingérence étrangère et les droits de l’homme)
Créateur en 2018 du parti Place Publique, mouvement politique de gauche qui dit vouloir construire une Europe démocratique, solidaire et écologique.
Raphaël Glucksmann s’adresse à la génération qui va tout changer. « Ne sous-estimez jamais votre pouvoir. Exercez-le, vous verrez ». « Vous êtes libres de refuser l’héritage. Rien n’est écrit, jamais. Vous avez le pouvoir ».
Il dénonce la tiédeur des élites en prenant l’exemple du 1er confinement dû à la pandémie Covid quand on rêvait du monde d’après. Pourquoi les gouvernants n’ont-ils pas saisi cette occasion ? Pourquoi n’ont-ils pas conditionné les aides au secteur privé à la diminution de l’impact carbone et à un changement du modèle des affaires ? Déjà Jacques Chirac en 2002 déclarait que notre maison brûlait. Que font nos dirigeants si ce n’est prendre des mesures « à la marge » ?
Il note que d’un point de vue historique le culte de la volonté humaine a engendré des catastrophes immenses mais aussi des progrès inouïs pendant ces 5 derniers siècles. La foi de l’homme en lui-même -du moins pour notre vieille Europe- fut réduite en cendres après Auschwitz. La France ne supporte pas d’être une nation moyenne. C’est la politique qui a forgé la France et c’est dramatique si l’on ne plus croire en la politique. Le triomphe des idées réactionnaires est le fruit d’une nostalgie. Beaucoup de décisions ont contribué à rendre la politique impuissante, par exemple la signature de la charte de Marrakech qui a acté la création de l’Organisation Mondiale du Commerce en 1995) cet organisme étant devenu pour certains le symbole de la mondialisation et de la marchandisation de l’activité humaine.
A-t-on vraiment besoin de héros et de mythes ? Non, pour faire face (climat, régimes autoritaires, terrorisme global, idéologies antidémocratiques) il faut aviver la flamme qui brûla les ancêtres.
L’auteur exhorte les jeunes en leur disant qu’ils ne sont pas « hors sol », que leur sol c’est l’Histoire de France. La France humaniste sommeille (exemple de la mobilisation massive des jeunes sur Instagram pour la cause des Ouïghours qui a permis que les médias et les politiques s’emparent du sujet). Il met en garde sur la passivité, le manque d’implication des citoyens, citant La Boétie qui dit que « le sujet fait le roi ». Comment éviter que la représentation se transforme en captation de la souveraineté populaire ? »
Il faut oser, il faut réagir, il faut communiquer. C’est ce que Raphaël Glucksmann appelle la parole libre, le franc-parler. L’homme privé de son franc-parler devient un pantin. Le soupçon d’insincérité de la classe politique vient de l’absence de prise de risque. Raphaël Glucksmann dit aux jeunes qu’ils auront besoin de ministres, de députés, qu’il n’y a pas d’alternative aux élections.
Il faut conquérir le pouvoir : « votez, faites voter, faites-vous élire ». Que ferons-nous une fois au pouvoir ? Quels principes guideront nos pas ?
Le (la) candidat(e) qui réussira le mieux à incarner la rupture après 40 années de libre-échange généralisé obtiendra l’adhésion des citoyens.
La souveraineté nationale n’est pas incompatible avec l’idée d’Europe. L’UE doit se doter de capacités sérieuses de défense et de sécurité.
La deuxième partie de l’essai, annonce une série de mesures concrètes pour :

  • rétablir la souveraineté nationale qui permettrait de faire émerger une industrie de pointe, de mettre en place un protectionnisme économique, de disposer de ressources propres,
  • mettre fin au pouvoir technocratique et réveiller la démocratie,
  • restaurer la République héritée des Lumières dont le but est la transformation sociale, l’émancipation des individus,
  • lutter contre le communautarisme et les discriminations,
  • proclamer la république écologique. L’écologie est la dernière idéologie universaliste. C’est l’horizon épique qui permettra à notre nation d’être à nouveau fière d’elle-même. Le renoncement à l’arrogance solitaire de l’homme-Dieu et la redécouverte des solidarités qui structurent le vivant ouvrent une nouvelle ère.

