2024 – 2025

Café littéraire du 3 juin 2025
Nos coups de cœur
«Convoi pour Samarcande» de Gouzel lakhina

Gouzel Iakhina est née en 1977 à Kazan, au Tatarstan (Russie). Ses études de langues et de cinéma, à Kazan et Moscou, l’ont menée à l’enseignement de l’allemand, à l’écriture de scénarios, la traduction et le roman. Son premier roman, « Zouleikha ouvre les yeux », a reçu de grands prix littéraires. Elle vit à Moscou, avec son mari et sa fille et refuse l’exil.  Elle a un prénom tatar et a eu des ancêtres parmi les Allemands de la Volga. « Les Enfants de la Volga », son deuxième roman, a reçu le Prix du Meilleur Livre Etranger en 2021. « Convoi pour Samarcande » est son 3ième roman.

Ses romans traitent des traumatismes de l’histoire soviétique du XXe siècle. « Zouleika, ouvre les yeux » (2015), raconte la « dékoulakisation » des années 1930 perpétrée par Staline (6 millions de déportés), « Les Enfants de la Volga », s’enracine dans la communauté des Allemands de la Volga.

« Convoi pour Samarcande » est le récit épique d’un sauvetage de cinq cent enfants miséreux, orphelins ou abandonnés, lors de la terrible famine sévissant en Russie au début des années 1920, à peine sortie des années terribles de la guerre civile. Des convois ferroviaires sont affrétés de Kazan pour les évacuer vers les régions plus épargnées, au Sud-est de l’Empire, le Turkestan et la ville mythique de Samarcande, au climat moins rude qu’à Moscou, où on cueille du raisin et recueille du miel.

Le commandant Deïev, officier de l’armée rouge, travaillant pour le ministère des transports, habituellement responsable de trains de denrées alimentaires ou de bétail est mandaté par le pouvoir pour conduire 500 enfants, depuis un orphelinat de Kazan, capitale du Tatarstan, sur 4000 kilomètres, à Samarcande, au-delà de la Volga, de l’Oural et ses étendues désertes et des vrais déserts de l’Asie centrale. Il est assisté d’une commissaire à l’enfance, l’inflexible Blanche, d’une douzaine de nurses d’occasion, de Boug l’infirmier septuagénaire et d’un marmiton ne parlant pas russe, muet et idiot, qui doit se débrouiller en l’absence de provisions au départ.

Ils assemblent un train de bric et de broc, un wagon est une ancienne église orthodoxe, un ancien 1ère classe, un wagon cuisine, 5 wagons passagers d’un train arrivé de Moscou, 5 wagons 3ième classe d’une saleté repoussante, une vieille locomotive hors d’âge, pour une arche de Noé d’orphelins dépenaillés, rachitiques, malades, certains déjà grabataires, recueillis dans un orphelinat situé dans l’ancien siège de l’Assemblée de la noblesse.  Avant le départ, il faut trouver le conducteur le moins soûl, des poêles, des ustensiles de cuisine, du charbon et surtout 500 paires de chaussures pour tous ces va-nu-pieds, 1ère mission impossible de Daiev, auprès des autorités militaires qui compatiront à la misère des enfants et accepteront le prêt des bottes uniquement sur le trajet orphelinat-gare.

Les deux mois nécessaires au lieu des quinze jours attendus sont un périple infernal, une lutte incessante pour arracher le minimum de survie à la nature, aux hommes, aux pouvoirs locaux, pour Deïev, obligé à toutes les compromissions, menaces pour faire en sorte que kilomètre après kilomètre le convoi progresse. Lors du 1er arrêt, Daiev part rencontrer le commandant de la Tchéka au bourg voisin, ayant combattu avec lui au même endroit en 1918, dans des situations tragiques ; le rappel de cet épisode lui vaudra un important ravitaillement pour le convoi, à la barbe des gardiens hostiles.

Mais le choléra fait des ravages et dans chaque gare, des hordes de miséreux essaient de s’accrocher au convoi.

Le combat est aussi celui de 2 personnages dissemblables, Daiev, athée, communiste idéaliste, chef du convoi, cherchant à travers cette mission à se sauver lui-même, à se racheter de toutes les horreurs de la guerre civile et Blanche la commissaire, élevée au foyer de filles du monastère de la conception à Moscou, froide, coupante, cynique, dont le but est d’amener des enfants vivants, en désaccord avec Daiev sur les grabataires et son acharnement à recueillir à chaque étape tous les enfants délaissés, remplaçant dans le convoi les morts du choléra. Malgré leurs oppositions, le partage du wagon d’état-major permet un rapprochement inévitable entre ces deux êtres, qui font de ce convoi le centre de leurs vies, sans autre attache amicale ou familiale. Blanche parvient à donner des leçons de stoïcisme à Daiev, la négligence corporelle, l’auto-apitoiement et les pleurnicheries n’étant pas de mises dans ce combat

Entre eux deux, Boug l’infirmier septuagénaire, force de la nature, parvient avec des bouts de ficelle à apaiser et soigner les enfants. Malgré la dure école de la rue et de l’orphelinat, ces enfants muris avant l’heure obéissent aux règlements draconiens de Blanche, ne tolérant aucune désobéissance sous peine d’exclusion. Le récit de leurs vécus, les questions posées aux deux chefs, leurs rituels imaginés pour tromper l’ennui du voyage font partie des pages les plus poignantes.

La rencontre avec les rebelles cosaques, encore en butte avec le pouvoir soviétique semble hors du temps ; en échange de l’autorisation de célébrer une messe orthodoxe avec leur pope dans le wagon église, toutes les églises ayant été ravagées par la guerre, ils laissent des chariots entiers de nourriture, témoignant malgré tout de l’humanité de cet ennemi maudit des bolchéviques.

 A chaque arrêt, la détermination de Daiev envers les bureaucrates zélés, les fonctionnaires corrompus, les profiteurs sans foi ni loi, fait des miracles, tous sont finalement touchés par le sort des enfants et dans la nuit de l’hiver russe, l’espoir ne semble pas éteint. Il fait fi de l’avertissement d’un inspecteur à Orenbourg, des informations inquiétantes venant du Turkestan, avec la poursuite de la guerre, d’attentats, du chaos autour des migrants en route vers le Sud.

Le récit des péripéties du convoi est entrecoupé des terribles souvenirs de Daiev, alors responsable d’un convoi de nourriture réquisitionnée par l’armée auprès des paysans, des attaques d’affamés, des femmes quémandant une attestation pour le droit de manger leur propre enfant.

Après des pages sublimes sur la vision de la mer d’Aral et la baignade pour des enfants qui n’avaient jamais vu une telle beauté, la traversée du désert est encore une terrible épreuve pour Daiev auprès des rebelles Basmatchis, mahométans du Turkestan et coupeurs de têtes bolchéviques, qui comprendront aussi son combat pour les enfants.

A travers chacun de ses romans, bien documentés sur les tragédies de son pays, Gouzel Iakhina témoignent de l’humanité persistante au fond de chaque être, fût-il un guerrier massacreur ou un fonctionnaire corrompu.

