2023 – 2024

Café littéraire du  6 février 2024
Nos coups de cœur

« Ce que je sais de toi » d’Eric Chacour              Premier roman, prix Femina des lycéens 2023

Eric Chacour est né à Montréal de parents égyptiens.

Nous sommes en Egypte dans les années 1980 à 2000.

La première partie du roman donne la parole à un narrateur qui raconte et construit l’histoire du jeune Tarek en remontant le fil de sa vie ; il tutoye Tarek, comme pour le prendre à témoin, mais on ne connait ni son identité ni son lien avec celui-ci. Le père de Tarek est un médecin reconnu d’une communauté lévantine du Caire où se côtoient des chrétiens de divers rites orientaux ; milieu très corseté où les interdits sont nombreux. Au moment de décider de son avenir, Tarek n’a d’autre choix que de rester dans le moule qui lui est assigné, succéder à son père ; à la mort de celui-ci il reprend son cabinet. Pour se singulariser il ouvre une consultation dans le dispensaire d’un quartier misérable où il  se rend chaque semaine. Un jeune homme, Ali vient lui demander de l’aide pour soigner sa mère malade qui ne peut plus sortir de chez elle. Tarek va la voir régulièrement, un lien se noue entre ces trois personnes ; Ali vient aider Tarek au dispensaire, il est illettré mais il apprend très vite ; quand sa mère malade décède, Tarek lui propose de devenir son assistant au cabinet médical.  

Les femmes de la famille sont fortes mais soumises au diktat de cette société levantine. La mère autoritaire veille au respect de l’ordre social. Tarek est très proche de sa sœur Nesrine, elle est sa confidente. Il se marie avec Mira, un amour de jeunesse retrouvée après 15 ans. Cette épouse assez énigmatique se moule dans les codes de la famille. La servante observe tout et connait les secrets de la maison.

Un furtif baiser d’Ali trouble Tarek ; l’émotion et l’attirance qu’il ressent alors lui révèlent son homosexualité. Une relation évidemment cachée se noue entre ces deux hommes d’origine si différente. Très vite les patients parlent, et dans cette Egypte où l’homosexualité est taboue, Tarek est banni ; les patients désertent le cabinet.

Cette relation va ébranler les fondements de son existence et en changer le cours. Tarek pour protéger sa famille doit partir au Canada.

Récit très riche que celui de cette famille déchirée à cause de ce tabou inacceptable qu’est l’homosexualité, récit d’un abandon et d’une réconciliation, récit qui nous transporte du Caire bouillonnant à la dureté et la froideur de l’exil au Canada. 

Une construction  à « trois personnes » suscite la curiosité ; le « tu » de la première partie questionne, qui parle ? ensuite le « je »  donne la parole à Tarek et à la fin les deux voix se réunissent pour un « nous ».  Impossible d’en dire plus sans dévoiler l’intrigue. Par cette construction parfaitement maitrisée l’auteur tient  le lecteur en haleine en déroulant l’évolution de Tarek, de son enfance à sa vie d’adulte avec les tourments de cet amour interdit.

L’écriture remarquable de ce roman est ciselée et subtile. La sensibilité, la pudeur, l’émotion qui s’en dégagent captivent le lecteur et font la particularité de cette histoire d’amour qui pourrait être banale et qui cependant évite tout cliché. Sa lecture suscite dépaysement, questionnement, rêverie, et ce n’est pas sans émotion qu’on referme ce livre.

 « Ali te fascinait il y avait chez lui une liberté absolue, une absence de calcul, une exaltation du présent. Il n’était lié par aucun passé et ne concevait pas l’avenir à travers les mêmes contraintes que toi. Il se contentait de vivre et tu te surprenais parfois à espérer que vivre serait contagieux. »


 « Au loin » de Hernan Diaz

Hernan Diaz, né en 1973 en Argentine, émigré assez rapidement avec sa famille aux Etats Unis, est un écrivain américain bien qu’il revendique sa culture hispanique. Il est directeur-adjoint de l’institut hispanique à la Columbia University et est désormais un écrivain largement reconnu, récipiendaire du Prix Pulitzer pour son dernier roman « Trust ». Il avait déjà été finaliste du même prix pour : « Au loin ».

Le jeune suédois, Hakan Söderström débarque en Californie, seul et sans le sou. Il a quitté sa Suède natale avec son frère aîné, Linus, à l’initiative de leur père qui a vu dans leur départ la seule possibilité pour eux d’échapper à la misère extrême qui accablait alors les paysans suédois. Hakan a une confiance totale en son grand frère, s’en remet entièrement à lui pour entreprendre un voyage qui doit les conduire en Amérique, où pensent-ils, ils trouveront une vie meilleure. Aussi, lorsqu’au moment d’embarquer, Hakan se retrouve séparé de Linus, sa détresse est grande. Il hurle son nom à tous les échos mais en vain. Cependant, comme il croit que Linus et lui ne peuvent pas se perdre l’un l’autre, il embarque convaincu  qu’ils se retrouveront.

Commence alors pour Hakan, une interminable quête qui le mènera de San Francisco jusqu’à la côte est des Etats Unis, avec pour ultime objectif, retrouver Linus. Les aventures s’enchainent au long de « ce road trip », émaillées de rencontres étonnantes, d’embûches terribles, d’évènements naturels terrifiants, mais aussi de solidarité inattendue, d’émerveillements devant la splendeur de la nature et surtout d’espoir continu de retrouver son frère. Hakan est une âme simple. Progressivement, il apprend à prévoir les difficultés, à se défendre des malveillants, à apprendre les codes de l’existence, lui qui ne vivait qu’à travers son frère. Et puis c’est un colosse dur au mal, se relevant toujours lorsque l’extrême dureté de la vie de pionnier solitaire le fait trébucher. Au fil des aventures qui jalonnent sa route, au fil des rencontres, la tenancière du bordel de San Francisco qui se repait de sa chair fraîche, le naturaliste fanatique qui lui explique le monde basé sur la systématique, les indiens et leur chant envoutant, les shérifs plus hors la loi que ceux qu’ils arrêtent, les milices, l’ami enfin qui lui révéla la puissance du sentiment, au fil de son interminable quête, Hakan clôt enfin son périple en ayant abandonné son espoir de retrouver son frère mais en ayant construit sa propre existence.

Ce roman est littéralement foisonnant d’aventures inouïes, de personnages fascinants, de paysages sublimes et terribles aussi. Les descriptions font naître des images d’un réalisme sidérant. Une écriture exceptionnelle. Mais c’est aussi un conte philosophique sur la construction d’une conscience, sur l’éveil progressif d’un homme au monde et à son fonctionnement. Hakan est en même temps un « Candide » et un « sage » et finalement une figure assez inoubliable.

 

On a bien aimé aussi

« Reflets dans un œil d’or » de Carson Mc Cullers

Carson Mc Cullers est née en 1917 dans le sud des Etats Unis. Elle souffrira toute sa vie d’une santé fragile et se retrouvera paralysée du côté gauche à 31 ans.  Elle fait ses études à l’université de New York et écrit son premier roman à 16 ans mais ne devient une écrivaine reconnue qu’à 23 ans avec « Le cœur est un chasseur solitaire » (1940). En 1938 elle épouse James Reeves Mc Cullers, caporal de l’armée US  et voyage avec son  mari en Europe. Elle habitera quelques temps dans l’Oise en 1952. Mais le mariage est un échec. Son mari se suicidera un an plus tard. Carson Mc Cullers décédera  en 1967 à 50 ans d’une hémorragie cérébrale.

Carson Mc Cullers fait partie de la littérature classique aux Etats Unis.

« Reflet dans un œil d’or » est d’abord paru en feuilleton dans le magazine  « Harper’s Bazaar » en 1940 sous le titre de « La base militaire » et en roman en 1941. D’abord mal accueilli, il deviendra un classique de la littérature américaine. Mc Cullers le dédie à Annemarie Schwarzenbad, une journaliste suisse dont elle est amoureuse. John Huston en réalisera un film en 1967 avec E. Taylor et M. Brando.

L’histoire est construite comme une pièce de théâtre avec l’intensité d’un roman policier, d’une tragédie. Cinq personnages principaux se débattent pour survivre en temps de paix sur une « base, un camp militaire au sud des Etats Unis dans un coin isolé ». On passe le temps comme on peut : équitation, fêtes, amants et commérages.

Il y a le simple soldat Williams, ancien criminel perturbé psychologiquement qui s’occupe des chevaux. Le Capitane Penderton, couard qui n’assume pas son homosexualité et qui travaille beaucoup pour ses gallons et pour oublier l’échec de son mariage. Sa femme Léonora, belle, légère et infidèle,  tue le temps à cheval quand elle n’est pas avec son amant. Le Major Langdon, homme plein de charme,  son amant,  et mari de Alison, souffreteuse et dépressive. Enfin, deux personnages secondaires : Anacleto, le « boy » et confident philippin de Alison, et le Lieutenant Wiencheck, célibataire endurci, son ami.

Ces cinq personnages s’observent les uns les autres et chacun est enfermé dans sa solitude. L’intrigue se déclenche quand le soldat Williams entrevoit par la porte ouverte, Léonora, nue, alors qu’elle allait se préparer pour la soirée qu’elle donnait chez elle. Dès lors, celui -ci ne cesse de l’épier. Son obsession le mène jusqu’à s’inviter le soir dans la chambre de Léonora quand elle est endormie.

Pendant ce temps, son mari, le Capitaine Penderton a une relation compliquée avec le soldat Williams. Celui-ci l’agace sans raison vraiment concrète, il le sermonne, lui donne des ordres pas clairs pour avoir le plaisir de le punir. Il l’observe aussi pour essayer de comprendre la haine qui monte en lui mais aussi le trouble.

Les deux femmes Léonora et Alison ont aussi  une relation singulière, faite de condescendance et de méfiance. Chacune ayant un œil sur la maison de l’autre.

Tous les personnages ont des relations mêlées d’autorité et de conflits sexuels. L’équilibre précaire du récit se rompt à la mort de Alison. Le suspense, la tension montent au fil des pages jusqu’au drame final.

Ce roman est une belle analyse de la psychologie et de l’inconscient humain.  Ce que l’on voit (l’œil d’or) et notre jugement peuvent être trompeurs.

Il traite aussi de l’homosexualité, ce qui était rare au début du 20ème siècle (aussi chez T .Capote dans « Les domaines hantés »).

L’écriture est subtile, elle mêle lyrisme,  suspense et humour.

Graham Greene disait de Mc Cullers que c’était une «  incomparable conteuse d’histoire »

 

« Les sciences dans la mêlée, pour une culture de la défiance » de Bernadette Bensaude-Vincent, Gabriel Dorthe

Bernadette Bensaude-Vincent : Prémérite de philosophie Paris 1, Académie des Technologies. (philosophie-histoire de la chimie, philosophie des technosciences et technologies émergentes (nanotechnologiesbiologie de synthèse), rapports entre sciences et public.

Gabriel Dorthe : Docteur en philosophie et en sciences de l’environnement (Paris 1 et Univ de lausanne), chercheur post-doctorant, program on Science, Technology and Society à Harvard et du Research Institute for Sustainability (Helmholtz Centre Potsdam).

La pandémie de covid-19 a exacerbé la confrontation de 2 parties de la société, d’un côté les gardiens de la raison, lançant des cris d’alarme contre les fake news, déplorant la déroute de l’autorité scientifique, vilipendant une société confondant faits et valeurs, appelant à la discipline, accusant d’ignorance, d’irrationalité, de danger pour la démocratie l’autre côté, le groupe des méfiants aux visages très variés, des créationnistes ou climatosceptiques aux révoltés des scandales sanitaires ou économiques des dernières décennies. Les auteurs encouragent la défiance, attitude critique qui invite à affronter les incertitudes, à l’opposé de la méfiance qui rejette et discrédite.

Une « guerre des sciences » dans les années 1990 avait opposé des scientifiques aux chercheurs en études sociales des sciences et techniques (STS), les accusant de vouloir saper la vérité, de propager l’idée que l’objectivité n’est qu’un mythe et que toute vérité est une convention sociale.

Cette querelle repose sur le mythe d’une science « pure », partagé à la fois par les rationalistes militants et les complotistes qu’il prétend combattre, une science indépendante des choix politiques, des lobbies et des impératifs économiques.

Or la recherche et l’expertise dans un régime d’économie de la connaissance se sont transformées depuis les Lumières du XVIIIème siècle ; au lendemain de la dernière guerre, était préconisé un financement massif de la recherche fondamentale comme source de prospérité, de puissance nationale et garantie de souveraineté, devenant une affaire d’état, aujourd’hui la science est un levier de croissance au service de la conquête de marchés, on lui demande d’optimiser ses performances selon une gestion par objectifs et indicateurs issue du monde de l’entreprise.

Si le doute est au cœur de la démarche scientifique, il a été détourné pour en faire une arme contre la science elle-même ; des grandes compagnies industrielles du tabac, des énergies fossiles ont, à travers des financements opaques de laboratoires, de montages sophistiqués d’instituts scientifiques fantoches, travaillé à rendre fragile le consensus et à créer un climat de suspicion sur l’ensemble des résultats scientifiques.