Pour cela il faut de l’autorité, redonner du pouvoir au pouvoir. Les citoyens ne refusent pas la contrainte, ils demandent qu’elle soit juste.
Cet essai est très accessible pour les citoyens que nous sommes. Les idées qui y sont développées, à défaut d’être originales, sont intéressantes et permettent de mettre en perspective les sujets cruciaux qui devront être gérés par nos politiques dans le proche avenir quelle que soit l’orientation politique de ceux qui seront élus.
Le fait de s’adresser aux jeunes, de les booster, de les encourager, de les interpeller, de leur rappeler l’Histoire, de les confronter à des pensées de grands auteurs, écrivains philosophes et humanistes tels que Hegel, Shakespeare et d’autres encore est la partie la plus réussie de l’ouvrage.
La seconde partie où Raphaël Glucksmann annonce qu’il aimerait « passer du vous au nous, car nous sommes embarqués dans la même galère, vous et moi » ressemble plus à un programme électoral. C’est l’occasion pour l’auteur de mettre en avant certaines de ses avancées au Parlement européen. On ne peut s’empêcher de penser alors que la réalisation des mesures annoncées pourrait bien être une utopie.

« La carte postale » d’Anne Berest

Tout commence par une carte postale que reçoit, en 2003, Lélia, la mère d’Anne Berest ; celle-ci comporte 4 prénoms ceux de ses arrières grands-parents, ses grands oncle et tante décédés en 1942 à Auschwitz une signature « Bouveris » ?  et une vue de l’Opéra Garnier.
L’auteure va mener une enquête sur cette famille juive, la sienne, elle interrogera sa mère et sa grand’mère, sur leur histoire.
 Du côté maternel leurs racines sont russes, les Rabinovich et ses arrières grands parents ont dû fuir le régime bolchevique, s’exiler en Lituanie pour rejoindre Jérusalem ou l’un d’eux s’intégrera à l’état israélien naissant, les autres rejoindront Paris occupé et subiront la Shoah.
Myriam sa grand’mère échappe au massacre car elle va se marier avec Vicente Picabia, fils de Francis exilé d’Espagne.
Myriam est une taiseuse et laisse sa descendance dans le silence et l’ignorance de leur histoire.
L’antisémitisme, l’exil, les rejets de tous ordres ont été le destin de Myriam dont les demandes de naturalisation n’ont jamais abouti.
La mémoire de ces événements et l’impact qu’ils ont eu sur cette famille est admirablement transmise par Anne, fille d’aujourd’hui qui s’étonne de l’interdiction de « Nuits et Brouillard » au festival de Cannes 1962.

« Les envolés » de Franz Kern

Le 4 février 1912, Franz Reichel 33 ans immigré de Bohème (pays qui s’enfonce dans la misère), habile en couture vient tenter sa chance à PARIS.
Presque un allemand, il est mal vu, solitaire et parlant mal le français, il vit tant bien que mal dans son atelier rue Gaillon en compagnie de sa sœur Katarina qui le met en garde contre son « bon cœur ».
Sa générosité, son amitié avec Antonio passionné par l’aviation qui débute, sa créativité et ses connaissances en textile vont l’amener à expérimenter le parachute qui aurait peut-être sauvé Antonio, victime de l’un de ces vols expérimentaux.
Après plusieurs tentatives ratées, il va lui-même essayer contre l’avis de tous de sauter de la rambarde de la tour Eiffel.
Il s’écrase sous l’œil de la caméra d’un journaliste qui assistait à l’exploit.
Tout est expérience en cette Belle Epoque où tout se tente : la tour Eiffel, l’aviation, le journalisme d’actualité et la caméra, Franz Kern, écrivain lyonnais nous fait participer, dans ce premier roman, à ces aventures à leurs succès et à leurs inévitables échecs.


Café littéraire du 5 octobre 2021

Premier café littéraire de la saison 2021-2022, qui s’annonce riche avec des nouvelles lectrices !

Bienvenue et bonne lecture à tous !

Nos coups de cœur

« Vivre avec nos morts » de Delphine Horvilleur

C’est un livre qui fait du bien car :

– Il est très bien écrit
– Il est lumineux et éclairant.
On apprend beaucoup sur la religion juive et son approche de la mort, les rituels funéraires. L’autrice partage son expérience individuelle et de rabbine.
Il ne s’agit pas d’évacuer la peur mais d’apprendre à faire avec. Elle met son érudition au service de la vie, la mort, étant une des composantes de la vie.
Basé sur des récits, le livre passe de célébrités (La psy de Charlie Hebdo, Yitzhak Rabbin) à des individus lambda. Certains ont vécu la Shoah, d’autres ont eu une vie trop courte du fait de la maladie ou autres accidents de la vie. Dans tous les cas, le rôle de Mme Horvilleur est de raconter la vie des défunts et d’aider autant que possible, ceux qui restent.
De ces récits, elle élabore sur la religion juive et la spiritualité liée à la mort. Et ces parallèles entre des vies, des morts et la spiritualité qui l’anime donnent lieu à de très belles pages. Certaines sont complexes et méritent de s’y attarder, d’autres sont amusantes. Je me rappellerai de cette femme qui n’est pas ressuscitée mais presque.
On ressort plus sage, plus apaisé·e de ce livre. A conseiller absolument