 « Eloge du Teckel » de Lilian Auzas

C’est l’histoire de cette saucisse à quatre pattes, raillée par les uns, adulée par les autres, mais qui ne laisse jamais indifférent ceux qui la croisent et tentent de ne pas marcher dessus !!! Lilian Auzas se fait ici laudateur dans cet essai entièrement consacré à l’animal qui le fascine depuis son enfance : son animal préféré.

Le texte est court (150 pages) mais incroyablement documenté et riche. On y découvre nombre de personnalités, artistes, politiciens qui ont craqué pour la forme particulière de ce chien qui, au départ, est un chien d’origine allemande, spécialisé dans la chasse au blaireau. Finalement, nul besoin d’aimer cet animal pour entrer dans ce livre Eloge du Teckel, l’écriture de Lilian Auzas se charge de nous happer pour nous transporter dans l’espace et le temps à la recherche de ce hotdog à poil.

D’objet de propagande nazi à modèle pour artistes peintres ou muse d’écrivains en passant par favori de la Reine Victoria, le Teckel a de l’Histoire sous la patte et de l’anecdote dans les poils. Et la plume de Lilian Auzas nous sert l’ensemble avec vivacité, humour et érudition. Un mélange savoureux qui se lit avec plaisir, avec légèreté d’un auteur qui a su faire de son animal fétiche, le sujet d’un texte à la fascination communicative.

Plume espiègle et joyeuse, contagieuse par l’amour de son sujet. Car on le comprend vite, de par sa physionomie et son caractère, le Teckel peut devenir le chien fictionnel par excellence, ce qui donne toute sa saveur à cet essai.

 

 « Danser encore » de Charles Aubert

Charles Aubert, après une longue carrière de manager commercial dans les assurances, opère un radical changement de vie et se consacre à sa passion de toujours, l’écriture. Il a déjà publié plusieurs ouvrages bien reçus par la critique et qualifiés par son éditeur Statline and Co de « polars doux ». « Danser encore » est d’un tout autre registre puisqu’il s’agit de la biographie d’un boxeur allemand, tzigane, champion d’Allemagne poids moyen en 1928, Johann Trollmann, dit Rukeli, qui vécut sous l’oppression nazie et fut assassiné en 1943 au camp de Neuengamme.

Ce boxeur avait un style inimitable, il dansait en boxant. Cette légèreté, cette élégance et surtout son appartenance au groupe ethnique tzigane, que les nazis voulaient détruire, lui attirent très vite les quolibets, les critiques, puis les menaces et malgré son indéniable talent, ses victoires éclatantes, il est déchu de son titre de champion, obligé de le remettre en jeu en ne « dansant plus ». Il choisit alors de défier Hitler en ne bougeant plus sur le ring et en faisant broder sur son short de boxeur le surnom qui lui a été donné de gipsy. La suite de sa carrière sera une suite d’humiliations et de violences, bien que le public de la boxe lui conserve son admiration. Envoyé sur le front de l’Est, il en réchappe et, malgré les pressions de son entraîneur et de son entourage, refuse de fuir l’Allemagne, persuadé, dans la simplicité et la droiture de son âme, que sa nationalité allemande est une protection. Arrêté par la Gestapo en 1942, déporté, il sera tué par un abject chef de camp qui se servait de lui pour gagner des paris dans des combats qu’il organisait avec d’autres détenus.

Présentée en dix rounds, tel un combat de boxe, la biographie de « Rukeli » est poignante. La montée en puissance du talent du jeune boxeur, son incomparable style sur le ring, l’authenticité de son appartenance au « peuple du vent », son courage, la profondeur de l’amour qui le liera à son épouse qui, bien qu’aryenne, donc à l’abri des persécutions, le soutiendra toujours, font un contraste bouleversant avec l’horreur et l’abjection de la politique nazie. Charles Aubert, dans un style direct, sans fioritures, efficace, décrit avec réalisme le monde de la boxe, la passion de son art qui anime Rukeli, d’une part et d’autre part la montée inexorable du terrorisme fasciste. On tremble tout au long du livre pour l’avenir de Rukeli et on voudrait lui dire « sauve-toi tant qu’il est temps ». J’ai terminé ma lecture en larmes…

Ce bouleversant court livre rend compte de la plus efficace manière de l’horreur du nazisme. Il me semble que les adolescents et les jeunes adultes pourraient être éclairés et convaincus de l’obligation de se battre contre tous les totalitarismes à sa lecture.

Le titre de champion d’Allemagne poids moyen lui a été rendu en 2003, sa mémoire honorée et une association d’aides aux jeunes de minorités ethniques, « Rukeli », dans les domaines du sport, des arts et de la musique, créée par des descendants de sa famille en 2017

 

On a bien aimé aussi

Nagori, la nostalgie de la saison qui vient de nous quitter…de Ryoko Sekiguchi

De façon originale et sensuelle RS nous sensibilise, à travers la nourriture, sur la question de la saison qui s’impose comme une évidence. Le rapport entre produits et saisons est aléatoire et hautement symbolique

Si dans un calendrier lunaire, l’année ne compte que 354 jours, Il se trouve que le système japonais consiste à diviser l’année en 24 ou 72 créneaux… 

Ainsi, dans chaque culture, le vocabulaire est-il influencé à exprimer une certaine sensibilité aux saisons qui l’environnent.

Trois termes japonais illustrent l’état de saisonnalité d’un aliment :

HACHIRI, désignant l’équivalent de primeur

SAKARI, de pleine saison

NAGORI, de l’arrière-saison, » la nostalgie de la saison qui vient de nous quitter »

Ce dernier signifie la trace, l’atmosphère d’une chose passée, qui n’est plus et imprègne nombre d’expressions idiomatiques

RS écrit ce livre sur la vie ou sur la mort, qui est la continuité de la vie. Parce que les saisons font cohabiter les morts avec la Vie

Si ce n’est pas vraiment un coup de cœur, cet opuscule laisse en moi une trace telle un …palimpseste

 

 « La joueuse de go » de Shan San 

 Ce roman situé en 1931 permet de plonger dans un univers exotique et cruel. L’auteure est chinoise mais sa pensée s’incarne en deux narrateurs de nationalité et de sexe différents : une Mandchoue et un soldat japonais.  Leur rencontre semble impossible…sauf de part et d’autre   d’un échiquier de GO. Les points de vue de chacun alternent en de courts chapitres (lecture facile). Les échanges sont muets et intenses…….Le thème de la mort rode dans le contexte tragique de la guerre. La fin ne peut être que tragique  à l’instar de celle de Juliette et Roméo ou mieux et plus exact, de Penthésilée et Achille à l’ultime moment.

 

« Rue du Premier-Film » de Thierry Frémaux

L’éditeur Stock propose depuis plusieurs années la collection « Ma Nuit au musée » : Leïla SLIMANI ou Kamel DAOUD y ont déjà participé. C’est au tour de Thierry FREMAUX de nous livrer ses impressions sur la Villa bourgeoise construite par Antoine LUMIERE, le père des inventeurs du cinéma. Comme le titre de la collection l’indique, il va passer une nuit seul dans les différents bâtiments que compte la Villa. La visite des lieux, que connaît bien l’auteur puisqu’il est le directeur de l’Institut Lumière ainsi que le président du Festival de Cannes, se déroule au fil de la nuit. Minuit, 2 heures du matin : le lecteur va l’accompagner dans ses déambulations. Il trouve aussi un rapide portrait du mentor de l’auteur, Bernard CHARDERE.