Par des exemples nombreux sur des projets de technosciences tels que les nanotechnologies, la biologie de synthèse, la robotique, la 5G, la transition numérique, les nouveaux matériaux, l’exploration de l’espace ou les profondeurs océaniques, présentés comme des futurs désirables, les auteurs montrent la nécessité d’y associer les comités d’éthique ou de déontologie, d’intégrer des chercheurs en sciences sociales permettant la prise en compte des impacts sanitaires, environnementaux, juridiques et sociaux.

Cet essai réflexion sur les interconnexions entre recherche, économie, pouvoir est bienvenue en fin de pandémie où chacun choisissait un camp, mais pour le citoyen lambda, comment faire la part entre  des individus sans ancrage académique, marginalement tributaires de l’élaboration patiente des connaissances, multipliant les best-sellers, ayant l’oreille des puissants et des grands médias, et les chercheurs experts hyper-spécialistes ayant du mal à sortir de leurs instituts de recherche pour diffuser une science en cours et pleine d’incertitudes ?

Un coup de remue-méninges.

 « Isabelle l’après-midi » de Douglas Kennedy

Ce roman nous dépeint l’histoire d’amour entre un jeune américain, Sam, étudiant à Paris, et une femme de 14 ans son aînée, Isabelle. Celle-ci est mariée, a des enfants et a sa propre vie.

Conséquence nécessaire du désamour, elle soupçonne son mari d’entretenir une maîtresse. Réaliste et pragmatique, elle n’en dit rien, respecte ce secret de polichinelle que son mari lui cache et en tire le meilleur parti en prenant Sam pour amant.

Ils vivent une histoire passionnelle en partageant des moments « de cinq à sept », l’après-midi, dans le petit cabinet de travail d’Isabelle. Plus mature, celle-ci ne le laissera au départ pas rentrer plus avant dans sa vie car elle est consciente que c’est le côté éphémère et fugitif de ces instants qui en révèle toute l’intensité. Sam n’est pas son mari et elle n’est pas sa femme. Ils vivent autre chose qui est incompatible, car sans doute on ne fait pas si aisément d’un amant un compagnon ou d’un compagnon un amant.

Au fil des décennies et des vicissitudes de la vie, ils se sépareront et se retrouveront à plusieurs reprises pour revivre ces moments privilégiés au milieu de la tourmente ambiante, comme s’ils ne s’étaient jamais quittés. Cette connivence qui les lie semble indépendante des évènements extérieurs.

A quelques moments charnières, leurs vies ont l’air d’être sur le point de s’amalgamer pour de bon, mais chaque tentative échouera. Ils resteront d’éternels amants, comme cela semblait prévu par le destin. Magnifique modèle des amants idéaux, loin de l’amourette de vacances qui ne survit pas à l’été.

 

« Opération sweet tooth » de Ian McEvan

Serena est une adolescente anglaise, fille d’un évêque anglican et d’une mère rigoureuse et féministe, elle a une sœur plus jeune Lucy, assez difficile à gérer.

L’histoire se situe dans l’effervescence des années post 1968. L’histoire est racontée par Serena.

Admise à Cambridge parce que ses études de math l’y conduisent, mais plus passionnée par la littérature et les lectures de romans, elle va par fascination pour son professeur de littérature anglaise entrer dans l’organisation secrète M15 qui surveille les activités nationalistes de la GB, en particulier l’Ira.

Elle entre dans le monde gris et rangé du M15 qu’elle observe avec beaucoup de finesse.

La légendaire agence de renseignements anglaise est en effet bien décidée à régner sur les esprits en subvenant aux besoins d’écrivains dont l’idéologie s’accorde avec celle du gouvernement. L’opération en question s’intitule Sweet Tooth et Serena, lectrice compulsive, semble être la candidate tout indiquée pour infiltrer l’univers de Tom Haley, un jeune auteur prometteur. Tout d’abord, elle tombe amoureuse de ses nouvelles. Puis c’est de l’homme qu’elle s’éprend, faisant de lui l’autre personnage central de cette histoire.

McEvan souligne l’influence de la littérature sur nos existences, pour le plus grand plaisir du lecteur, qui finira par comprendre que toute cette histoire était avant tout… un grand roman d’amour.

Café littéraire du  9 janvier 2024
Nos coups de cœur

« L’homme de Kiev » de Bernard Malamud

Bernard Malamud : né en 1914 à Brooklyn, mort en 1986 à Manhattan, est considéré comme l’un des principaux représentants de la littérature juive d’Amérique du Nord. Ses parents juifs ont fui la Russie tsariste, le père tient une épicerie à Brooklyn ; il devint professeur à l’Université d’état de l’Oregon, puis enseigne l’écriture créative au Bennington College dans le Vermont. Il est renommé pour ses nouvelles, chroniquant la vie des descendants d’immigrés juifs d’Europe de l’Est, dans les quartiers pauvres de Manhattan et Brooklyn. En 1966, son roman L’Homme de Kiev (The Fixer), est récompensé par le National Book Award et le prix Pulitzer de fiction.
Ce roman est inspiré par une histoire vraie. En 1911, le tsar Nicolas II fait arrêter à Kiev un briquetier juif, Mendel Beiliss sous le prétexte du meurtre rituel d’un enfant chrétien dont il aurait aspiré le sang pour confectionner des galettes de Pâques. Deux ans plus tard, après d’interminables tortures et à la suite d’une vigoureuse campagne de presse, Beiliss est officiellement inculpé puis acquitté faute de preuves et exilé aux États-Unis. Le procès avait passionné l’opinion publique jusqu’en Europe, autant que l’affaire Dreyfus : Thomas Mann, Anatole France, l’archevêque de Canterbury, H. G. Wells, le père de Vladimir Nabokov avaient défendu cette cause.

Bernard Malamud s’est inspiré de cette histoire pour démonter quelques mécanismes totalitaires, en l’occurrence ceux de l’antisémitisme.

A Kiev en 1911, après la révolution russe de 1905, avant la fin du régime tsariste, Yacob est un pauvre juif, réparateur de métier, abandonné par sa femme car sans enfant après quelques années de mariage, vivant  obligatoirement dans un shtetl proche de Kiev. Devenu agnostique, empli du désir de découvrir le monde et une meilleure situation, il fuit à Kiev sous un nom russe d’emprunt. Un soir, il sauve d’une ivresse noctambule un riche propriétaire d’une briqueterie, qui l’embauche d’abord pour des travaux  de réfection dans sa maison puis comme gérant dans son entreprise située dans un quartier interdit aux Juifs mais où son patron l’oblige à s’installer. Il comprend qu’il fait partie du groupe antisémite « Les cent-noirs ». Le patron lui enverra des lettres de félicitations. La fille du patron, boiteuse sans mari, essaie de l’attirer avec des repas consistants puis dans sa chambre, mais sans succès.
Le meurtre sauvage d’un jeune enfant chrétien, déclenche l’hystérie collective et Yakob, dont la véritable identité a été découverte, est accusé de meurtre rituel juif.
L’auteur démonte alors les mécanismes effroyables de l’antisémitisme.
Les russes qui l’ont apprécié sous sa fausse identité se retournent contre lui, le patron, sa fille, qui l’accuse de tentative de viol. Les employés charretiers volant de nuit les briques de l’entreprise, pris en flagrant délit par Yakob retournent l’accusation. Emprisonné préventivement pendant 3 ans dans une cellule de droit commun, victime de fausses accusations, mis au secret, fouillé six fois par jour par le sous-directeur sadique de la prison, il va subir tortures et humiliations par les gardiens et toute la hiérarchie judiciaire, dont la haine antijuive se déchaîne. L’église orthodoxe s’en mêle avec un pope à l’ignorance crasse des textes religieux juifs.
Seul le juge d’instruction Bibikov semble croire à un coup monté anti-juif, cherche la vérité en enquêtant, discute avec Yakob du charlatanisme du pope, de la philosophie de Spinoza que Yakob avait tenté de découvrir, de la « malédiction qui pèse sur la Russie où des hommes ont été la propriété d’autres hommes pendant si longtemps ». Gênant la plus haute hiérarchie, il est éliminé. 
La presse s’empare de l’affaire, les libéraux russes alertent l’étranger, des avocats dénoncent la vraie coupable, la mère de l’enfant, le pouvoir russe est inquiet des retombées, il y a des menaces de pogroms anti-juifs.
Un avocat juif âgé, célèbre est autorisé à une visite au parloir. Il s’entretient longuement avec Yakob, l’exhortant à la patience, l’incitant à ne pas provoquer ses adversaires et lui expliquant les dessous politiques de son affaire. « Votre affaire, déclare-t-il est intimement liée aux frustrations subies par la Russie. La guerre russo-japonaise, inutile de vous le dire, fut un terrible désastre qui entraîna la révolution de 1905, d’ailleurs inévitable. La guerre, comme dit Marx, est la locomotive de l’histoire. Ce fut une bonne chose pour la Russie, mais une mauvaise pour les juifs. Comme d’habitude le gouvernement rejeta sur nous la responsabilité de ses ennuis, et, en moins de vingt-quatre heures après la publication des réformes consenties par le tsar, trois cents villes furent simultanément le théâtre de terribles pogroms. Mais vous le savez, bien sûr. Quel juif l’ignore ?  »
« L’antisémitisme n’était pas le seul fléau sévissant en Russie, ceux qui persécutaient des innocents n’étaient jamais des hommes libres ».
La fin du roman est ambigüe, Yakob est emmené sous escorte cosaque à cheval à son procès, sous les huées des antisémites mais aussi sous des acclamations de certains, témoignant d’un espoir vers plus d’humanisme. Roman coup de poing et coup de cœur.

 

« Les Années » d’Annie Ernaux

Annie Ernaux est née en 1940 en Normandie. Elle a reçu le Prix Nobel de littérature 2023 « pour le courage et l’acuité clinique avec laquelle elle découvre les racines, les éloignements et les contraintes collectives de la mémoire personnelle ».

« Ces images disparaîtront »… ainsi commence le livre.

Images, expressions, slogans, situations, flashes, photos, descriptions, comportements, sons… l’auteur nous fait avancer des années d’après-guerre à nos jours par petites touches qu’elle veut impersonnelles. Elle tisse le fil de sa mémoire et celui de la mémoire collective.

Elle est là, présente -les quelques photos d’elle, choisies et décrites avec soin en témoignent- mais elle a l’art de rester distante tout au long du texte qui est un miroir de notre société. Elle fait resurgir en nous des images qui sont les nôtres sans faire passer de message politique comme on aurait pu s’y attendre. L’auteur a voulu simplement faire un constat.

A chaque page, j’ai eu envie de souligner, de retenir les passages qui m’évoquaient mon enfance, puis mon adolescence et enfin l’âge adulte.

Annie Ernaux m’a permis de « ramasser » mes souvenirs, mes ressentis d’un temps qui a passé, « de sauver quelque chose du temps où l’on ne sera plus jamais ». C’est ainsi qu’elle termine son récit.

J’ai été émue, nostalgique à la lecture de ce texte tout en finesse.

Ma mémoire a été réactivée par des faits-divers marquants. J’ai pu constater l’évolution des mentalités, des comportements sociaux en France.

C’est un ressenti très personnel et je doute que ce genre de littérature soit universelle, qu’elle puisse avoir un impact sur des lecteurs dont le vécu est différent, que ce soit ceux de la génération actuelle ou, plus largement, ceux de langue étrangère.

 

« La propagandiste » de Cécile Desprairies, 1er roman

Cécile Desprairies, née en 1957 est philosophe, germaniste et historienne de l’Occupation en France. Auteur de nombreux ouvrages historiques sur le sujet, elle aborde pour la première fois le registre romanesque pour raconter l’histoire de sa mère, Française pro-nazie : un récit glaçant qui vient courageusement couronner une vie consacrée au besoin de comprendre et, loin des discours familiaux, de replacer dans sa réalité concrète la terrible signification des mots « Occupation » et « Collaboration ».

Au milieu des années 1960, la narratrice alors enfant assiste chaque matin dans une ambiance de « gynécée » à de curieuses réunions dans l’appartement parisien de ses parents, au 1er étage d’un très chic immeuble Haussmannien. Sous le patronage de sa mère, véritable « maîtresse de cérémonie », tante, grand-mère, et cousine s’immergent avec nostalgie dans l’évocation à demi-mot d’un âge d’or perdu, «cette époque qui leur a été favorable » où « elles ont su se débrouiller », « une sorte de conte de fées » dont elles se félicitent de « n’être pas passées à côté ». La petite Cécile, témoin muet d’un spectacle en langue étrangère sans sous-titres, ne comprend pas et s’interroge, le mystère encore épaissi par les étranges marottes maternelles, consistant à lui faire réciter « comme une ritournelle », les verbes irréguliers allemands, ainsi que les villes et les fleuves d’outre-Rhin.

Mais parfois, au détour d’une phrase ironique, un passage d’un cynisme effrayant, la pétrifiait voire l’horrifiait !!!. Les femmes évoquaient la « Rafle-du-Vel’-d’Hiv’ », sur le mode de la constatation, à la façon d’un épisode météorologique de type caniculaire « des juifs ont été menés là en autobus » disaient-elles. C’était en juillet, il faisait une chaleur étouffante. Il y avait beaucoup de monde et on entendait beaucoup de brouhaha à travers la verrière. Par un interstice, «  un juif avait tendu à ma grand-mère une montre en or, en échange d’un verre d’eau. Ma grand-mère avait pris la montre mais n’avait pas donné le verre d’eau ». C’était dit sans émotion. Elle se demandait si elle avait bien entendu…..