« La fille qu’on appelle » de Tanguy Viel   Figure dans la sélection pour le Goncourt

Nous avions beaucoup aimé au café littéraire deux ouvrages de Tanguy Viel : « La disparition de Jim Sullivan » et « Article 353 de la procédure pénale », séduits par son écriture dépouillée, son humour décalé, ses analyses lucides et sensibles en même temps ses personnages décrits, la plupart du temps ordinaires mais capables de réactions insolites, voire extravagantes. Ainsi du périple outre Atlantique de Jim Sullivan, du coup de sang du héros d’ « Article 353 ».
C’est ce qu’on peut retrouver dans « La fille qu’on appelle ».
Max le Corre fut un boxeur reconnu et victorieux de nombreux combats. Il est devenu le chauffeur du maire d’une ville de l’Atlantique, « enfermée dans ses remparts » (Concarneau, La Rochelle, … ?). Sa fille, Laura, 20 ans, après une carrière de mannequin, brève, plutôt brillante mais très exposée aux convoitises que sa beauté et son extrême jeunesse suscitent, revient vivre auprès de son père. Celui-ci l’encourage à aller voir le maire pour qu’il l’aide à trouver logement et travail. Laura est une proie facile, jeunesse, inconscience ou innocence et, aux yeux de la morale habituelle, déjà chargée d’un passé un peu lourd. Le maire ne s’y trompe pas et avec la complicité de l’ancien entraineur de Max et directeur du casino de la ville, le Bellec, la soumet à ses désirs, toujours expéditifs et dépourvus de tous sentiments. Laura, engluée dans la toile d’araignée ne réagit pas. La situation va brutalement se dramatiser. Max, après un combat raté, perd son travail. Laura croit que le maire, nommé entre temps ministre, va lui apporter son aide. Il l’éconduit sans fards. Les yeux de Laura s’ouvrent. Elle porte plainte. Les faits ne sont pas démontrables et l’affaire est classée sans suite.
L’intrigue, bien sûr, évoque des affaires semblables, éventuellement très récentes. Mais Tanguy Viel dit avoir voulu décrire des situations et des personnages intemporels. Il lui importe surtout d’explorer l’aliénation des êtres, leur soumission inconsciente à l’autre quand il dispose de la parole et du pouvoir. Une phrase significative de Laura. Quand le policier lui demande pourquoi elle n’a pas porté plainte dès la première relation-agression, elle dit «  c’est contre moi que j’aurais du porter plainte ».
« La fille qu’on appelle » se lit en partie comme une interrogation sur l’exercice du pouvoir, quand s’y mêle narcissisme, puissance du désir sexuel, goût de la domination, sur la possibilité  de réagir des humains. On dira que ce thème est abondamment présent dans la littérature d’hier et d’aujourd’hui. Ce qui rend ce roman exceptionnel, c’est d’une part la maîtrise littéraire, la capacité à immerger le lecteur dans le mental des personnages et, d’autre part, l’écriture apparemment simple mais résultant d’un travail de concision, de précision, et portant, cependant, émotion et compassion sobres.
Un bel ouvrage, avec des références cinématographiques parlantes, le costume blanc de Nitti dans « les incorruptibles », Jack la Motta dans « Raging Bull »….