Le narrateur commence par une brève présentation des personnes d’Antoine LUMIERE, le père, photographe, et d’Auguste et Louis, ses fils. Louis, à 17 ans seulement, crée une « plaque sèche de 9 X12 cm au gélatino-bromure d’argent » qui aidera, à terme, à « saisir et figer le mouvement ». Car la vie de la famille LUMIERE, c’est la création célèbre du cinématographe. En 1884 est fondée la « Société Antoine Lumière et ses fils », qui va apporter la prospérité et l’aisance aux LUMIERE. A Lyon, ils vont quitter la rue de la Barre pour s’installer dans le quartier de Monplaisir.

Située dans le 8ème arrondissement de Lyon de nos jours, la riche maison compte aussi le parc avec l’allée des Inventeurs. Il y figure, parmi d’autres, Nicéphore NIEPCE (Photographie), Thomas Ava EDISON (Kinétoscope), Louis et Auguste LUMIERE (Cinématographe).  Il y a aussi le célèbre Hangar du Premier-Film, dans lequel les frères Auguste et Louis ont tourné la première sortie des usines Lumière en 1895, et qui a échappé à la destruction des promoteurs, les « voleurs de patrimoine », grâce à l’intervention de justesse d’un passionné, Paul GENARD. La grande maison bourgeoise des fils a, elle, été détruite, cible des « dévastations urbaines ». Thierry FREMAUX va également se rendre dans les entrepôts, et dans la salle de projection. Pour terminer la nuit, il va installer son lit de camp dans son bureau, au Château Lumière, autre nom de la Villa.

Les amateurs de cinéma y trouveront un condensé de l’histoire du cinéma. Le livre se lit comme un vibrant hommage au septième art.

 

Café littéraire du 6 mai 2025
Nos coups de cœur
« Loin d’ici, près de nulle part» de Artem Chapeye

Né en 1981 dans le sud-ouest de l’Ukraine, Artem Chapeye de son vrai nom Anton Vassyliovytch Vodiany a étudié à Kiev la philosophie, c’est un reporter, écrivain, traducteur. Il s’est engagé dans l’armée régulière ukrainienne contre l’envahisseur russe depuis l’hiver 2022, malgré ses opinions pacifistes. Il a passé un an et demi à vivre, travailler, voyager aux États-Unis et en Amérique centrale. Pendant la guerre du Donbass, il a été deux fois finaliste du prix journalistique Honneur de la profession. Quatre fois finaliste du prix « BBC Livre de l’année en Ukraine », dont ce roman « Loin d’ici, près de nulle part » en 2015. C’est son premier livre traduit en français. Sa publication est soutenue par le programme Europe Creative de la Commission européenne et par le programme de traduction de l’Institut ukrainien du livre (Ukranian Book Institute).

Des centaines de milliers d’Ukrainiens, travaillant à l’étranger, soutiennent l’économie ukrainienne, les Etats-Unis et l’Italie sont les destinations privilégiées, l’Italie en réponse à la pénurie d’aidants à domicile. Ils constituent une des plus grandes communautés d’immigrants en Italie, estimée entre 300 000 à 1 million, dont environ 80% des femmes. L’auteur met ces travailleurs au cœur de ce roman.

Le livre est en 4 parties. Dans la première, nous découvrons le couple Youra et Olia Tkatchouk et leurs deux enfants dans la ville de Bily Sad pendant les années post-soviétiques, ville industrielle en déshérence, au climat social embrumé par l’alcool, la violence et la corruption. L’emploi est précaire pour les classes moyennes, finie la sécurité de l’emploi depuis la dénationalisation des entreprises industrielles et leur rachat par des oligarques tout puissants dont le souci premier est la rentabilité. Le chômage touche même les plus diplômés ; malgré leurs diplômes d’ingénieurs, le couple ne peut trouver ou garder d’emploi satisfaisant. Comment financer les études supérieures de leurs deux fils? Faut-il partir travailler à l’étranger ? Youra part aux Etats-Unis avec un visa touristique de 6 mois ; on suit ses déboires dans la ville de La Nouvelle-Orléans dans la seconde partie intitulée « Un doorman ». Sans visa de travail, il se retrouve bénévole au nettoyage des maisons détruites par les inondations, ce qui lui procure au moins un logement, et travaille au noir comme portier. Le récit alterne entre la vie de Youra aux Etats-Unis et celle de la famille restée à Bily Sad (et particulièrement le fils Serhii, adolescent rebelle). Youra revient sans un sou. Dans la troisième partie, c’est au tour d’Olia de partir, en Italie comme « badante », auxiliaire de vie de deux vieilles femmes dépendantes ; pendant le voyage, à l’aller, des compatriotes « s’étaient plaintes du fisso » qui signifiait travail 24H/24, avec une demi-journée de congé par semaine, qu’Olia doit négocier difficilement avec la fille employeur, femme aisée, soignée, pouvant se permettre « la course à pied 3 fois par semaine ».  La dernière partie intitulée « Les loups blancs » est consacrée au fils aîné Serhii, ces « loups blancs » qu’il a rejoints sont des groupes xénophobes qui s’attaquent aux migrants en Ukraine.

A travers ce roman, on découvre l’éternel déchirement des migrants et de leur famille et cette question lancinante « Pourquoi tant d’hommes et de femmes dans le monde décident-ils de tout quitter – patrie, famille, amis – et de partir dans un pays lointain où tout est étranger, où l’avenir est si inconnu et incertain ? Les difficultés dramatiques du couple qui éclate, des enfants restés à Bily Sad méprisant leurs « parents-billets » qui de l’étranger leur envoient de l’argent et se considèrent comme des « orphelins sociaux » se superposent à la fracture des générations avec l’incompréhension des grands-parents. On comprend le désarroi d’Olia qui ne se pense pas comme migrante « ma situation est complètement différente, je ne suis ni asiatique ni africaine. J’ai fait des études supérieures. J’ai vingt ans d’expérience et un poste permanent mentionné dans mon livret de travail. Je suis titulaire d’un diplôme sur les orbites géostationnaires des satellites ».

Par leurs mésaventures successives aux USA et en Italie, puis celles du fils parti à son tour en Russie, l’auteur illustre le deuxième thème de ce roman, la montée du nationalisme et du racisme au sein de la jeune génération, racisme non seulement des Ukrainiens redoutant la concurrence économique des migrants du Caucase et de l’Asie centrale, mais aussi racisme sous toutes ses formes, dans tous les pays, dont la Russie, les Etats-Unis, l’Italie et l’Amérique centrale, et partout racisme entre les migrants eux-mêmes.