Mais qui est cette Lucie, sa mère, toute puissante et si intrigante ? Elle découvre un jour son passeport allemand de 1943. Elle avait vécu un grand amour fou avec Friedrich, nazi convaincu, « chercheur en biologie génétique, une spécialité prometteuse pour qui envisage la science sous un aspect racial, prêt à se lancer dans des expériences à la Mengele !!!. Pour lui, les expériences sur les souris, les juifs ou les rats, c’est un peu la même chose. Horrible !!!.

Lucie suit un double cursus : droit et biologie. « Elégants, actifs, fusionnels, ils ont les mêmes idées, les mêmes ambitions, les mêmes valeurs…. » Elle l’épouse mais se retrouve veuve à 24 ans. Elle va vivre pendant 62 ans sans jamais, jamais renier cet amour fou. «  L’exaltée » aurait pu être le titre de ce roman.

Son travail ? Sa collaboration ? C’est La Propagandiste convaincue, passionnée. Le nazisme, c’est un tout et elle adhère pleinement. Femme très vive, elle trouve des formules, des slogans, elle traduit des concepts nazis en termes français. Pour la première fois c’est la guerre des images, des mots et de la propagande. Elle ne veut pas de gloire ni de pouvoir. Elle est heureuse.

Pendant l’occupation, Lucie et sa famille ont appartenu à un monde de riches, basé sur la spoliation et cultivé des relations avec d’autres nazis français. A la Libération, elle se fait plus discrète. Comment peut-on avoir cette intelligence tactique de se fondre dans la masse, cette intelligence de rejoindre l’armée américaine au moment de l’épuration (peur d’être tondue, d’être marquée au fer rouge, d’être lynchée) ? Elle devient interprète et part en Amérique et se fait oublier pendant 2 ans.

Revenue en France, elle épouse Charles, un haut fonctionnaire, pétainiste convaincu, ce qui lui permet de changer de nom, tout en continuant de mentir.

C’est une histoire noire, très noire, mais racontée parfois avec humour. L’autrice a attendu que tous les propagandistes soient morts, pour se lancer dans l’écriture de ce roman familial. Ce travail de recherche fut fastidieux, elle a mis 15ans à le réaliser.
Quel regard a-t-elle sur sa mère ? Femme tragique, blessée, héroïque….Elle voulait surtout COMPRENDRE…..Cette figure maternelle restera un mystère…
Comment une enfant de la 3ième République, qui est arrivée à se faire une place dans la société peut trahir les valeurs de la dite République ? Comment peut-on épouser l’idéologie nazie et entrer en collaboration ?
Maintenant que le livre est achevé et publié, « JE RIS JAUNE » C’est ironique dit-elle.    

 

 « Misericordia », de Lidia Jorge                                                        prix Médicis étranger 2023

L’auteure, portugaise, a écrit de nombreux romans, en particulier Le Rivage des murmures, Le Vent qui souffle dans les grues et Les Mémorables. Misericordia a obtenu le prix Médicis étranger 2023.

L’ouvrage contient les souvenirs de «Dona Alberti», recueillis pendant trente-huit heures au total dans un dictaphone, d’avril 2019 à juin 2020, et sur un petit carnet dans lequel elle griffonnait péniblement des notes poétiques. C’est sa fille qui, après sa mort, a transcrit fidèlement ces témoignages de son séjour dans l’EHPAD «Hôtel Paradis».

Dona Alberti ne peut plus marcher ni se servir vraiment de ses mains, mais elle a une excellente mémoire et un sens aigu de l’observation. Elle est très sensible aux bruits, aux odeurs (comme le parfum à la bergamote de Lilimunde, la jeune aide-soignante qui s’occupe très bien d’elle), aux mouvements de son fauteuil roulant.

Dona Alberti évoque beaucoup sa fille, qui n’est jamais nommée, et qui vient la voir très souvent  Elle exige que celle-ci soit toujours impeccablement coiffée et habillée, et lui demande fréquemment de faire des livres qui finissent bien, au lieu de décrire les vies difficiles de petites gens, de personnages misérables… La vieille dame a beaucoup de mal à admettre que l’écrivaine écrive ce qui lui plaît et proclame qu’elle fait l’amour avec l’univers ! Mais toutes deux s’aiment profondément, et la mère finit par accepter que sa fille suive sa vocation.

Cette fille, elle l’a eue, quand elle était mineure, d’un séducteur, ami de son père. Elle l’a élevée toute seule, et ce bel homme lui a fait le don inestimable d’un atlas et d’un globe terrestre, qui l’ont amenée à se passionner pour la géographie. Et la voici qui s’obstine, après la perte de cet atlas, à chercher où se situe la ville de Bakou.

Un autre bel homme fait alors son entrée à l’Hôtel Paradis, le sergent Almeida, qui joue aux cartes, anime les longs après-midis et baise la main des dames. Et les pensionnaires en sont toutes amoureuses secrètement. Il se tient à la disposition d’Alberti pour répondre à toutes ses questions sur les pays et les capitales. Mais il meurt soudainement, et cette disparition suscite une grande tristesse.

Dona Alberti s’intéresse à tous ceux qui l’entourent, aux histoires d’amour des  aides soignantes, aux bavardages de ses amies pendant les repas, au passage des saisons.

Mais elle doit  lutter contre les assauts nocturnes d’un monstre velu aux ailes de chauve-souris, qui essaie de la piéger avec des questions philosophiques et de l’étouffer : c’est la nuit -qui pourrait symboliser la mort- toujours vaincue par la farouche résistance de la vieille dame.

La santé des résidents se détériore, à cause d’une invasion de grosses fourmis, puis le Covid qui après  la France, l’Espagne, l’Italie, atteint le Portugal puis l’Ehpad. Les soignants, puis les résidents sont atteints les uns après les autres, et les survivants doivent se barricader presque sans nourriture, dans une solitude effrayante…

Pour l’ultime visite de la nuit, Dona Alberti résiste et lui lance : «Lâche-moi, ô nuit. Je suis pleine d’énergie. Je veux retourner dans la cour d’école et sauter jusqu’à ce que mon chapeau s’envole».

Il s’agit d’un livre très original, si profond, si vrai, qu’on est durablement ému en le lisant. On s’en souvient, on en rêve quand on l’a refermé.

 
On a bien aimé aussi

« Attasuer la terre et le soleil » de Mathieu BELEZI                                   Prix Inter 2023

Mathieu Belezi, de son véritable nom Gérard Martiel Princeau. Né à Limoges, géographe de formation, il a enseigné aux Etats-Unis avant de s’installer dans le sud de l’Italie. Il décide de se consacrer à l’écriture en 1999. Il a commencé à écrire sous son nom, puis a écrit une quinzaine de livres sous son pseudo ; sa trilogie algérienne dont fait partie « c’était notre terre » et « le vieux fou » est un de ses plus grands succès.

« Attaquer la terre et le soleil » est un livre très fort, qui nous plonge dans l’Algérie du 19ème siècle, au début de la colonisation des Français.

Nous allons suivre alternativement, deux voix, d’une part celle d’une femme Séraphine, représentant une des familles françaises pauvres, qui sont venues « faire fortune » en Algérie. Ou plutôt, à qui on a vendu le rêve de venir faire fortune, avec la promesse d’hectares de terre donnés par le gouvernement français. Et d’autre part une voix d’homme, celle d’un soldat anonyme, d’un régiment de l’armée française qui a pour objectif d’accompagner et de sécuriser l’installation de ces colons. Au travers de ce double récit tragique, mais très beau, on va être immergé dans la folie et l’enfer de cette colonisation.

L’écriture est très puissante, très imagée, très musicale aussi dès l’ouverture du roman, avec des alternances de courts chapitres sans trop de ponctuation, coupée par la litanie de Séraphine, et des chapelets de mots crus.

Côté colons, l’arrivée en Algérie est une déconfiture totale. Les familles en général des ruraux, viennent de territoires qui se défont, qui sont sans moyens, mais qui leur permettaient de vivre presque normalement. L’absence d’avenir les a incités à croire avec naïveté les promesses d’un eldorado. En réalité, après des semaines de voyage, d’abord jusqu’à Marseille, puis l’attente du bateau, puis la terrible traversée suivie du périple en camion, ils vont se retrouver parquer dans un espace de terre aride, vierge de toute culture, loin de tout, espace grillagé, dans lequel ils vont devoir vivre sous des tentes le temps de construire des abris. Les conditions sanitaires sont déplorables, le choléra décimera d’ailleurs plus de la moitié des arrivants, les conditions de sécurité le sont tout autant, puisque les arabes des villages avoisinants n’ont de cesse que d’attraper l’un d’entre eux pour le tuer sauvagement. Malgré tout, « ils acceptent le sort que Dieu réserve à tout être humain qui pose les pieds sur la terre » et restent. Au milieu de cette vie difficile, percera malgré tout l’espérance, l’auteur nous livrera avec poésie dans des envolées lyriques, des moments de joie, le temps d’un mariage, d’une fête, d’une cueillette collective. On mesure dans ce livre, à la fois le mensonge d’état, qu’il a fallu pour faire migrer cette population pauvre par une promesse de vie meilleure, et les années de labeur acharné, de souffrance pour arriver à survivre. On imagine bien que pour les générations suivantes, le récit de cette première génération restera prégnant et synonyme de leur terrible sacrifice.

Côté armée, c’est plus complexe… la glorification de la France, et les pratiques locales qui les déciment, vont provoquer des pulsions de mort chez les soldats déracinés, nourris par un discours guerrier :

« Parce que vous êtes la force, l’intelligence, le sang neuf et bouillonnant dont la France a besoin sur ces terres de barbarie. Et que cette force, cette intelligence et ce sang neuf sont infiniment précieux ». On assistera ainsi à des scènes de viols collectifs, des opérations de pillage de villages, d’humiliation des chefs de village. Là-aussi, mais à l’autre bout de l’échelle, on mesurera ce qu’a été la mise sous coupe de l’Algérie par la France. Et on assiste au cercle infernal de la vengeance qui germera dès cette période, à l’opposé de ce qui nous a été dépeint.

En résumé, un livre dérangeant, cruel et lucide sur l’histoire du début de la colonisation, un peu à contresens de ce qu’on entend actuellement, mais à lire !

 

« Vous ne connaissez rien de moi » de Julie Héraclès                           Prix Stanislas : meilleur premier roman de la rentrée littéraire 2023

C’est un roman, ainsi indiqué sur la couverture, et dans un bref avant-propos Julie Héraclès précise: « Ce roman s’inspire de faits réels mais ne prétend aucunement être une reconstitution historique. Les dates et les lieux ont été, pour la plupart, respectés mais l’enchaînement des événements est pure fiction. »

Mais la célèbre photographie de Robert Capa le 16 août 1944 à Chartres, immortalisant une femme tondue portant son nourrisson, figure sur le bandeau de cet ouvrage. Cette photographie a inspiré ce roman, mais cela porte à équivoque, laissant supposer que l’on va lire l’histoire correspondante : oui et non : il y a des données réelles, représentant la toile de fond, mais les noms sont modifiés, ainsi que des faits, qui sont romancés. Il faut se reporter pour la véritable histoire de La Tondue de Chartres à l’ouvrage de Philippe Frétigné et Gérard Leray : La Tondue 1944-1947 dans la dernière édition (Tallandier-Texto- 2020), des éléments nouveaux ayant été découverts entre 2005 et 2009 : l’histoire est évolutive…

Ce roman se situe donc dans cette période troublée de la fin de la deuxième guerre mondiale, avec l’épuration des « collabos », les dénonciations, les exécutions sommaires.

C’est l’histoire de Simone Grivise (dans la réalité Simone Touseau) et de sa famille dans la vie quotidienne de commerçants sur le déclin, évoluant des années 1920 (Simone est née en 1921) jusqu’à cette période de 1944.

Les chapitres alternent les épisodes de la journée du 16 août 44 et le déroulement de la vie de Simone. Petite fille, dissipée, mais volontaire, elle a fréquenté les écoles et institutions catholiques. Sa grande sœur, Madeleine, la préférée de Maman, aidera Simone efficacement. Simone, enfant, avait admiré Bernadette Soubirous, adolescente elle admire l’Allemagne, un peu naïve mais déterminée, elle devient plus tard traductrice. Sa jeunesse est jalonnée de vexations, de désillusions, de souffrances (un avortement clandestin), mais aussi d’espérances, puis surtout d’amour pour Otto, un officier allemand, aux prix d’épisodes malencontreux ou malheureux, avec toutefois de rares rencontres de belles personnes. Elle acquiert une capacité de résistance qui lui fera surmonter la journée terrible du 16 août 1944 face à la vindicte « FFiste » et populaire.

« Je vous plains, vous qui me haïssez sans savoir. Vous ne connaissez rien de moi. ». Ce sont les dernières phrases du roman.

On éprouve de l’empathie pour Simone Grivise (et par procuration pour Simone Touseau).

Ceci a été reproché à Julie Héraclès, comme une volonté de réhabilitation de Simone Touseau, par des historiens et notamment par un descendant de déporté sur dénonciation de Simone Trouseau.