«  Premier Sang, » d’Amélie Nothomb, son 30ème roman

Patrick Nothomb, père d’Amélie et diplomate belge meurt en mars 2020, en plein confinement à l’âge de 83 ans. Elle ne peut lui dire au revoir. Elle décide, alors, de lui dédier son 100ème manuscrit « Premier Sang » où elle lui fait ses véritables adieux. C’est un livre d’apaisement.
L’histoire
Amélie Nothomb se glisse dans la peau de son père. Ce dernier, devenu narrateur raconte son enfance dans les années 1940 à travers les yeux d’un garçonnet. Lui, le doux Patrick, enfant des villes, marqué par la mort de son père André (mort dans un accident de déminage en 1937 à l’âge de 25 ans) et le désamour de sa mère (veuve éplorée) est élevé par ses grands parents maternels à Bruxelles dans un milieu aristocratique.
Une enfance entrecoupée de séjours chez son grand-père paternel, Pierre Nothomb : séjours spartiates, mélange d’exaltation et de désespoir aux côtés d’une horde d’enfants sauvages. De quoi endurcir Patrick, qui une fois adulte doit survivre à une prise d’otage au Congo.
La construction du roman est savamment pensée.
En première page, le personnage se trouve face à un peloton d’exécution. Une entrée en matière saisissante. Sur le point de mourir, la sensibilité du narrateur est décuplée. Jeté au sol, il ressent une « paradoxale joie de vivre !!! ». Puis s’en suivent 180 pages de flashback, où le narrateur voit défiler sa vie, du moins jusqu’à ses 28 ans, avant la naissance de sa fille.
Amélie Nothomb, la véritable autrice, ne parle que de ce qu’elle n’a jamais vécu.
Le livre est solaire, plein d’humour : elle s’amuse à raconter l’énergie sauvageonne des petits Nothomb, ou se moque de la poésie d’un grand-père un peu loufoque. La famille Nothomb : une tribu de sauvages…
Mais Patrick a un handicap non négligeable : il s’évanouit à la vue du sang.
Alors que rien ne l’y prédestinait, il devient héros malgré lui. Lors d’une prise d’otage au Congo, orchestrée par des rebelles en 1964, lui, jeune consul se propose comme Négociateur. IL explique : « D’un naturel plutôt réservé, j’appris à devenir un moulin à paroles car la vie de mes 1 500 compatriotes belges en dépendait. »
De nombreuses bribes de palabres entretenues avec ses bourreaux, pendant 4 mois, amènent le lecteur jusqu’à la dernière page. La boucle est bouclée. Nous revoilà à la première page. Mais je vous tairai la phrase finale…
« Il ne faut pas sous-estimer la rage de survivre »
Vous l’aurez compris, il n’y aura pas exécution, mais il aurait pu y avoir, et alors ……pas d’Amélie !!!!!!
Le travail d’Amélie Nothomb s’inscrit dans le sensible le plus profond. A propos de Patrick, elle dit : « Il était un père aimé et une source d’inspiration »


On a bien aimé aussi

«  L’odeur du si bémol, l’univers des hallucinations »  d’Oliver Sacks

Un livre à mettre entre toutes les mains de ceux et celles qui se demandent si ce qu’il vive est normal. Un livre à faire lire à tous ceux qui croient en 1 dieu parce qu’il leur est apparu… Un livre pour ceux qui ont des hallucinations et qui n’osent pas en parler de peur d’être pris pour fou. Non on peut avoir des hallucinations et n’être n’y schizophrène ni psychotique.
Un livre pour ceux qui perdent tout ou partie de la vue ou sont amputés d’un membre pour comprendre ce qui peut leur arriver.
Un livre scientifique, un peu, mais surtout éclairant pour les profanes.
Un talent de narrateur certain.
On y apprend ce qui mène aux hallucinations : manque de sommeil, de sensations, solitude, drogues, maladie neurologiques…
On y apprend que Jeanne d’Arc était probablement épileptique.
On voit les possibilités du conditionnement mental.
Des hallucinations visuelles, auditives, olfactives, extraordinairement belles ou effrayantes. Tout y passe.
Il ne manque plus qu’une comparaison culturelle pour être complet.
Une lecture passionnante et nécessaire pour rétablir certaines vérités.

«  Mon frère » de Daniel Pennac

Daniel Pennac est sans doute l’un des auteurs les plus chaleureusement recommandés par l’institution scolaire. Les jeunes lecteurs apprécient « au bonheur des ogres », « la fée carabine », « la petite marchande de prose » et le personnage récurent de Monsieur Malaussène. L’auteur prône la lecture à haute voix et défend la lecture « anarchique » avec des sauts de pages, des retours en arrière, éventuellement pas de chute terminale. Toutes spécificités que l’on retrouve dans ce bref récit autobiographique.
Il y conduit en parallèle une partie du texte d’Herman Melville, qu’il a d’ailleurs lui-même mis en scène, «  Bartleby, le scribe », et le souvenir de son frère aîné, Bernard mort en 2017, qui a été, en fait pour lui, une espèce de père. La reprise du texte de Melville est un hommage à son frère et lui permet en intercalant des souvenirs, des émotions furtives, des sensations, de témoigner de la fusion des âmes des deux frères et de leur amour partagé. Il établit des ponts entre le personnage étonnant de Bartleby dont la devise est «  I would prefer not to do » et qui, en souhaitant ne déranger personne, veut qu’on lui laisse poursuivre son chemin immuable et la personnalité  secrète de son frère.
Daniel Pennac livre ainsi son amour de la lecture partagée avec son frère et leur souci à tous les deux de la communiquer. Un texte intense par sa pudeur, sa retenue, la force de l’évocation des sentiments fraternels, l’inconsolable tristesse de la disparition.
Un bref mais intense moment de lecture.