Extrait : « Les émigrés et les travailleurs migrants s’envolent de leur terre fatale en formation en V, et l’on entend encore longtemps leur craquètement, comme si le triste chant des grues résonnait dans le lointain. Un jour, leurs compatriotes diront à leur sujet : « Notre élite est éparpillée à travers le monde. » Peut-être pas avec ces mots -là, mais ils le diront à coup sûr. Et, pour l’instant, on les pleure, parce que leur pays natal n’a pas su les retenir, ni apprécier cette fine fleur. Face à la misère, un peuple sage et vaillant se préoccupe surtout de ses enfants, car ils représentent l’avenir du peuple. Les mères sacrifient ce qu’elles ont de plus cher : la possibilité d’être auprès de leur enfant (…). Mais peut-on blâmer une mère ou un père qui refusent que leur enfant endure toute sa vie l’humiliation par la misère et la faim ? Nous on est vieux, on s’en sortira. Nous donnons tout pour nos enfants. Qu’ils souffrent un peu, mais se fassent au moins une place dans la société. Qu’ils aient une chance d’avoir un avenir digne. »

 

« L’inventaire des rêves » de Chimamanda Ngozi Adichie

Il y a dix ans, la lecture du roman de cette auteur américano-nigériane, « Americanah », m’avait enthousiasmée par la vivacité, la puissance et l’originalité de l’histoire d’une jeune femme noire, connaissant un grand amour, obligée comme son compagnon mais loin de lui, d’émigrer aux Etats Unis, s’y créant une vie productive et assez réussie avant de retourner au Nigéria. Puis « L’autre moitié du soleil » qui montrait la vie de personnages de la société intellectuelle, assez favorisée de Lagos, avant que la guerre avec le Biafra ne conduise à une catastrophe humaine, m’avait convaincue du grand talent de Chimamanda Gnozi Adichie. La sortie au printemps 2025 de son nouvel ouvrage m’a donc précipitée vers sa découverte.

Il s’agit d’un récit choral à quatre voix, celles de quatre femmes, Chiamaka, Zikora, Kadiatou et Omelogor. Elles vivent aux Etats-Unis et au Nigeria, ont des liens de parenté ou d’amitié et ont en commun d’avoir des rêves. Ils sont différents, liés à leur origine, à leur personnalité, mais pour toutes les quatre ces rêves sont le fil conducteur de leur vie même si ce fil, fragile, se rompt et peine à se retisser. Mais elles s’y accrochent…

Je ne ferai qu’esquisser le portrait de chacune des quatre héroïnes tant l’intérêt de l’ouvrage réside dans la découverte de leur quotidien qui court au long de 650 pages ! Chiamaka, dont le récit est déroulé à la première personne, née dans une famille aisée, fait ses études aux Etats Unis avant de choisir une carrière en total désaccord avec sa famille qui la voyait suivre le chemin traditionnel : époux, de préférence de la même ethnie (on mesure le poids de l’appartenance ethnique, décrite dans « L’autre moitié du soleil » qui a pu conduire à la guerre du Biafra), vie de famille… Indépendante, globe- trotteuse professionnelle, elle vit comme elle l’entend. Cependant, son rêve du compagnon idéal reste virtuel…

Zikora, sa meilleure amie, a des ambitions assez traditionnelles ; elle veut une situation professionnelle lucrative, elle veut un grand amour et une vie familiale. Les errements, écrits à la troisième personne de sa vie sentimentale, et une personnalité moins affirmée que son amie Chiamaka, entravent ses rêves.

Omelogor, la cousine de Chiamaka, est une banquière ambitieuse et bien décidée à s’accomplir. Elle ne lésine pas sur les moyens, quitte à trafiquer des informations professionnelles. Elle est très attachée à ses racines nigérianes et rêve de donner aux Africains le sentiment de leur parfaite égalité avec l’homme blanc dominant et aux femmes, africaines ou non, l’affirmation de leur pouvoir.

Enfin, Kadiatou, la seule africaine du quatuor dont l’origine sociale est très modeste, connaîtra aux Etats Unis, où elle exerce une double activité de cuisinière de Chiamaka, qui lui voue une profonde affection, et de femme de chambre dans un grand hôtel, une agression sexuelle et ses conséquences judiciaires, qui rappellent, trait pour trait, l’affaire Nafissatou Dialo.

Ces esquisses ne rendent évidemment pas compte de la richesse des quatre récits, qui en même temps révèlent des femmes singulières, imprégnées par une culture originelle non occidentale mais aussi partageant des valeurs humaines universelles, souvent particulièrement libres dans leur choix de vie, solidaires dans leur rapport entre elles, sans complaisance sur leurs erreurs, prêtes à essayer de rattraper leurs rêves échappés.

Dans un style vigoureux, assez dépouillé, avec humour souvent, Chimamanda Ngozi Adichie, m’a entrainée dans la vie de ses héroïnes et je les ai suivies avec constant intérêt et même affection. 

 

«Une nuit au cap de la Chèvre » de François Cheng de l’Académie française

Né à Nanchang en Chine en 1929, François Cheng est arrivé en France en 1948 sans connaître un mot de français. Il obtient la nationalité française en 1971. Après maintes difficultés mais aussi maintes rencontres heureuses, qu’il a racontées dans « une longue route pour m’unir au chant français », il est reconnu comme un poète majeur, traducteur, romancier, essayiste, médiateur entre les civilisations chinoise et occidentale. En 1998, il reçoit le prix Fémina pour le roman Le dit de Tianyi. En 2001, le grand prix de la Francophonie et il est élu à l’Académie française en 2002. Un vaste public a été très touché par sa Trilogie poétique composée de 5 méditations sur La beauté (2006), de 5 méditations sur La mort autrement dit sur La vie (2013), de 5 méditations sur L’âme (2016).

Le texte : Une nuit au cap de la Chèvre. Un moment de grâce, une leçon de vie.

Une lectrice lui a prêté sa maison qu’elle possède dans le Finistère à la presqu’île de Crozon, tout au bout de la Bretagne, sachant son goût pour la méditation dans l’isolement. Au-delà c’est l’Océan…

Il décrit cette maison rustique, et surtout la cuisine : sur la table luisante d’usure, il y avait une soupe de légumes, un gros pain et un fromage de « chèvre » comme dans un tableau de Jean Siméon Chardin. Il s’assoit et dîne. Puis va se coucher…

Et vers minuit, « Les échos sonores des vagues frappant la paroi rocheuse l’arrachent à son sommeil ». Pas très rassuré, il se compare à un crapaud, ballotté qui sera déchiqueté par les flots !!! Puis la frayeur fait place à une sensation de bercement. Il prend conscience du mouvement des marées (flux, reflux). L’attraction de la lune et de la terre permet l’équilibre de l’univers.

Dans la clarté de la Lune, il dira :  Levant la tête, je vois le Cosmos dans son étalement au sein de l’Espace. Baissant la tête, je vois la Vie dans son déroulement au sein du Temps. Le cosmos ignore son existence. La vie, ce sont les humains qui possèdent le privilège de voir, savoir et dire.

Il se sent happé par des réflexions sur l’infini, sur les commencements et sur les confins, sur ce qui lie le début et la fin, sur la vie et la mort. Vu son grand âge, il n’a plus de temps à perdre. « Il est dans l’urgence de dire ce qu’il y a de spécifique dans le fait d’être humain ». Il prend conscience que nous sommes à notre niveau l’œil ouvert et le cœur battant de cet univers. Pour lui, la seule aventure, chargée de promesses est celle de l’être. Elle se concrétise par le dialogue entre les humains et entre les humains et le Divin. Il nous parle aussi de la pensée chrétienne, de la résurrection et de la Philosophie TAO là où la vie et la mort ne sont que des frontières et non pas des impasses.