L’auteure s’en est défendue (La grande Librairie, 4 octobre 2023) précisant qu’elle apportait de l’humanité. « Ce n’est absolument pas mon projet de réhabiliter cette femme. Au contraire. Ce qui m’intéressait, c’était d’explorer les motivations qui ont pu être les siennes. En les explorant, j’ai ajouté des éléments qui peuvent la rendre humaine. Mais ce n’est pas la dédouaner. Seulement se dire que le mal est commis par des gens ordinaires. Elle était ordinaire. »

L’équivoque Simone Grivise, Simone Touseau persiste…Néanmoins ce livre est très émouvant, l’approche psychologique est fine. L’écriture traduit le parler populaire de l’époque. Un livre à lire, il incite à réfléchir sur cette période d’épuration.

 

Café littéraire du 5 décembre 2023
Nos coups de cœur

« 10 jours dans un asile » de Nelly Bly

Edition en anglais par le New York World en 1887, en français par les Editions du Seuil en 2015.

Voici comment Nelly Bly est devenue une célèbre journaliste d’investigation. Elle a accepté, le 22 septembre 1887, à la demande du rédacteur en chef du New York World, Joseph Pulitzer, de se faire interner dans un des asiles de fous de New York, incognito, pendant au moins une semaine. Puis de témoigner dans le journal.

Entrée dans une pension-bureau de placement pour femmes de la Deuxième Avenue, elle inquiète ses voisines en s’asseyant dans l’escalier ou sur son lit, et en répétant qu’elle recherche «ses seuls amis, des troncs d’arbres». Des policiers l’escortent donc jusqu’au tribunal, devant un juge qui, apitoyé par cette jeune fille de 23 ans, la fait examiner par plusieurs médecins. Et elle est internée dans l’asile d’aliénées de Blackwell Island, en face de Manhattan.

Là, elle découvre  «le monde de l’arbitraire et des brimades» : la nourriture des femmes est insuffisante, froide et d’une odeur infecte. Le bain hebdomadaire se prend, pour toutes les femmes à la file, dans la même baignoire dont l’eau froide sert à tout le groupe, qui est étrillé et savonné (cheveux, visage et corps) par une vieille armée d’un linge répugnant. Sans se sécher, on se retrouve dans un lit, au matelas recouvert de toile cirée, entre deux draps et une couverture trop courte. Les nuits sont très bruyantes, avec les cris des pauvres folles et les rondes des infirmières, dures et insensibles. Voyant qu’elle dort très mal, on lui administre de force «un breuvage qui sentait fort le laudanum», et elle s’en tire en se faisant vomir.

Nelly Bly s’exprime calmement, de manière vraiment sensée, mais ne parvient pas à faire admettre qu’elle est saine d’esprit, tout comme plusieurs de ses compagnes, qui sont simplement en convalescence ou étrangères : selon les médecins, «elles sont folles et souffrent d’hallucinations.» Nelly est indignée de voir que les patientes subissent le terrible froid humide avec des vêtements trop minces : elle proteste auprès du seul médecin humain, qui fait distribuer aux malades des vêtements chauds. «L’infirmière me menaça de me régler mon compte si je continuais à moucharder.»

Continuant de protester contre les mauvais traitements et le manque de dignité qui règne dans l’asile, elle finit par être punie et privée de visites. C’est alors qu’un avocat ami lui fait savoir qu’elle peut quitter l’asile, si elle le souhaite. Et elle peut enfin rentrer à Manhattan, au bout de 10 jours.

Ses articles dans le New York World, révélant au grand public les conditions indignes de vie dans un asile, font sensation.

Quelque temps après, elle est convoquée par le Grand Jury, et témoigne sous serment.

Pour aller inspecter l’établissement public, les jurés lui demandent de les accompagner.

Mais il y a eu des fuites, et les locaux crasseux ont été nettoyés en urgence, les patientes les plus atteintes, éloignées, et une nourriture plus convenable, présentée. Des infirmières finissent par avouer qu’un médecin les a prévenues de l’inspection. Le sous-directeur ne peut «dire avec certitude si l’eau du bain était froide et si elle était, ou non, fréquemment changée», mais admet que la nourriture n’était point convenable et finit par concéder : «je suis content que vous ayez révélé toute cette histoire».

Malgré cette mise en scène, le Grand Jury donne raison à Nelly Bly «et son rapport à la Cour recommanda tous les changements que j’avais proposés. Et grâce à cette enquête, la commission des budgets de la ville de New York a octroyé un million de dollars supplémentaires aux hôpitaux psychiatriques de Blackwell Island».

Ce premier témoignage d’une journaliste d’infiltration de 23 ans, courageuse, déterminée et profondément humaine, nous fait découvrir, après les lecteurs américains, les conditions de vie inadmissibles et dégradantes d’un grand établissement public.

 

 « Martin Eden » de Jack London          paru en Amérique en 1909, en France 1921

On ne présente plus Jack London. Tout le monde connait l’aventurier, le navigateur, un peu moins l’éleveur de chevaux et de porcs dans un ranch. Martin Eden est, de tous ses livres, le plus autobiographique.

Martin Eden est le dernier d’une fratrie de 6 enfants. Parents disparus très tôt. A 11 ans, ME doit se débrouiller seul. Il s’engage sur un bateau pour une campagne de pêche. De retour à terre, il dissipe son argent dans les bars, plus tard avec les filles. Puis il repart pour une autre campagne.

Lors d’un séjour à terre, il porte assistance à Arthur, jeune bourgeois pris dans une rixe. Pour le remercier, Arthur invite Martin à un dîner dans sa famille. Martin fait la connaissance de Ruth, sœur d’Arthur. Martin est ébloui tandis qu’elle se plaira à l’aider dans son désir de culture. Martin, passionnément amoureux mesure le gouffre qui le sépare de Ruth. Pour le combler, il se lance dans de multiples lectures, écumant les bibliothèques. Et comme il est intelligent, il acquiert des connaissances très vastes tout en menant une vie de misère. Convaincu qu’il doit être écrivain, il écrit des nouvelles des livres qui tous sont refusés par les éditeurs. Ruth, amoureuse aussi le conjure en vain de prendre une situation plus assurée. Martin Eden prend de plus en plus conscience de l’hypocrisie et de la vanité de la bourgeoisie. A l’occasion d’un dîner chez les parents de Ruth, le jeune homme prend à partie l’un des notables invités. Pour Ruth, c’en est trop. Elle rompt sa relation avec Martin. Ce dernier est profondément peiné. Mais, curieusement, c’est alors que le succès arrive. Ses publications s’arrachent, les éditeurs lui font de superbes contrats. Mais cela arrive trop tard. Martin est profondément déçu par la société. Son idéalisme est heurté par la misère des uns et l’opulence affichée des autres. Très généreux, il partage largement sa richesse nouvelle avec la brave logeuse qui parfois lui portait un bol de soupe, avec sa sœur. Fatigué, il rêve d’évasion, de soleil, de plage. Il embarque pour les iles. Mais, il n’ira pas au bout du voyage et se laissera glisser dans la mer.

J’ai beaucoup aimé dans ce livre, le courage, la générosité, l’idéalisme de Martin Eden. Jack London veut dénoncer d’une part l’hypocrisie des notables riches et le manque d’assistance de l’état envers les très pauvres

 

 « Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur »  de Harper Lee

Publié en 1960, cet ouvrage est un classique de la littérature américaine (Il est étudié dans les collèges aux Etats Unis). Lee mettra deux ans et demi pour écrire ce roman partiellement autobiographique qui se passe dans les années trente. C’est le livre qui la fait connaître et qui est un énorme succès lorsqu’il parait.

  1. Lee est née en 1926 dans une petite ville de l’Alabama dans le sud des Etats Unis. Son père est avocat et éditeur de journaux locaux. Il lui inspirera le personnage de Atticus Finch, l’avocat et père des enfants, héros du roman. Lee a comme voisin et camarade de classe un certain Truman Capote (auteur de « De sang froid »), lui aussi lui inspirera un personnage : celui de Dill Harris, le voisin, petit et efféminé, des enfants Finch. Harper Lee sera l’amie et la secrétaire de T. Capote avant de se lancer dans d’écriture de son premier et longtemps seul ouvrage : « To kill a Mockingbird », « Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur ».

 Le titre est un conseil du père avocat à ses enfants (« c’est un péché de tuer un oiseau moqueur »). Il fait aussi référence à la question noire : c’est le plaidoyer pour la justice des droits civiques des Afro-Américains dans la société rigide des années trente. On peut aussi le lire comme un roman d’apprentissage où l’on voit des enfants grandir et prendre peu à peu conscience des préjugés et de la méchanceté des adultes.

A travers les yeux de Scout et de son frère Jem, enfants de l’avocat Atticus Finch, on explore grâce à  l’humour, l’irrationalité des adultes face aux problèmes des classes sociales et la question noire, du sud des Etats Unis des années trente. Ces deux enfants blancs, orphelins de mère, sont élevés par une servante noire (Calpurnia), éduquée,  qui leur fait découvrir la condition des siens. Leur refuge et terrain de jeux est la nature et leur imagination débordante leur fait vivre des aventures parfois terrifiantes. On voit évoluer les enfants au fil des pages, mûrir et prendre conscience des préjugés des adultes, notamment  sur la question noire lorsque l’un noir est accusé à tort du viol d’une jeune fille blanche. Il sera défendu par leur père, l’avocat blanc Finch, qui en paiera les conséquences : menaces de mort et lynchage des enfants,  dans lequel son fils Jem perdra l’usage d’un bras. Les deux enfants échapperont à la mort grâce à l’intervention d’un handicapé que la société considérait comme un monstre dangereux.

Un film en sera tiré : « Du silence et des ombres » de R. Mulligan avec G. Peck

Il faudra attendre 50 ans pour lire le deuxième livre de H. Lee (« Va et poste une sentinelle »)

« Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur » est un roman dans la veine de « Tom Sawyer » de M. Twain (1876). On y retrouve les thèmes du Sud, de l’enfance, des contraintes sociales, de l’aventure dans la nature, de la question noire (un noir est également accusé  à tort). L’humour y est aussi présent et l’histoire a une base autobiographique. Mais le roman de Lee est plus moderne, plus original, plus profond et plus touchant.

 

 « Connemara »,  de Nicolas Mathieu       

Nicolas Mathieu est né en 1978 à Epinal. Il a obtenu le prix Goncourt en 2018 pour son roman « Leurs enfants après eux « . Ces deux romans, Leurs enfants après eux et Connemara se déroulent dans l’est natal de l’écrivain.

Le titre Connémara fait référence à la chanson de Sardou, chantée aussi bien dans les fêtes populaires de province qu’aux sélectes soirées parisiennes, comme HEC. Cette chanson fait le lien entre ce qui nous rassemble et ce qui nous sépare, entre les deux France que l’on retrouve dans ce texte.

Ce roman raconte l’histoire de deux quadragénaires ayant grandi dans la même petite ville de l’est. Christophe auréolé de son titre de champion de hockey sur glace était la coqueluche du lycée, toutes les filles en étaient amoureuses (y compris Hélène), mais il sortait avec Charlotte ! Hélène, brillante élève, quitte la région pour intégrer une école de commerce ; ses études finies elle connait une belle réussite sociale et professionnelle : beau mariage, belle maison, poste important dans un cabinet conseil… Un burn-out lui fait quitter Paris pour une vie plus tranquille à Nancy. Elle retourne donc avec son mari dans l’est où elle a grandi et intègre un cabinet conseil.

Christophe, lui, sans ambition n’a jamais eu envie de franchir les limites de sa région. Il est en train de divorcer et vit entre son fils, quand il en a la garde, et son vieux père qui commence à divaguer. Il vend des croquettes pour chien. Un peu insatisfait cependant, il songe à un retour au hockey pour lui redonner un peu de panache. Malheureusement ses copains le tirent vers le bas, le poussent à boire et plombent ses espoirs, il se prend malgré tout à rêver d’une vie meilleure.

Hélène se pose des questions existentielles, s’interroge sur sa vie, sur la routine de son mariage avec un mari qui ne la regarde plus beaucoup ; une aventure extra conjugale mettrait un peu de piment dans cette routine. A la faveur de leur quarantaine, les deux protagonistes vivent un certain désenchantement qui les questionne sur le sens de leur vie.

Par le hasard des réseaux sociaux, Hélène et Christophe se retrouvent et nouent une relation cachée.

C’est à travers ces deux protagonistes que Nicolas Mathieu va peindre avec talent une confrontation entre deux mondes. Celui d’Hélène qui s’est construite pour gagner et celui de la classe moyenne de Christophe. Si leurs mondes sont différents, ils arriveront tant bien que mal à vivre une relation amoureuse.

Nicolas Mathieu observe la société des années 1990 à 2017 avec un regard de sociologue. Il en parle en connaissance de cause, avec l’authenticité de ce qu’il en a compris. Hélène et Christophe sont les marqueurs de ces deux mondes affirmés fortement au moment de la campagne présidentielle d’ E. Macron. N. Mathieu scrute avec acuité la société qu’il met en scène pour en faire une fresque sociale et politique ; il pose un regard acéré sur l’époque qu’il analyse avec un humour féroce. Les cabinets conseils qui se précipitent pour assurer la gestion du territoire en font les frais, la description qu’il en fait est glaçante. Il donne chair à ses personnages et en décapant le vernis des apparences fait ressortir leurs complexités. Avec un grand sens de la narration il nous balade sans jamais nous perdre de leur adolescence au mitan de leur vie.