Dans ce texte, aussi court que remarquablement écrit en prose beaucoup et en vers un peu, l’économie des mots leur donne saveur, puissance et compréhension.

J’ai eu plaisir à lire les vers de l’auteur inspirés par cette nuit pleine de profondeurs métaphysiques. Et de découvrir ce mot mystérieux pour moi « immarcescible » qui convient bien à son œuvre « qui ne peut se flétrir ».

Ce petit livre nous fait réfléchir sur la place de l’être humain dans l’univers et plus encore, nous invite à la sagesse d’un homme qui voit au lendemain de la mort, une renaissance nourricière.

 

On a bien aimé aussi

« Les piliers de la mer » de Sylvain Tesson  

Sylvain Tesson naît en 1972 à Paris. Etudes en lycée, puis hypokhâgne et khâgne. Géographe de formation, il est titulaire d’un DEA en géopolitique. Il découvre l’aventure en 1991 avec une traversée en vélo du désert central d’Islande. Il ne cessera plus ensuite de parcourir le monde en quête d’aventures extrêmes. Aventures qu’il relate dans des livres qui lui valent le titre ‘’d’écrivain voyageur’’. Citons ‘’Dans les steppes de Sibérie’’, ‘’La panthère des neiges’’ et donc ‘’Les piliers de la mer’’.

Ces piliers de la mer, les stacks (de l’anglais sea stack), sont des morceaux de continent qui finissent par se détacher de la terre sous l’effet de l’érosion. Ils se situent à quelques encablures du rivage et sont hauts de 10, 20 mètres jusqu’à une centaine de mètres. Sylvain Tesson est comme on le sait un être solitaire, voire asocial. Il voit dans ces rochers les derniers espaces de ‘’Terra incognita’’. Il entraîne alors dans son aventure Philibert qui fournit le canot, Olivier les vivres et surtout Du Lac, escaladeur hors pair, avec qui il va grimper sur ces stacks. Ainsi, de l’Aiguille d’Étretat à Totem Pole en Tasmanie, en passant par les îles Féroé et le cap Horn, l’auteur a gravi en 20 ans, plus de cent stacks, dernières zones inviolées pour la plupart qui incarnent son rapport au monde.

J’aime beaucoup l’écriture, souvent très poétique et émaillée de remarques philosophiques. Ainsi ‘’la morale du stack : peiner pour l’atteindre, regretter d’en partir, mourir d’y rester’’ ou encore ‘’affirmation de soi grâce au pas de côté, sans nuire à l’ensemble ni rien en exiger’’. Et enfin, après avoir comparé la tour rocheuse et la tour gothique ‘’ j’aime l’écho physique de la nature dans les œuvres de l’homme. C’est la présence réelle d’un dieu qui serait le monde’’. Enfin, je ne résiste pas au plaisir de conclure avec la belle définition du stack empruntée à Théophile Gautier lorsqu’il évoque l’un des obélisques de Louxor arraché à son jumeau donné à la France : 

                             ‘’Je veille unique sentinelle

                              De ce grand palais dévasté

                              Dans la solitude éternelle

                              En face de l’immensité’’.

 

« Ivresse de la métamorphose » de Stephan Zweig

Après « Marie- Antoinette », belle biographie originale de notre dernière reine, « Ivresse de la métamorphose », un roman peu connu de Zweig. C’est son avant dernier ouvrage. (Le dernier : « Le monde d’hier, souvenir d’un Européen »1934-1942, autobiographie posthume qui relate l’échec de la civilisation européenne et expliquerait son suicide en 1942.)

« Ivresse de la métamorphose » précède de quelques années « Le monde d’hier », lui fait parfois écho et la publication est également posthume.  Il a été écrit en deux fois (1930-32 et 1938-39) et réuni par l’éditeur sous un titre qui fait référence à une phrase du roman. Ces deux parties sont assez différentes quant au style et atmosphère.

Le roman a servi de scénario pour un film « La demoiselle des poste » en 1950.

Et en 1989 E. Molinaro l’adapte sous la forme d’une série TV avec Niels Aestrup et E. Bouix.

L’histoire se passe en Autriche peu de temps après la première guerre mondiale. La première partie met en scène les habitants d’un petit village pauvre, appauvris encore par la guerre (l’absence des hommes tombés au champ de bataille et aussi la chute de la monnaie). Dans ce monde qui survit à peine, Christine, l’héroïne, se bat pour vivre et soigner sa mère malade. Elle travaille comme employée à la petite poste du village. Sa vie est simple, faite de répétitions, de résignation même si elle a conscience que sa jeunesse s’en va et qu’elle va certainement finir sa vie célibataire. Sa vie bascule quand sa riche tante américaine refait surface et l’invite pour les vacances dans un palace en Suisse. Elle va alors découvrir une autre vie, un monde plus libre, plus joyeux auquel elle s’adapte rapidement.  Christine, petite paysanne effacée, se transforme alors en jolie demoiselle de la bonne société sous les doigts de sa tante. Christine est adulée, épanouie et heureuse jusqu’à ce qu’elle doive retrouver précipitamment sa vie d’avant.

La deuxième partie s’ouvre sur le retour au village de Christine qui déprime, devient agressive car elle ne supporte plus cette vie jusqu’au jour où elle rencontre à Vienne chez sa sœur, un ami de son beau-frère, qui lui aussi se révolte contre sa condition. On apprend que cet homme (Ferdinand), promis à un bel avenir (il était étudiant en architecture), a tout perdu à cause de la guerre : une jambe, sa fortune et sa jeunesse passée en déportation en Sibérie.

L’Etat à son retour ne reconnaît pas même le préjudice et il est obligé d’accepter de petits boulots sur des chantiers qui lui permettent à peine de manger. La colère et le ressentiment rapprocheront ces deux êtres blessés par la vie. Mais cette union est pour le pire : la seule sortie de cette spirale est d’envisager la mort à deux même si Zweig suggère une autre voie (le vol et la fuite à l’étranger).

Il y a là beaucoup de Zweig dans ce texte : la souffrance de sa vie face à la société à l’aube de la deuxième guerre mondiale et de la montée du nazisme, le désespoir qui le mènera au suicide en 1942 avec sa deuxième épouse.

Côté style, les deux parties sont assez différentes, peut-être parce que reliées après coup. La première est assez lumineuse et paisible ou même gaie, la deuxième : sombre et déprimante. La description des deux classes sociales (riche et joyeuse en Suisse et pauvre et dépressive en Autriche) fait parfois penser au réalisme de Balzac que Zweig affectionnait (Il écrira un « Grand Balzac » qui paraîtra en 1946). C’est l’affrontement de ces deux classes qui engendre la colère, la révolte et des idées socialistes. (Le beau -frère de Christine est syndicaliste).

On y trouve aussi le thème de la fuite (en Suisse, à Vienne, à l’étranger et dans la mort). Thème récurrent dans la vie de Zweig (En Angleterre, au Brésil et dans la mort). Ce qui est intéressant dans cet ouvrage, c’est le traitement, l’analyse des sentiments et des émotions, qui est profond et précis. On sent que Zweig a fréquenté Freud. On peut noter également que le titre fait écho à celui de Kafka (« La métamorphose »). Zweig avait un ami commun avec Kafka avec lequel il a entretenu une correspondance.