Ce Roman met en jeu la crise de la quarantaine, le temps qui passe entraînant la perte des illusions mais aussi une possibilité de rebondir ; il questionne sur l’impact du milieu social. Manifestement, l’auteur choisit son camp, il a plus d’affinité avec la classe moyenne qu’avec ces gagnants de la mondialisation dont il fustige la réussite.

Vous l’aurez compris j’ai beaucoup apprécié cet éclairage très fort et sensible de Nicolas Mathieu sur  la société qu’il décortique.

Nicolas Mathieu gratte là où ça fait mal, enlève la carapace sous laquelle on s’abrite.

 

 «  Un profond sommeil » de Tiffany Quay Tyson

Ce livre sorti en 2022 est écrit par une jeune américaine, enseignante  dans un centre artistique de découverte et apprentissage de la littérature à Denver, Colorado. « Un profond sommeil » a été récompensé par de nombreux prix et a reçu un accueil très enthousiaste de la critique comme du public.

En 1976, la narratrice, Roberta Lynn dite Bert, a 14 ans et vit à White Forest dans le Mississipi avec son frère aîné Willet et sa petite sœur Pansy. Un jour d’été, en dépit des mises en garde maternelles, le trio est parti se baigner dans les eaux profondes d’une ancienne carrière, lieu réputé maudit, au plus épais de la forêt. Cette carrière fascine et inquiète. On murmure que des esprits malveillants s’y cachent. Mais les enfants n’en ont cure et, pourtant, l’irréparable se produit, Pansy disparait et, malgré les battues, demeure introuvable. Face au drame qui anéantit leur mère jusqu’à provoquer sa mort et provoque le départ définitif de leur père, seuls Bert et Willet refusent de baisser les bras.

 Quatre ans plus tard, persuadés que cette quête les mènera d’une façon ou d’une autre à Pansy, les deux jeunes gens se lancent sur les traces paternelles et débarquent dans les marais des Everglades, dans le sud de la Floride, là où il y a longtemps l’histoire familiale a commencé. Bert est persuadée et en convainc son frère que leur père est mêlé à la disparition de Pansy. Le retrouver c’est la retrouver…

Commence pour Bert une errance dans la touffeur oppressante et les labyrinthes sans fin des marais. L’auteure mêle alors à la narration vivante, imagée et sensible de Bert, n’abandonnant jamais aucune piste aussi angoissante soit-elle, un récit anonyme sur les réminiscences de la souffrance noire dans les plantations, sur la guerre de Sécession, sur la ségrégation. Le récit revient aussi sur les traces familiales indissociables de l’histoire du Sud des Etats-Unis, avec ses superstitions, ses légendes peuplées de monstres et de fantômes auxquels Bert croit se heurter, avec le racisme toujours présent, avec les méandres tortueux des esprits humains que le dédale des canaux et des chenaux dangereusement inextricables des marais  rend perceptible.

Ces deux récits menés en parallèle, celui vécu de Bert, celui décrit anonymement, rendent en même temps fascinant et passionnant l’ouvrage. Tiffany Quay Tyson peint avec force les décors menaçants et grandioses des Everglades, l’air saturé d’odeurs de décomposition végétale, la magnificence de la flore, l’angoissante présence d’animaux et d’ombres mystérieuses.

L’auteure excelle aussi à donner une image très évocatrice de ses  personnages : Bert, déterminée et courageuse dans sa recherche de sa sœur mais aussi de l’histoire familiale, Willet qui progressivement évolue vers une vie « normale » avec sa compagne, le père faux monnayeur, la mère anéantie par le chagrin…La somme de la qualité littéraire du texte, de l’intérêt de l’intrigue, de l’étrangeté du décor font « d’un profond sommeil » un ouvrage passionnant et remarquable. Il rappelle beaucoup par cet ensemble de qualités l’excellent livre de Delia Owens « Là où chantent les écrevisses », un incontournable best-seller, meilleur livre 2022.

 

On a bien aimé aussi

« La Terre vaine et autres poèmes » de T. S. Eliot

Publié en 1922, le poème « La Terre vaine » est reconnu comme le chef-d’œuvre de T. S. Eliot. Les éditions du Seuil en proposent une parution dans la collection Points Poésie, avec une traduction de Pierre Leyris.

Qui est Thomas Stearns Eliot ? Né en 1888 dans le Missouri, il publie ses premiers poèmes en 1910 dans une revue. Il s’installe à Londres. Là, il rédige des poèmes, mais aussi des romans, des pièces de théâtre et des essais. Il meurt en 1965. Le prix Nobel de littérature lui a été attribué en 1948.

L’ouvrage regroupe cinq recueils, qui sont classés par ordre chronologique de 1910 à 1942 et qui offrent un véritable travail sur la langue. Les poèmes, tous en vers, ont un titre qui donne sa tonalité à chacun, comme « Cantique à Siméon », prière adressée au Seigneur. La poésie de cet Américain devenu citoyen britannique est une poésie de la foi. Un poème intitulé « Lune de miel » a été écrit en français par l’auteur. De nombreuses citations en italien, en grec, en allemand et en latin, figurent en exergue des textes. Des thèmes très divers sont abordés, comme l’hippopotame, le restaurant, ou bien le tragique de la noyade des navigateurs. Le dernier recueil traite de la mort et paraît montrer une vision plus sombre et plus pessimiste de l’existence.  T. S. Eliot se livre parfois à une réflexion sur le travail du poète qui apprend « à maîtriser les mots », et à mettre en ordre « les escouades indisciplinées de l’émotion », s’opposant en cela à la poésie romantique.

 

Café littéraire du 7 novembre 2023
Nos coups de cœur

 

« Madame Hayat » d’Ahmet Altan                                      Prix Fémina étranger 2021

Traduit du turc par Julien Lapeyre de Cabanes.

Ahmet Altan est un auteur turc, engagé en faveur de la démocratie ; il a écrit sur le génocide Arménien et les Kurdes. Il a été emprisonné pendant 5 ans, puis finalement relaxé et libéré.

Son roman « Je ne verrai plus le monde » a reçu le prix André Malraux en 2019

Le texte Madame Hayat  a été écrit en captivité.

Ce roman est à la fois un hymne à la littérature et à son pouvoir d’émancipation, et la critique d’un régime qui sombre dans la dictature. Cela en fait une déclaration d’amour à la liberté.

Le livre se situe dans un pays qui n’est jamais nommé, mais on peut imaginer qu’il s’agisse de la Turquie d’aujourd’hui : c’est en tous cas un pays où la répression sévit et où l’avenir se referme sur les personnages de manière progressive.

Fazil, le personnage principal est un jeune étudiant en lettres, qui part étudier dans une ville loin de chez lui ; il est issu d’une famille rurale aisée, ruinée suite à une décision arbitraire du régime «on arrête la production de tomates » et devient boursier.

Dans cette grande ville, il trouve à se loger dans une pension où se côtoient des personnages très attachants, qui auront tous à faire avec le régime : un « poète » rebelle, Gülsüm le travesti fan de foot, Madame Nermim, la professeur  de lettres fantasque. 

Lui travaille le soir comme figurant dans une émission de télévision.

C’est là qu’il va faire la connaissance de Mme Hayat, plantureuse quinquagénaire, personnage incroyable de présence, de générosité, qui aime le sexe, et les documentaires. Il va vivre avec elle une passion amoureuse hors norme, mélange d’érotisme, de tendresse maternelle et d’éducation civique : au travers de tous les documentaires qu’ils regardent ensemble après l’amour, elle trouvera toujours à lui prodiguer une leçon de vie reflet de l’actualité. Grâce à elle, il va découvrir la liberté de parler de tout, de pouvoir se passer de tout … et surtout, le courage.

En parallèle, et quasi simultanément, il va rencontrer à l’université, Sila, une jeune étudiante en littérature, passionnée et plus éveillée politiquement que lui, car sa famille a été spoliée de tous ses biens par le régime. Il va vivre avec elle une idylle. Sila veut partir, partir en Amérique, car elle ne voit plus d’issue dans ce pays où les scènes de violence avec des barbus se multiplient, où la liberté individuelle est bafouée, d’autant qu’elle est une femme. Fazil, lui, se questionne.

Ce roman décrit cette double histoire d’amour, dans un contexte politique d’oppression, et la transformation de Fazil , qui , d’un personnage un peu naïf et falot, va  s’éveiller à la vie, à l’amour  à la politique  et découvrir et comprendre les mouvements de résistance au régime .

Comment choisir entre les deux femmes ? faut-il rester dans un pays qui sombre dans l’obscurantisme ? la littérature est-elle un remède à tous les maux ?  Peut- on concilier amour et engagement politique ?

Telles sont les questions posées dans ce formidable livre, presque universel, sur la liberté.

Mention spéciale pour le style poétique de l’auteur.

Extrait

« Je me souviens d’une phrase d’Hésiode… : « partout où elle allait, l’herbe croissait sous ses pieds charmants ».

Elle m’apparut comme une vaste prairie d’herbe verte, une douce prairie qui s‘étendait à perte de vue sous le soleil, part d’une nature infinie dont rien ne la séparait : sa joie pure, sa fraiche et tendre volupté évoquaient ces herbes qui ondulaient sous une brise inlassable, et sa désinvolture, qui illuminait tout ce qu’elle touchait d’une teinte légère comme un matin d’été.

Tout ce qu’elle désirait, elle le désirait avec passion : une lampe, danser, moi, une pêche, faire l’amour…. Et je crois que l’illimitation naturelle de ses désirs avait précisément sa source dans la foi qu’elle avait de pouvoir s’en défaire. » 

 

« Les voyageurs de l’aube » d’Henri Gougaud

Henri Gougaud, né  en 1936 près de Carcassonne, est un écrivain, un poète, un conteur et un chanteur français mais aussi occitan.

En 2015 il écrit « les voyageurs de l’aube » : dans un modeste ermitage au cœur du désert égyptien, Nathan, un vieux Copte, attend la mort avec sérénité. … Il est le gardien de cet endroit vers lequel convergent des voyageurs qui attendent une caravane pour poursuivre leur chemin.

Il s’éteint paisiblement et est remplacé tout à fait fortuitement par un homme plus jeune qui va prendre sa succession et continuer grâce à un âne qui fait le va et vient avec le village le plus proche une histoire d’amour uniquement épistolaire. Puis arrivent des voyageurs venant de Bagdad, d’Ispahan, de Constantinople, de Jérusalem. La caravane n’arrivant pas ils vont tour à tour raconter leur histoire, compliquée, violente parfois amis toujours empreinte d’une certaine humanité.

Ce livre devrait se lire à voix haute tant le récit est plein d’alexandrins ou d’octosyllabes. C’est une sorte de conte des mille et une nuits se passant dans un Orient disparu, qui fait rêver même si il n’est pas exempt d’horreurs. L’écriture poétique est magnifique : on ressort de ce livre apaisé où l’amour, le temps, la vie, la mort, la fraternité, la religion se répondent comme par enchantement.

 

« Perspective(s) » de Laurent Binet

Il s’agit d’un polar historique épistolaire, d’une uchronie (récit d’évènements fictifs à partir d’un point de départ historique). Dans ce roman nous côtoyons  les hommes politiques, les religieux, la papauté,  les artistes de la Renaissance.

A FLORENCE, en 1657  tout n’est que bouillonnement, et passions.

L’Italie est une mosaïque de duchés à laquelle s’ajoutent les états pontificaux. Philippe II d’Espagne et son oncle Ferdinand 1er de Habsbourg, empereur du Saint Empire, occupent une grande partie de ces duchés.

 La France, gouvernée par Henri II et Catherine de Médicis son épouse, occupe, elle aussi, certains de ces territoires. Le duc de Guise tente de conquérir Naples avec le soutien de Piero Strozzi Maréchal de France et cousin de Catherine.

Cosimo de Médicis, marié à Eléonore de Tolède, est duc de Florence.

Tous ces personnages vont interagir à propos d’un meurtre et d’un scandale qu’ils voudraient élucider.

Le peintre Pontormo est retrouvé assassiné au pied des fresques auxquelles il travaillait depuis 11 ans. Une partie basse de la fresque a été maquillée et un tableau qui déshonore la fille du duc a été trouvé près du corps.

Vasari, lui-même peintre et architecte, est chargé de l’affaire par le duc de Florence.

Pour l’assister à distance, il se tourne vers le vieux Michel Ange exilé à Rome.

Va s’ensuivre un incroyable échange de 176 lettres équivoques. Tout le monde y va de ses doutes, de ses hypothèses, de ses commérages, de ses secrets. Nous accédons par des perspectives différentes dans les sphères de la cour du Prince, des couvents nostalgiques de Savonarole, des ateliers des peintres. Tout le monde est suspect. 

Le style est particulier. Il veut nous rendre lisible le genre de correspondance au XVIe siècle. La succession des lettres échangées entre de nombreux personnages rend parfois la lecture malaisée.

L’affaire est menée avec maîtrise, le suspense est bien présent et le dénouement incroyable !

Cette intrigue permet à l’auteur de donner la parole aux artistes dépendant des Grands de l’époque, au petit peuple trop souvent exploité. Les échanges entre les peintres leur donnent l’occasion de louer ceux qui ont fait évoluer les techniques de peinture, la perspective en particulier.

Roman original, foisonnant et bien construit.

 

« Les abeilles grises » d’Andreï Kourkov

Andreï Kourkov est Ukrainien, né en 1961 à Léningrad dans une famille communiste, toute sa vie il dira niet au parti ; il vit depuis son enfance en Ukraine à Kiev ; il est russophone, écrit en Russe, amoureux des  langues, il en parle 7 dont le français et le japonais.

Dans une zone grise de no man’s land, entre la République populaire autoproclamée du Donetsk par les séparatistes pro-russes et l’Ukraine, MalaStarogradivka est un village évacué par tous ses habitants, trois ans après le début de la guerre, sans électricité, sans commerce, où la poste ne passe plus et où survivent deux hommes esseulés, d’environ cinquante ans, « ennemis d’enfance ». Pachka habite dans la rue Chevtchenko, trafique avec les séparatistes pour de menus services, un peu de nourriture, des cigarettes, de l’alcool, croit qu’après la guerre « tout deviendra beau comme avant » ; Sergueï l’apiculteur habite la rue Lénine, abandonné par sa femme et sa fille parties en zone libre, vivote entre ses ruches et ses bouteilles de ratafia au miel ; son affaire « d’apithérapie » séance de sieste apaisante en position allongée sur les ruches, a périclité depuis la guerre. Le rude hiver enneigé rapproche ces deux esseulés qui finissent par s’entraider, la méfiance mutuelle faisant place à une complicité dans la débrouille. Les bruits de la guerre sont proches, les roquettes russes ou ukrainiennes fusent au-dessus de leurs têtes, l’une d’entre elles a ravagé leur église. Pachka frappe un soir en compagnie d’un russe en habit de camouflage, venant de sa lointaine Sibérie « protéger » les Ukrainiens attaqués, et peut-être redonner un jour un peu de couleur au village comme chez lui, là-bas, Sergueï réplique qu’il n’y a jamais eu de couleur chez eux, que tout est gris dans le Donbass, et qu’il ne veut pas l’aide des russes.

Malgré cette grisaille, la vie de Sergueï est illuminée par celles de ses abeilles, et à l’approche du printemps, à la recherche de chaleur et de fleurs, il décide de prendre la route en direction de la Crimée à bord de sa vieille « Jigouli » déglinguée, toutes ses ruches dans une remorque, avec l’adresse d’un apiculteur Tatar rencontré des années auparavant lors d’un « Séminaire d’apiculteurs ». Le road-movie à travers le sud de l’Ukraine, les couleurs de ses champs absentes du Donbass, est une ode à la liberté, un temps de campements sauvages loin des bourgades, un temps de rencontres et d’échanges frugaux, pots de miel contre  repas chaud, une parenthèse avant les tracasseries des postes frontières. Le passeport Ukraine-Donbass attire d’un côté la pitié, de l’autre la presse russe avide de témoignage d’un « réfugié ».

La Crimée, pays de vignes ensoleillées, parcourues par des randonneurs ou des vététistes est bien loin de la grisaille du Donetsk, et un paradis pour les abeilles. Mais cette beauté est un trompe-l’œil, Sergueï découvre l’état policier russe imposé aux Tatars musulmans, à travers la famille Tatare de son contact retrouvé, découvert mort assassiné, le fils aîné bientôt arrêté sous un prétexte fallacieux ; la mère comprend l’absence d’espoir pour sa fille et demande à Sergueï de favoriser son départ en Ukraine pour faire des études. Harcelé par les forces d’occupation, il reprend la route du retour en compagnie de cette jeune fille, pour laquelle il demande l’aide de son ex-femme partie hors du Donbass.

A travers les rêves de Sergueï, ses réflexions intérieures, à travers les silences et les sons de la nature lorsque se taisent les armes, on découvre ce conflit absurde à l’échelle individuelle et les conflits interethniques persistants entre les tatars et les russes, passés sous silence par les médias occidentaux.

 

« Le passeport de monsieur Nansen » d’ Alexis Jenni

Assez connu pour un passeport qui conférait une nationalité aux réfugiés bloqués par les conflits, ce document reconnu internationalement lui valut le NOBEL de la paix en 1922.

Nansen naît en 1861 à Christiania (futur Oslo), dans une Norvège rattachée, comme province du Danemark.

Fils d’un juriste, religieux et rigide, il va faire à la fois d’excellentes études universitaires en zoologie et biologie marine, à 20ans il devient conservateur de l’Université de Bergen, et bat le record du monde de patinage, et fut plusieurs fois Champion de ski de fond, excellent nageur et grimpeur.

Friand d’exploits géographiques il va faire la première traversée du Groenland et tenter la découverte du Pôle NORD, sur la FRAM, et les raconter dans ses livres.

Fantasque et aventureux, il mène une vie où le relationnel international va le faire émerger et devenir un héros national.

A cela s’ajoute un physique de Viking.

C’est l’homme qui a réussi tout ce qu’il a entrepris, il ne joue jamais, ses exploits tentés et/ou gagnés lui ont donné une petite notoriété dans un petit pays ignoré des Grandes puissances.

Coup de cœur pour ce bel inconnu, qu’Alexis JENNI sait rendre à la fois intéressant et cocasse.

 

« L’Enragé » de Sorj Chalandon

Sorj nous dit : « Si je n’avais pas été un enfant battu, je n’aurais pas pu écrire cette histoire là. »

En 1977, alors que l’auteur travaillait à Libération, il apprend que « le centre d’éducation surveillée » de Belle-Ile-en-Mer allait être fermé. Ce mot désignait en fait une colonie pénitentiaire pour mineurs (12-21 ans).

A partir de 1880, les petits voyous des villes, les vagabonds des campagnes mais aussi des cancres turbulents, des gamins abandonnés et orphelins ont été « rééduqués ». C’étaient plutôt des maisons de redressement pour en faire plus tard, des adultes soumis…

L’histoire

Octobre 1932, Jules Bonneau dit La Teigne (c’est mon matricule et ma rage) est enfermé avec d’autres dans ce centre pénitentiaire de Belle-Ile. Entre les murs de cette prison, règnent les brimades, les humiliations, la violence. C’est la loi du plus fort du côté des adolescents mais aussi du côté des surveillants, des matons qui exercent une violence constante souvent injustifiée en totale impunité. Seul souvenir de sa mère, un ruban glissé dans la poche… La Teigne est un voyou mais aussi un enfant abandonné, rempli de rage qu’il a du mal à contenir. « Je rêvais de tuer pour ne pas avoir  à le faire ». Intolérant à l’injustice, Jules Bonneau corrige les caïds, les forts en gueule, les forts en poings, ceux qui touchaient les petits dans les douches. Il prend sous son aile, Camille Loiseau, un orphelin malingre surnommé «  Mademoiselle », victime de la cruauté des grands qui abusent impunément de lui.

Mais le 27 août 1934, c’est la rébellion. Les 56 colons se révoltent et s’échappent. Coincés sur l’île « L’océan, c’est notre gardien le plus cruel. Celui qui nous surveille, qui nous épargne ou qui nous assassine », traqués comme du gibier par le personnel du centre, les gendarmes, les braves gens de la ville récompensés d’une pièce de 20 francs (4 pains de 3 kgs) pour  chaque fuyard récupéré. Ils sont tous capturés. Tous… Non ! Aux premières heures de l’aube un évadé manque à l’appel. C’est Jules Bonneau !!! Saura-t-il desserrer les poings pour attraper la main tendue ? C’est tout l’enjeu de ce drame inspiré par une histoire vraie.

A travers ce récit, le romancier nous plonge dans l’atmosphère confinée d’une île où se côtoient mesquineries et grandeur d’âme, noblesse du travail des pêcheurs, courage des femmes. Il dessine en toile de fond, l’histoire de la France de l’entre-deux guerres, marquée par la montée des fascismes et l’esprit de résistance des Bretons.

Il invite dans son récit, un personnage surprise qui se trouvait sur l’île à l’hôtel du port le soir de la révolte : Jacques Prévert qui a écrit le poème (inspiré du bagne) « Chasse à l’enfant » Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !….. Vous le trouverez dans le recueil « Paroles »

Comme à son habitude, c’est avec ses tripes, d’une écriture à la fois lyrique et tranchante que l’écrivain décrit la violence, la haine de cet enfant « enragé » dont il connaît intimement la souffrance, thème récurrent de ses romans.

Ce Jules est en fait son double, celui qu’il aurait pu être, lui que son père voulait envoyer au bagne, ce Jules qui lui aussi sera secouru, aidé, ce Jules qui n’aura jamais connu la tendresse et les bras maternels.

Et le roman prend une puissance plus grande encore avec cet aspect autobiographique quand Sorj peut crier maintenant à son père disparu :

         «   T’as raté !!! Je ne serai pas comme toi, je ne serai pas un petit salopard »….

 

On a bien aimé aussi

« Une femme en contre-jour » de Gaëlle Josse

Voici un livre, plutôt d’ailleurs un documentaire, mais qui est fascinant, tant par l’intérêt du personnage qu’il décrit que par la qualité littéraire qu’il démontre.

C’est donc, sous le titre utilisant un terme photographique « une femme en contre-jour » que Gaëlle Josse rend compte de la vie de la photographe devenue célèbre après sa mort, Vivian Maier.
Quelques mots sur l’auteure. Elle est française, a écrit, à ce jour, plusieurs ouvrages où se côtoient des faits de la grande histoire et ceux de l’histoire des individus. Ainsi « le dernier gardien d’Ellis Island » dans lequel son directeur, à la veille de fermer en 1954 ce site d’accueil des immigrants ouvert depuis 1892, se remémore ces hommes et ces femmes, dont la plupart venaient d’Europe et qui, par leur trajectoire, lui ont laissé des images fortes. Livre présenté au café littéraire.

Gaëlle Josse joint à un souci de documentation très exigeant, un regard pénétrant sur les personnages et une grande qualité d’écriture. Ce qui fait la force du bref (156 pages) mais intense ouvrage qu’elle consacre à Vivian Maier.

A travers des éléments de biographie, souvent parcellaires faute de sources fiables, l’auteure s’efforce d’explorer la surprenante personnalité de Vivian Maier, ignorée de son vivant, aujourd’hui reconnue et célèbre et dont la découverte revient à un jeune agent immobilier, John Maloof, qui récupère lors de la vente aux enchères de Vivian Maier, alors sans ressources, un lot de négatifs, plus de 30.000, en 2007, dont il prendra conscience au bout de quelques temps du grand intérêt et qu’il révèlera alors.
L’histoire de Vivian Maier est compliquée et souvent obscure.

Née à New York en 1926, d’origine française par sa mère et austro-hongroise par son père, elle mourra à Chicago en 2009 dans le plus grand dénuement et sans avoir que son œuvre est en train d’être découverte et reconnue.

L’existence familiale est chaotique et souvent obscure. La mère, originaire d’un petit village du Champsaur, Hautes-Alpes, immigrée et mariée aux E.U, choisit de retourner en France en emmenant sa fille, puis retourne aux Etats Unis. La période de sa vie passée en France laissera à Vivian des images fortes qu’à l’âge adulte, effectuant de nombreux voyages dans son pays d’origine, elle concrétisera par de nombreux clichés.

Vivien Maier, faute d’une structure familiale solide, doit se débrouiller toute seule. Petits boulots, vendeuse, serveuse, garde d’enfants, avec une période un peu plus faste lorsqu’elle est nounou de 3 garçons dans une riche famille bourgeoise, ceux-là même qui à la fin misérable de sa vie lui viendront en aide. Cependant sa vie matérielle difficile ne l’empêche jamais de se livrer à sa passion, la photographie, que le cadeau bienvenu d’une tante, Alma, un appareil photo, lui a fait découvrir. Une exclusive passion, qui, associée à une mobilité assez exceptionnelle à son époque, va lui faire traduire en images, sa vision, son ressenti, des Etats Unis sillonnés du nord au sud, d’est en ouest, l’Asie, l’Amérique du Sud, l’Europe… Elle photographie sans relâche. Son travail se centre surtout sur les portraits, et d’abord ceux des exclus, « les abandonnés du rêve américain », ouvriers, chômeurs, personnes âgées, les marginaux sur tous les territoires visités, les enfants livrés à eux-mêmes et, en continu, des autoportraits innombrables comme un témoignage muet d’elle-même dans sa vie solitaire, vagabonde, témoin attentif et insatiable du spectacle de la vie.

Gaëlle Josse s’interroge sur ce personnage finalement assez mystérieux : « Qui était donc cette femme libre, audacieuse… et qui fit une œuvre à la fois forte et magistrale ? Etait-elle une sensibilité exacerbée, une insondable solitude, protégée, dissimulée derrière une bizarrerie assumée et… de trop larges vêtements ? »

On peut juste en dire qu’elle fut, durant 5 ou 6 décades, cette photographe insatiable, son Rolleiflex accroché autour du cou comme une partie intégrante d’elle-même, qu’elle accumula des dizaines de milliers, peut-être des centaines de milliers, de clichés qu’elle ne développa jamais, qu’elle ne vit donc probablement pas, et qui font aujourd’hui l’objets d’expositions importantes, de ventes recherchées. Elle est reconnue comme une photographe majeure de la seconde partie du 20ème siècle.