 

« La brodeuse de Winchester » de Tracy Chevalier

Tracy Chevalier m’avait séduite avec le roman « La jeune fille à la perle » histoire d’une jeune fille au service du peintre Vermeer. Lecture qui en avait amené une autre, tout aussi brillante, de Sylvie Germain qui décrit les peintures de Vermeer dans « Patience et songe de lumière ».

L’auteur est de nationalité américaine et britannique. Elle s’inspire de personnages historiques pour bâtir ses romans. Tel est le cas dans « La brodeuse de Winchester » où la destinée de Violet rappelle celle de l’écrivaine Jane Austen, où l’accueil de Violet au sein du cercle des brodeuses est assuré par Louisa Pesel, brodeuse réputée de l’époque.

Winchester, capitale du comté de Hampshire dans le sud de l’Angleterre en 1932.

Dans cette période d’entre-deux guerres, Violet Speedwell est marquée par le deuil de son fiancé, de son frère et de son père. Sa mère, douloureuse elle aussi, amère, acariâtre, lui fait mener une vie funeste et ennuyeuse. Violet décide de s’en affranchir. Quitte à vivre dans le dénuement, elle décide d’aller travailler à Winchester. Elle a alors 38 ans, célibataire sans enfants, elle fait partie de ces jeunes filles « excédentaires » qui ne se sont pas mariées faute d’avoir perdu leur fiancé au combat.

Dans la cathédrale de Winchester elle rencontre les brodeuses des coussins et agenouilloirs qui ornent les stalles et prie-Dieu de l’édifice. Rigueur, patience sont de mise dans le cercle fermé de ces artistes. Violet y trouve sa place et voit en ses réalisations le moyen de laisser une trace de son existence. Elle fait un parallèle entre sa condition de femme sans mari, sans enfants et celle de Jane Austen mais qui, elle, laisse une œuvre littéraire à la postérité.

Au fil du temps, Violet s’épanouit. Sa rencontre, tout en retenue, avec Arthur le sonneur de cloches qui l’initie à l’art campanaire, changera sa destinée. L’histoire s’intensifie à la toute fin du roman avec la montée du nazisme en toile de fond. 

La construction est très classique. Avec simplicité l’auteur dresse des portraits finement travaillés qui suscitent l’empathie pour des personnages ordinaires habilement mis en valeur.

L’émancipation de Violet permet d’aborder des sujets tabous à l’époque dans un contexte original (broderies religieuses, campanologie) tels que la place de la femme dans la famille, au travail, l’homosexualité, les mères célibataires.

Est-ce la personnalité de Violet, la description de précieux ouvrages, de paysages, le fait que la tolérance l’emporte sur l’exclusion… qu’une fois le livre refermé il reste une impression durable d’apaisement et de beauté.

 
Café littéraire du  1er avril 2025
Nos coups de cœur
« La paix ou la guerre» de Mikhaïl Chichkine

L’auteur est écrivain russe né le 18 janvier 1961 à Moscou, vit en Suisse depuis 1995, est une des principales figures de la dissidence intellectuelle russe. Il est traduit dans de nombreuses langues.  Sa famille a subi les vicissitudes du pouvoir soviétique. Son grand-père paternel, à la suite de la dékoulakisation, avait été accusé en 1930 de travailler pour un koulak et envoyé au chantier de construction de la Magistrale Baïkal-Amour, où il mourra. Sa grand-mère, Lioubov Chichkina fuit la campagne avec enfants et travaille comme nettoyeuse dans la région de Moscou. Le frère aîné de son père avait été porté disparu en 1941, l’auteur découvre qu’il a été fusillé par les Allemands sur dénonciation. Le frère cadet du père, partit à la guerre à dix-sept ans pour venger son frère. Son père, sous-marinier, était vétéran de la Seconde Guerre mondiale, sa mère ukrainienne enseignante. Son enfance se déroule dans le sous-sol d’une kommounalka moscovite. Sa grand-mère maternelle, qui a passé trois ans dans une école religieuse, le baptise en secret. Dès l’école, Mikhaïl conçoit une image négative du pouvoir soviétique et photocopie des samizdats imprimés à l’étranger. Sous Andropov, sa mère est licenciée de l’école pour avoir autorisé l’organisation d’une soirée commémorative en l’honneur d’un dissident. Mikhaïl Chichkine occupe des emplois modestes, obtient un diplôme de la faculté romano-germanique de l’Université pédagogique d’État de Moscou en 1982. Il écrit des articles dans des revues, enseigne l’allemand et l’anglais à l’école de physique et mathématique de la ville de Moscou. Il traduit, enseigne un semestre dans une Université de Virginie, vit à Berlin en 2012- 2013, avec une bourse d’échanges universitaires. En 2013, il refuse de représenter la Russie à la foire internationale du livre « BookExpo America » aux États-Unis pour des raisons politiques. Il publie des points de vue dans des journaux européens, depuis l’annexion de la Crimée par la Russie.

« La Paix ou la guerre » est un recueil d’essais sur le présent, le passé et l’avenir, ou l’absence d’avenir, de la Russie.

Dans le premier chapitre, l’auteur analyse le dévoiement des mots dans la bouche des autocrates russes, comment des mots ont servi et servent de camouflages à des mensonges éhontés. Les mots « parlement, république, constitution, élections » introduits depuis l’Occident, désignaient n’importe quoi en Russie. La constitution stalinienne de 1936, rédigée par Boukharine, exécuté 3 mois après l’adoption du texte, n’était-elle pas la plus démocratique du monde ? L’URSS « rempart de la paix » envoyait ses chars faire la police aux quatre coins du monde. L’enthousiasme des plans quinquennaux masquaient les magasins vides. L’Etat censé défendre les intérêts des citoyens est synonyme de territoire et pouvoir. La démocratie avec libertés individuelles est devenue synonyme de chaos des années 1990. Enfant dans les années 1970, il relate la mission impossible de sa mère enseignante, censée apprendre à dire la Vérité aux enfants, tout en les préparant à vivre au pays des mensonges.  Plus récemment, la Russie est revenue aux temps soviétiques du mensonge absolu, « il n’y a pas de soldat sur d’autres territoires, pas de responsable du Boeing abattu dans la région de Donetsk ». En Occident, la confiance dans les institutions de l’Etat est le fondement d’une société civilisée. En Russie, le mensonge est l’assurance-vie d’une société fondée sur la violence et la crainte.