Dans ce livre-portrait, Gaelle Josse s’efforce de dégager ce qui dans cette artiste l’élève au-dessus des autres photographes. Elle reconnait cependant qu’elle manque souvent de sources sures et plutôt qu’une biographie, c’est (à son tour !) un portrait forcément subjectif qu’elle nous livre, comme si en analysant son œuvre, elle en construisait le personnage de l’artiste.

Dans ce livre l’engagement passionné de l’écrivaine pour son personnage est remarquable ainsi que l’élégance et la fluidité du style. Pas un coup de cœur mais une découverte très féconde d’une personnalité « en contre-jour » et par la même assez fascinante.

Pour voir les œuvres de Vivian Maier :    La maison de la photographie, Pisançon , Htes -Alpes

Expo au musée du Luxembourg sept. 2023_ Janvier 2024

 

 « Cézanne : Des toits rouges sur la mer bleue » de Marie-Hélène Lafon

Cet essai, tout récent puisqu’il vient de paraître en septembre 2023, revient sur la figure du peintre Paul Cézanne. Chacune de ses cinq parties est subdivisée en trois.

Dans la première, écrite à la première personne et qui se distingue par l’italique, l’auteur explique chaque fois son rapport à Cézanne et les raisons qui l’ont poussée à écrire sur lui : ce fut une lente maturation du travail de l’écriture. Le lecteur peut par exemple suivre l’écrivain au Louvre, dans l’atelier des Lauves où travaillait l’artiste, ou bien dans sa lecture du catalogue de l’exposition de 1985.

Dans la deuxième, assez brève, le lecteur trouvera des extraits de lettres de Paul Cézanne ou de sa famille.

Dans la troisième, le lecteur rencontrera un contemporain du peintre qui parle de lui. Ainsi, le docteur Gachet puis la mère de l’artiste, le père, la compagne devenue épouse Hortense Fiquet, et enfin, Vallier, son modèle, présentent tour à tour leurs pensées sur Cézanne. Au fil de la lecture, le lecteur se prend à attendre qui sera le nouveau personnage qui décrira l’impressionniste.

A travers l’essai se dessine le visage du peintre de génie aux « manières d’ours ». Le père, ayant réussi dans la finance, regrette que son fils n’ait pas voulu prendre la même voie. Cependant, Marie-Hélène Lafon décèle chez les deux une ambition pour « aller plus loin, plus haut ». Hortense trouve avec une certaine dureté que les tableaux ne sont pas finis. Vallier, le jardinier, apporte, avec sa simplicité, un point de vue extérieur à celui de la famille. Au sujet de son livre, dans une interview, l’auteur déclare : « Quand je pense à ces joueurs de cartes, ses paysans, ce sont là, incarnés à vif, les personnages de mes livres. Ce sont aussi des personnages de Giono, il y a un rapport à la littérature qui fait que je suis en pays de connaissance ».

 

Café littéraire du 3 octobre 2023
Nos coups de cœur

 

« Une longue route pour m’unir au chant français » de François Cheng

François Cheng nait en 1929 en Chine. Ecrivain, poète et calligraphe, naturalisé français en 1971 et membre de l’Académie française depuis 2002. Il est issu d’une famille de lettrés et d’universitaires. Ses travaux se composent de traduction de poèmes chinois en français et inversement, d’essais, de monographies consacrées à l’art chinois, de recueils de poésies, de romans et d’un album de ses calligraphies.

Dans ce livre, François Cheng évoque, depuis son adolescence, le cheminement long et laborieux qui l’a conduit à embrasser la langue française dans toute son œuvre.

En 1937, la famille se réfugie à Chongqing chassée par les envahisseurs japonais. Après huit ans d’occupation japonaise, ce sont les nationalistes et communistes chinois qui se déchirent. Le jeune homme vient d’avoir son bac mais il est d’une nature très tourmentée. Il fait une fugue de plusieurs mois affrontant « pour la première fois la brutalité et la sordidité de l’existence humaine ». Enfin, il rentre à la maison où ses parents l’accueillent très simplement, sans aucun reproche.  

En 1948, le père obtient un poste à l’Unesco et arrive à Paris avec François. Le reste de la famille suivra l’année suivante. Pendant ce temps, la Chine est bouleversée par le changement de régime. Les parents décident alors d’émigrer aux USA laissant François seul à Paris car le jeune homme est passionné par la culture et la langue française. Il se consacre à l’étude approfondie de la langue  dans une solitude et un dénuement très difficiles. En 1960, il fait des études universitaires puis prépare un diplôme de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes. En 1969, il est chargé de cours à l’université Paris VII. Alors seulement, il peut avoir un salaire et mener une vie un peu moins précaire. Il mène de front cet enseignement et ses propres travaux sur la connaissance des grands poètes français. Au fil des pages, on est confondus par la grande érudition de cet homme qui s’est totalement approprié la langue française. Ce qui lui vaudra la reconnaissance suprême d’entrer à l’Académie française en 2002.  

Ce livre est extrêmement dense. Onpeut le lire et le relire pour saisir toute la richesse du personnage. On ne peut qu’être ému de découvrir un adolescent aussi tourmenté.  Quant à l’homme, on ne peut qu’admirer sa ténacité, son courage et finalement son immense connaissance des poètes français : il a pleinement atteint son but.

 

« L’escapade  » Henry de Régnier de l’Académie Française.  Illustrations de P. E. Vibert
Edition du Trianon. Edition numérotée : 177 / 1850 .1929
Sous-titre : « L’œuvre romanesque de H. de Régnier » (romans du 17 et 18ème siècle)

Henry de Régnier est un écrivain et poète, né en 1864 à Honfleur et décédé à Paris en 1936. Il est proche du symbolisme. Son épouse Marie de Hérédia était la fille du poète José Maria de Hérédia, son ami et mentor. Mais il n’est pas heureux en ménage. Marie entretient une relation avec son ami le poète et romancier Pierre Louÿs. Il en ressent de l’amertume et celle-ci transparait dans son œuvre : ses poèmes (« Le miroir des heures »), ses contes et ses romans (« La double maîtresse », « L’escapade »). Régnier a une prédilection pour le 18éme siècle où il puise ses sujets.

« L’Escapade » est un roman historique qui se passe entre 1738 et 1739. C’est aussi un roman romantique surprenant, dans le goût du 18éme siècle, pourtant écrit en 1925. Il est question d’amour, de châteaux, de familles nobles en décomposition. Il met en scène la violence de la vie et de l’amour de différents personnages masculins face à une héroïne qui semble incarner la pureté et la naïveté (Anne-Claude de Fréval ). Celle-ci tombera finalement amoureuse d’un beau cavalier qui se révèlera être un chef de bande de brigand (le capitaine Cent Visages). Elle le rejoindra, s’apercevra de son erreur, et le tuera après une nuit d’amour. Proche des héroïnes de Barbey d’Aurevilly (1808-1889), oscillant entre passion et pureté, elle est une figure romantique (« des yeux sombres sous de beaux sourcils foncés animaient la clarté d’un teint irréprochable et clairement frais ») et désuète (elle finira sa vie seule dans son château).

L’histoire est romantique, mais aussi très sensuelle. « L’escapade » (fuite, écart de conduite, selon la définition) avait été jugée par l’Académie : « trop sexuellement explicite ». Certains poèmes de Régnier le sont aussi. Mais ici, il y a une morale : l’impur est puni et l’héroïne abusée se retire du monde.
Le style est surprenant (emploi de mots surannés : « Palsambleu, Madame … », « Souffrez, Mademoiselle, que je me nomme à vous… », « Diantre ! ») comme la forme : on comprend à la fin que l’histoire est racontée en « flash back ».

« L’Escapade » est un livre peu ordinaire, facile à lire, presque léger, sensuel, qui nous plonge dans un temps révolu. L’écriture est belle ce qui ajoute encore au plaisir. L’ouvrage abondamment illustré et la rareté de l’édition numérotée ont aussi contribués au plaisir.

 

« Un été à l’Islette » de Géraldine Jeffroy

Ce court roman de 107 pages commence par une lettre adressée à Millou, jeune soldat, par Eugénie, son amie. Le lecteur apprend que celle-ci, devenue institutrice pour subvenir à ses besoins, est arrivée au château de l’Islette en juin 1892. Situé près d’Azay-le-Rideau dans l’Indre, le château en est une petite réplique. La narratrice vient y faire l’éducation de Marguerite, six ans, petite-fille de la propriétaire, Mme de Courcelle. La région rappelle à la préceptrice ses lectures de Balzac.

Tout le monde s’active pour recevoir la visite de deux artistes parisiens : c’est Camille Claudel qui va arriver, accompagnée par Rodin, qui repart aussitôt à Paris. Camille, qui se sent seule, va échanger une correspondance avec le musicien Claude Debussy. Tandis que, cet été-là, elle peaufine « La Valse », en exécutant ses sculptures la nuit à grand bruit, Claude Debussy, désireux d’unir la musique à la poésie, travaille à « L’Après-midi d’un faune », s’inspirant d’un poème de Mallarmé. Dans la chambre de Camille se trouve l’œuvre de Rimbaud « Les Illuminations ». Ainsi, le lecteur est amené tout au long du roman à trouver mention des artistes du 19ème siècle (Wagner, Verlaine, Nadar). Lors de la fête du 14 juillet, Eugénie et Camille sympathisent plus encore. L’orchestre, le parc à l’anglaise, le lâcher de ballons, la course aux ânes, tout plonge alors le lecteur dans la fin du 19ème.

Puis, Rodin rejoint Camille. Il prend Eugénie comme secrétaire deux heures par jour tandis qu’en échange, Camille enseigne le dessin à Marguerite. C’est le moment où il s’essaie à son monumental « Balzac », sur la demande de Zola et de la Société des Gens de Lettres.  Le « Grand Homme » part visiter les châteaux de la Renaissance et s’en inspire. Après la joie des retrouvailles, les disputes dans le couple se multiplient, à cause surtout de la jalousie de Camille. Le roman évoque Paul Claudel, qui, lui, contrairement à sœur, exerce un métier en accord avec ses origines bourgeoises.

Au bout d’une semaine, Rodin repart à Paris, étant donné qu’on va lui remettre la Légion d’honneur. L’auteur en profite pour engager une brève discussion sur l’artiste qui se vend.

Le musicien vient rendre visite à la sculptrice au château de l’Islette. « La Valse » est terminée. Debussy joue sa composition. Eugénie quittera le château, emportant avec elle « un grand couffin ».

L’écriture est agréable. L’éventuelle monotonie du récit est coupée par l’alternance entre la narration d’Eugénie et la correspondance. Les lettres sont transcrites en italique, ce qui fait que le livre est facile à lire. Construite selon une succession de chapitres, la lecture est aérée. Tout est esquissé, aucun thème n’est approfondi. A la fin, une instructive « note de l’auteure » reprend et explique les centres d’intérêt du roman : Camille, qui réussira ses plus beaux travaux après 1892, Rodin, qui continuera six années son « Balzac », Debussy, qui apparaît comme un artiste moderne. 1892 est la fin du mouvement romantique.

 

« La jungle » d’ Upton Sinclair

Upton Sinclair (1878-1968) est un journaliste Américain inconnu quand « la Jungle » parait d’abord en feuilleton puis publié en 1906, en plusieurs millions d’exemplaires et traduit en plus de 33 langues. Il est l’auteur de Oil (Pétrole) roman de 1927 adapté au cinéma « There will be Blood »

A la fin du 19ème siècle, des vagues d’immigrants Européens viennent se fracasser au rêve Américain après avoir vendu tous leurs biens. Une famille de douze lituaniens, le vigoureux Jurgis, son père Antanas, Ona sa fiancée, Elzbieta belle-mère d’Ona et ses six enfants, son frère Jonas, ont quitté leur pauvre Lituanie rurale. Captivés à leur arrivée à Chicago par l’immense complexe des abattoirs, sa modernité toute relative, capable de transformer chaque jour en denrées comestibles 10 000 bovins, autant de cochons, 5 000 moutons, soit 8 à 10 millions d’animaux par an, ils sont accueillis par d’ex-compatriotes déjà en place. Tous les adultes de la famille sont rapidement employés, Jurgis l’homme fort de la famille ne comprend pas les collègues aigris, en colère contre les patrons exploiteurs. Il va déchanter face aux malheurs qui pleuvent sur la famille, face à la misère de masures insalubres, à la tromperie d’un agent immobilier sans scrupule qui leur vend un taudis et n’explique pas la notion d’intérêt, aux effroyables ateliers sans hygiène, sans sécurité. Son père meurt des conséquences infectieuses d’un travail les pieds dans l’acide, Jurgis se blesse et perd son travail, le plus âgé des enfants quitte l’école à 15ans pour l’abattoir, sa femme subit les avances de son patron, est enceinte mais meurt en couches dans des conditions effroyables, son petit garçon chéri meurt noyé dans un torrent de boue. Jurgis, vaincu après 3 ans seulement, quitte cette famille et l’enfer de ce soi-disant « monde libre», part à l’aventure, le long des routes, retrouvant le goût de l’air non pollué, d’un monde rural de verdure et de rivières claires, la liberté de travailler à sa guise dans des fermes opulentes, de manger à sa faim. Mais au hasard des rencontres, il devient brigand des rues, homme de main d’un homme politique pour piper des élections, s’exclut progressivement, revient à Chicago et entre dans la mouvance des activistes socialistes, fasciné par un discours d’un brillant orateur  socialiste, sorte de précurseur de la décroissance. Les dernières pages du roman qui jusqu’alors relevait plus du reportage journalistique, devient un pamphlet  théologico-politique, très novateur, avec un discours végétarien, une morale anti-individualiste.