L’auteur rappelle l’histoire, comment les princes de la Moscovie, tributaires des Mongols développèrent une mentalité servile par instinct de conservation, comment le général Nevski, matant la révolte de Novgorod contre le tribut mongol est devenu père de la nation et canonisé par l’Eglise Orthodoxe. Le pouvoir par la peur et la violence devenaient les germes de plusieurs siècles d’obscurantisme. Initialement le choix de la religion Orthodoxe par le prince Vladimir de Kiev et du slavon, langue inventée par les frères Cyrille et Méthode a empêché les slaves de l’Est de se rattacher culturellement à l’Antiquité et de participer au développement des peuples Européens, avec le latin, langue  « morte » mais langue de la Science, de la Médecine et du Droit et source vitale de l’histoire de l’Europe de l’Ouest, le Slavon, langue morte liturgique devenait sans influence pour le progrès scientifique et social. Chichkine rappelle le malentendu autour de Pierre-le-Grand, qui ne cherchait pas à européaniser la Russie mais à moderniser son armée pour contrer l’Europe, ennemi principal. Quant à l’Eglise Orthodoxe, elle devenait le pilier d’une conception traditionaliste de la Sainte-Russie entourée d’un océan hostile, toujours d’actualité en 2025. Depuis les bolcheviques et la deuxième guerre mondiale, la stratégie permanente de « guerre civile », de conquêtes de pays se proclamant indépendants, le Caucase, l’Asie Centrale, l’Ukraine, la même idéologie est transmise aux jeunes enfants et adolescents, les russes sont entourés d’ennemis, servir le pays et mourir pour lui sont les valeurs suprêmes.

Dans un chapitre plus personnel, l’auteur décrit son enfance de petit soviétique, découvrant la pénurie et la pauvreté des Russes par le visionnage de cassettes interdites, la littérature interdite avec son frère aîné, l’espoir de changement en 1991 avec la chute de l’URSS. La kleptocratie au pouvoir a brisé le rêve d’une adhésion aux valeurs Européennes, mais certains Européens ont voulu voir en Poutine l’incarnation de valeurs morales contre la soi-disant décadence de l’Occident. L’auteur revient sur la nécessité de revoir les nuances impérialistes des grands romans russes, « les appels fanatiques de Dostoïevski à la croisade orthodoxe contre l’Occident, sa haine contre les peuples non slaves », et « Tolstoï prétendant que la vérité ne réside pas dans l’éducation et la culture, mais dans les analphabètes, dans les paysans russes. » Il démonte les mythes de l’« Ame Russe » inventée par les Allemands, et cite Vassili Grossman « Il serait temps que les devins qui prédisent l’avenir de la Russie comprennent que seul l’esclavage millénaire crée la mystique de l’Ame Russe. »

Chickine termine par une lettre adressée aux Européens qui ont répondu « Je suis l’Ukraine » une fois que les missiles russes ont détruit des villes, les soldats, pillé, volé, violé, alors que l’Ukraine disait en 2014 « Je suis l’Europe ».

Un livre analyse très pessimiste et sans beaucoup d’espoir.

 

« La déesse des petites victoires » de Yannick Grannec

Ce premier roman écrit en 2012 a reçu le prix des libraires en 2013. Sa formation : Ecole nationale supérieure de création industrielle (ENSCI). Sa passion pour les Mathématiques et l’écriture l’a conduit à écrire ce roman.

Elle, Adèle a 7 ans de plus que lui, divorcée, catholique, danseuse de revues, n’a pas fait d’études et son père est photographe de quartier.

Lui, Kurt prépare à 20 ans son doctorat en mathématiques, est luthérien et son père un industriel prospère.

Ils n’ont rien en commun, ou du moins si peu. Nous sommes en 1926 à Vienne en Autriche. Une histoire de 50 ans de vie commune, celle d’Adèle et de Kurt Gödel, le plus fascinant et hermétique mathématicien du XXe siècle, qui publie à 25 ans « Le théorème d’incomplétude ».

Le sujet du livre part du Nachlass, des documents scientifiques non publiés et supposés de grande valeur que Gödel lègue à sa mort à sa femme en 1978.

L’université américaine Princeton dans le New Jersey, charge Anna, une jeune documentaliste de les récupérer à la veuve, qui semble loin d’y lâcher prise !!! A travers cette confrontation qui va les rapprocher, Yannick Grannec dresse deux portraits de femme, dont celle remarquable d’Adèle Gödel. Les pieds bien sur terre, à l’intelligence lucide redoutable, très loin d’être inférieure à celle de son mari, génie de la logique et des mathématiques, elle gère avec brio un homme égoïste qui sombre fréquemment dans la folie, aux nombreuses manies, dont des problèmes d’anorexie et de terrorisme vestimentaire qu’il s’impose. Entre amour, génie et folie au prix d’une vie semée d’embûches et d’amertume, Adèle s’efforce de soulever des montagnes pour son (Herr Warum). 1940, départ de Vienne pour l’Amérique. Une traversée époustouflante du XXe siècle de la Vienne des Nazis qui jetèrent dans le même sac, des positivistes, des logiciens, des mathématiciens et des juifs au Princeton provincial où « elle sera exilée entre les génies », pour finalement en arriver à lutter dans un ultime effort, à sauvegarder ce Nachlass, derniers vestiges en sa possession d’une vie « d’incomplétude » avec le Génie.

Une prose superbe, très subtile, très documentée. Fascination pour les personnages d’Adèle et d’Einstein dépeints avec beaucoup d’humour. Lecture passionnante même si les mathématiques furent parfois indigestes, où Adèle arrive toujours avec son bon sens et son humour à vous décomplexer sur les discussions de théorèmes et de logique qui peuvent « éventuellement » dérouter… Victoire de l’amour sur la raison pure, Victoire de la volonté sur la démence, Adèle (1899-1981) et Kurt Gödel (1906-1978) ont réellement existé. Si Gödel resta inconnu des profanes, Einstein marqua plus les esprits. Mais ils furent des amis très proches. Albert Einstein adorait se promener avec Kurt. Il l’admirait. Il disait : « Je ne vais à mon bureau que pour avoir le privilège de rentrer à pied avec Kurt Gödel »

On navigue donc entre l’histoire contemporaine qui se noue entre 2 femmes : Adèle est traitée de vieille folle, acariâtre recluse dans une maison de retraite, refusant de transmettre les archives de son mari pourtant si précieuses pour l’humanité ! Et Le récit d’Adèle au côté de son génie de mari durant 50 ans.

 

 « Rien n’est noir » de Claire Berest

Claire Berest est la sœur d’Anne Berest dont le livre « La carte postale » analysée au café littéraire a connu un grand succès. L’opus de sa sœur Claire « Rien n’est noir » est également très bien reçu par la critique et par l’ensemble des lecteurs (4.1 sur Babelio et Grand Prix des lectrices de Elle 2020).

Il décrit la vie de Frida Kahlo, très célèbre peintre mexicaine. (Coyoacan. 6 juillet 1907. 13 juillet 1954) épouse du peintre muraliste Diego Rivera et dont l’existence tumultueuse et flamboyante fut marquée dès son plus jeune âge (6 ans) par la poliomyélite, puis à 18 ans par un terrible accident qui la laissa profondément meurtrie par de multiples fractures des membres inférieurs, de la colonne vertébrale et du bassin et par l’irrémédiable blessures de son vagin traversé par une barre de fer. A partir de ces prémices racontées dans le premier chapitre, Claire Berest va raconter la vie de Frida Kahlo en 4 parties définies par une couleur, bleue, rouge, jaune et noire chacune étant elle-même subdivisée en différents chapitres portant un intitulé descriptif du contenu. Cette structure donne tout de suite l’image dominante de ce qu’était Frida, une créature flamboyante passionnée sans limites et consumée par une double passion, Diego et la peinture. Un amour volcanique, chaotique comme leur vie entre Mexico où ils hébergeront Léon Trotsky et son épouse Natalia, Paris où elle côtoie André Breton Picasso, Kandinsky, MarceI Duchamp qui entretiendra avec Frida une amitié faite de compréhension profonde due à la singularité de leurs destins de peintres habités d’un désir d’authenticité, New-York où Nelson Rockefeller deviendra le mécène de Diego pour une gigantesque fresque sur le mur du Rockefeller Center jusqu’à ce qu’une violente querelle sur la représentation de Lénine conduise à la destruction de l’œuvre.