Dans le but de dénoncer la corruption des grands trusts de la viande avec une classe politique, l’horreur de la condition ouvrière dans les abattoirs de Chicago, l’absence de toute protection, Sinclair est envoyé par le rédacteur en chef de son journal enquêter pendant sept semaines de travail dans les usines de conditionnement. Il a reçu des menaces de mort des cartels de la viande et son livre a entraîné un scandale sans précédent, non pas pour la corruption et les mauvais traitements envers les migrants, mais pour la description crue des ateliers, les méthodes pour transformer le moindre recoin de chair pourrie ou malade en saucisse ou pâté. « Je voulais toucher le cœur du public, je l’ai touché à l’estomac par accident » dit l’auteur. Le président Roosevelt, malgré son opposition aux idées socialistes de l’auteur, lance une enquête, confirmant les descriptions de Sinclair. Des lois et des organismes de contrôles furent créés, dont en 1906 la loi fédérale sur l’inspection des viandes et la loi sur les aliments et drogues, future FDA Food and Drug Administration, en 1922 le bureau des normes du travail, en 1938 le salaire minimum et l’interdiction de presque tout le travail des enfants. Ce roman dépassa les frontières, provoquant une interdiction des conserves américaines en Allemagne. Sinclair fut néanmoins déçu par ces décisions, son objectif était la dénonciation de la corruption entre monde politique et monde des affaires.

 

« Psychopompe » d’Amélie Nothomb

Que signifie le titre du 32ième roman d’Amélie Nothomb ?

-c’est un adjectif apparu au 19ème siècle en France pour parler d’un Dieu ou d’un héros conduisant les âmes des morts aux Enfers ou les en ramenant. L’écrivaine fait référence à Hermès psychopompe ou à Orphée psychopompe.

-mais le terme est également un substantif masculin. Quelques exemples : on dit que Charon, Dieu de la mythologie grecque, faisant passer sur sa barque les âmes des défunts vers le séjour des morts, est un psychopompe. Dans les légendes de basse Bretagne, l’Ankou qui se charge de cette tâche à l’aide d’une charrette grinçante, est un psychopompe. Et dans l’iconographie chrétienne l’Archange St Michel est représenté en psychopompe des élus au Paradis = c’est l’allégorie de la victoire finale du Bien sur le mal. Mais le rôle d’un psychopompe n’est pas de juger les défunts, mais simplement de guider leurs âmes vers leur dernière demeure dans l’au-delà.

Ceci étant dit, envolons-nous maintenant… Dans ce texte très personnel, Amélie confie son amour pour les oiseaux. C’est une autobiographie aviaire.

L’histoire commence avec un conte chinois, très intéressant mais cruel, sur des grues blanches que lui racontait sa nourrice Nishio-San quand elle avait 4 ans, au Japon. « Sa cruauté provoquait en moi une épouvante voluptueuse »

Mais dès l’âge de 5ans, elle fut arrachée au Japon. Son père, ambassadeur fut posté à Pékin en 1972, ce qui n’avait pas de quoi le réjouir. Amélie avait beau tendre l’oreille, elle n’entendait pas le chant des oiseaux. Et pour cause, Mao avait demandé aux Chinois de massacrer les oiseaux, responsables soit disant des famines et autres nuisances. La Chine devint un désert d’oiseaux. Le corbeau, seul, y résista !!!

Trois ans plus tard, son père fut posté à New-york (ONU). Contraste absolu, la ville regorgeait d’oiseaux. « Je redécouvris l’ivresse de se réveiller le jour et de guetter, au lit, les chants d’oiseaux »

« Je n’avais pas de défense immunitaire contre la beauté »…. (phrase magnifique)

A l’âge de 11ans, elle arriva à Dacca, capitale du Bangladesh. Il y régnait la mort. Aux oiseaux mangeurs de cadavres (vautours, corneilles) s’ajoutaient les oiseaux fluviaux (martins-pêcheurs) et les oiseaux des jardins (l’alouette, la bergeronnette du Bengale et l’hirondelle). Elle découvrit que l’oiseau était la clef de son existence. Il devint permanent en elle. « L’oiseau serait mon mystère »

Elle les constate, prend acte de leur existence mais ne les étudie pas. Au lieu de regarder les mourants omniprésents, elle contemplait les oiseaux. Et surtout l’engoulevent oreillard (à découvrir !!!). L’observation de ce volatile changea sa vie et métamorphosa son cerveau. « Cet oiseau est l’amant génial du courant d’air ! ». En rêve, elle volait.

Avec ses parents, elle aimait se rendre à l’unique station balnéaire « Cox’s Bazar du Bangladesh, pour nager dans le golfe du Bengale. Pour elle « Nager, c’était voler sous l’eau ». Son amour aviaire l’incitait à être constamment aux aguets. La contemplation perpétuelle d’un être furtif lui enseigna l’art d’aimer « L’insaisissable ».

Mais à Pâques, lors de vacances à Cox’s Bazar, l’impensable se produisit : « Les mains de la mer s’emparèrent de moi »

C’est le basculement….. Pauvre petite, dira sa mère. Grâce à ces mots, elle ne devint pas folle. Contre le vide, elle avait les oiseaux. « Qu’est-ce que voler sinon s’adonner à l’ivresse du vide ? » Elle sentait de plus en plus son squelette : «  tu es la morte ». Mais cette anorexie la sauva. Cette victoire sur la faim officialisa une autre personne en elle.

Les déplacements familiaux continuèrent : la Birmanie. Son corps était la carcasse d’un Cheval de Troie. Il contenait bel et bien un ennemi….Elle ressentait en elle 2 vies distinctes. Celle de son corps et celle de son âme. Elle pensait à Pégase = l’oiseau- cheval.

A 17ans elle vit à Bruxelles, commence à écrire et lit Rilke. Ses études terminées, elle retourne à 21 ans au Japon. Le miracle va se produire. « Mon âme toute entière résidait désormais dans mon corps »

Elle redécouvrit la santé. Une grande énergie s’empara d’elle = l’écriture.

Mais dix années de survie laissent des séquelles. L’angoisse permanente de retomber dans l’abîme.

« Désormais ECRIRE, ce serait voler ». « Mon chant serait écriture, mon vol serait ma musique. ». Pour elle, le principe essentiel est le Rythme. Perdre une mesure, c’est perdre la mesure (un coup d’aile maladroit). Ecrire est le désir le plus haut à l’égal de voler. L’intérêt d’écrire au quotidien c’est ne jamais oublier à quel point c’est difficile.

Pouvoir différencier le détail qui compte de celui qui leste, le mot puissant du mot encombrant, cela demande des années.

L’oiseau pour voler, n’emporte pas de bagage !!! Pour Amélie, écrire devient une grande liesse. Elle parle de l’écriture comme d’un vol, le matin de bonne heure. Mais parce qu’elle est un vol, l’écriture comporte l’énorme péril de la chute. Cocteau disait : le funambulisme est une étape vers l’envol. Question d’équilibre si précis qu’on s’écroule au moindre doute.

De retour à Bruxelles, les éditions Albin Michel devinrent « sa volière d’élection ». Chaque manuscrit est une migration inconnue.

A 28 ans, elle perdit un être cher, entendit la voix aimée, et un dialogue s’installa. Elle conclut : « Entre la vie et la mort, le fossé n’a rien d’infranchissable ». Ses manuscrits de plus en plus, incorporent la mort. « Soif »(2019), psychopompe du Christ.

Quand son père mourut en 2020, elle alla se recueillir sur sa tombe et sentit l’âme de son père l’étreindre. « Je rédigeai la partition de son éternité »

« J’avais aimé mon père vivant avec politesse en lui mentant chaque fois qu’il fallait ». En écrivant « Premier sang »(2021), elle se sentit libre, sans rapport de force. C’était les pleins pouvoirs !!! Ecrire la voix de son père fut psychopompe pour elle. Quand le livre fut publié, son père ne répondit plus.

« Nous sentions, ma sœur et moi qu’il nous aimait. Nous aurions aimé qu’il le dise ».

Amélie Nothomb développe la métaphore entre l’envol, la musique et l’écriture au niveau du rythme et du style dont l’objectif est d’atteindre la perfection d’approcher le sublime du vol et du chant de l’oiseau.

PSYCHOPOMPE est à tous les niveaux un livre d’espérance, qui donne de l’énergie, un éclat particulier à la vie. Il suffit de désirer très fort sur le long terme pour que « l’univers » nous récompense de notre énergie et de notre patience en concrétisant nos rêves les plus fous : voler, survivre à un viol, sortir de l’anorexie, échanger avec les morts et bien sûr « écrire » car ECRIRE C’est VOLER »   

 

On a bien aimé aussi

« Tant que le café est encore chaud » de Toshikazu Kawaguchi

Un petit ouvrage, en poche, mais très tokyoïte, juste assez simple et énigmatique pour rester savoureux, qui peut être rapproché, café oblige, du plus truculent, énigmatique aussi mais si parisien « Café de la jeunesse perdue » de Patrick Modiano

« Ce que nous confions au vent » de Laura Imai Messiona

Où l’énigmatique cabine téléphonique dans un jardin escarpé et venté, nourrit résistance, puis recueil et résilience (post-tsunami), qui est à rapprocher sans hésiter du « Peintre d’éventail » de Hubert Haddad, qui apporte aux mêmes thèmes un très grand souffle et, à nouveau, du recueillement

En somme une belle randonnée de Paris au Japon, des vivants aux morts.

 

 «  Le tour du Monde en 72 jours » de Nellie Bly

Première publication en anglais en 1890, traduction française en 2016, Editions du Seuil.

Nellie Bly (1864-1922), journaliste au New York World, était une figure légendaire de la presse américaine. Chaque semaine, elle proposait à son rédacteur en chef, Joseph Pulitzer, un sujet de reportage. En 1888, elle eut l’idée de battre le record du célèbre Phileas Fogg dans son Tour du Monde en 80 jours, écrit par Jules Verne. Mais son journal refusa de financer un tel défi, pour une femme, qui, selon les critères de l’époque, devrait voyager accompagnée… et avec de multiples malles!

Un an plus tard, Pulitzer demanda à la journaliste, âgée de 25 ans : « que diriez-vous de commencer votre tour du monde après-demain ? », elle accepta ! Se fit faire une unique robe à porter tous les jours, remplit un unique sac de voyage des vêtements indispensables et de tout ce qui était nécessaire pour écrire. Et son journal lui fournit un passeport « et deux cent livres en pièces d’or et billets de la Banque d’Angleterre ».

Son tour du monde commença le 14 novembre 1889, à 9 heures 40 et 30 secondes.

Il réussit à tenir en haleine les lecteurs du World, grâce aux articles qu’elle envoyait à chaque étape et à une habile publicité : les lecteurs étaient invités à parier sur la durée exacte du voyage de Nellie Bly, le gagnant bénéficiant d’un voyage tous frais payés en Europe : une semaine à Londres, une à Paris puis à Rome.

Et voilà notre aventurière embarquant à New-York sur le steamer Augusta Victoria, luttant vaillamment contre le mal de mer et retardée par des vents contraires, puis débarquant en Angleterre, où elle voyage en train.

En France, elle  prend le temps d’aller à Amiens rendre visite  à Jules Verne, très désireux de rencontrer la jeune journaliste. Elle demande à l’écrivain comment lui est venue l’idée de ce tour du monde en 80 jours ; celui-ci lui répond qu’un article du Siècle donnait cette durée, mais qu’il avait compris que ces calculs ne prenaient pas en compte l’existence des méridiens…

Et c’est en train que Nellie Bly traverse toute l’Italie en longeant l’Adriatique, son petit sac de voyage à la main, embarque à Port-Saïd où elle voit pour la première fois un alligator, emprunte le Canal de Suez, fait escale à Aden où elle est fascinée par les enfants plongeurs. Elle est séduite par la beauté de l’île verdoyante de Ceylan .

Elle voyage vers la Chine à bord de l’Oriental, visite en pousse-pousse Singapour où, au zoo, elle est émue pas un orang-outan, sensible et intelligent.

Le voyage vers Hong-Kong se passe dans des conditions difficiles, avec des tempêtes qui retardent son bateau. Les lecteurs sont tenus en haleine : arrivera-t-elle à temps pour Noël ? 

Puis c’est le Japon, dont la beauté plait beaucoup à l’aventurière – qui souligne aussi les réussites de son modèle économique.

En bateau vers San Francisco, c’est maintenant le chemin du retour pour Nellie Bly. Mais quand elle débarque, une tempête de neige a provoqué des congères qui retardent son voyage.

Un train spécial la conduit vers Chicago, et chaque arrêt attire les foules, qui acclament la jeune femme.

A son arrivée à la gare de New York, le 25 janvier 1890, 10 coups de canon sont tirés en son honneur! Et le New York World conclut : «Pour la première fois dans l’histoire du monde, la circumnavigation de la Terre par une femme sans guide ni escorte sera consignée».

Des reportages très vivants, qui nous reportent cent trente ans en arrière, et nous font redécouvrir les médias et les moyens de transport de l’époque et surtout une pionnière, décidée, drôle et passionnante.