Claire Berest apporte un soin très particulier à chacune des 4 parties où elle fait flamboyer, à travers l’évocation constante de la couleur, les fulgurances des deux personnages. Diego, le colosse dévoreur de la vie sous toutes ses formes, travailleur sans relâche, jouisseur, fidèle à son engagement politique, il est et reste communiste, impose sa présence dominante. Frida le décrit ainsi : « il raconte des histoires de Paris, Moscou, d’Italie, d’Espagne, les pyramides de Teotihuacan à l’aube, l’imbattable Goya, l’inexprimable beauté de son Mexique, terre riche et sévère, misérable et exubérante. Il invente la moitié c’est son habitude et sublime le reste c’est son charme puissant parce que tout dans sa bouche sonne plus vrai que la réalité ». Frida, petite créature fragilisée dans son corps, est, elle aussi animée d’une énergie et d’un appétit de vivre sans limites et sans raison. Elle peint sans cesse, elle ne croit pas à son talent mais ne pense s’exprimer que par ses tableaux. Diego en revanche croit en elle et aidera à la reconnaissance de son œuvre.

Claire Berest décrit ainsi sa façon de peindre : « Frida peint d’un seul tenant comme on recouvre un petit mur blanc d’une seule fenêtre en trompe-l’œil, elle commence par le haut et déroule son tissu en vagues comme pour ajuster au regard des autres ce qu’elle voit dans sa tête ; les contours sont vite tracés, elle est une peintre de couleurs et de fluides comme si elle habillait, drapait, coupait sa toile pour vêtir au plus juste les habitants de son esprit. Elle aime le détail, le microscopique, oubliant l’ensemble de la composition quand ses doigts triturent au pinceau fin le coloré d’une fleur, un petit pied tordu, le regard noir en boutons de bottines d’un perroquet ». Elle est dans tous ses tableaux, hiératique, habillée d’étoffes éclatantes, coiffée de fleurs ou blessée, blottie sous des linceuls blancs, perdue dans un détail de la toile.

Cette biographie de Frida Kahlo fait bien revivre la femme de feu qu’elle fut, dominant avec une incroyable énergie sa condition physique, les épreuves de sa vie, une très douloureuse fausse-couche en particulier, les aléas de son mariage avec Diego, ce monstre sacré, insaisissable volage, charismatique, mais qui l’aima intensément et avec qui elle partagea un engagement politique indéfectible, le regard souvent hostile de la société que sa personnalité dérangeait. Claire Berest livre plus un tableau fulgurant, vibrant de couleurs et d’images frappantes d’une femme de passion et d’excès, qu’une biographie analytique de la plus grande artiste mexicaine. On peut regretter que l’approfondissement de son engagement politique et sa grande implication dans le soutien à la cause des femmes ne soit pas plus décrit, il n’y a pas non plus de compte-rendu détaillé de son œuvre, mais la vigueur du style, la prose originale et expressive, l’empathie sensible de l’auteur pour son personnage, rendent la lecture de cet ouvrage passionnante et on en garde de larges images en mémoire.

 
On a bien aimé aussi

«Madame de Sévigné » de Geneviève Haroche Bouzinac

Epistolière acharnée, Marie de Sévigné, a décrit, avec beaucoup de détails le siècle du Roi Soleil, la cour et son fonctionnement, le rôle du souverain dans la littérature, les arts, l’architecture, mais aussi sa façon de gérer son territoire.

1 500 lettres nous sont parvenues qui témoignent avec verve, esprit et humour de la vie de cette femme veuve à 25 ans dont le destin romanesque et chaotique est entouré encore aujourd’hui d’un halo de mystère.

Appuyée sur cette correspondance l’auteure fait revivre avec une grande modernité ce personnage dans ses rapports compliqués avec sa fille mais aussi dans ses soucis de gérer ses voyages et nombreuses propriétés.

Ouvrage imposant mais d’agréable lecture tant les sujets sont variés.

 

« Les guerriers de l’hiver » d’Olivier Norek

Pourquoi lire l’ouvrage ?

 D’abord, comme lui-même l’a voulu, parce que cette guerre de la Russie contre la Finlande résonne avec l’actualité de cette même Russie agressant l’Ukraine. Dans les deux cas, c’est un énorme pays dirigé par un autocrate qui envahit un plus petit, supposé facile à envahir et qui se heurte à une population courageuse et déterminée.

Ensuite, parce que c’est une plaidoirie pour LA PAIX et pour le respect de l’homme (et de la nature,) mis à mal injustement, une abomination contre les corps et les cœurs. Cela mobilise chaque individu, obligé d’obéir à une propagande souvent mensongère.

L’humanisme de Norek est sans faille et sa pitié va aux victimes des deux camps.

Chacun se pose la question :  comment réagirais-je dans une situation semblable ? garderais-je ma conscience intègre ? L’intérêt ne faiblit pas car tout est incarné et écrit avec simplicité, à niveau humain.

 

« Avril Enchanté » d’Elizabeth von Arnim

L’auteur, de son nom de jeune fille Mary Annette Beauchamp, naît à Sydney en 1866 dans une famille anglaise (comme son nom ne l’indique pas). A l’âge de trois ans, la famille revient s’établir à Londres. L’enfant grandit, fait de brillantes études puis intègre le Collège Royal de Musique. Elle fait ensuite un grand voyage avec son père en Europe et rencontre le Comte Henning August von Arnim Schlagenthin, aristocrate prussien (on l’aurait deviné). Elle l’épouse à Londres puis ils s’installent à Berlin et quelques années plus tard dans le domaine familial de son mari en Poméranie. C’est là qu’elle commence à écrire. Son premier roman ‘’ Elizabeth et son jardin allemand ‘’ connaît un grand succès. En 1908, retour à Londres où son mari décède peu après. Elizabeth mènera alors une vie mondaine parfois tapageuse entre l’Angleterre, la Suisse et Mougins. La 2ème guerre mondiale la fait se réfugier aux USA et elle meurt à Charleston en 1941.

« Avril enchanté ». Deux jeunes londoniennes, Mrs Wilkins, épouse transparente aux yeux de son mari avocat, Mrs Arbuthnot, confite en dévotion, tombent sur une annonce proposant la location d’un petit château en avril sur la Riviera. Avril sur la Riviera !!! Ces deux femmes se prennent à rêver à ce que pourrait être la vie en avril sur la Riviera, échappant ainsi à leur mari. Elles en rêvent tellement qu’elles décident de casser leur tirelire et de répondre à l’annonce. Pour partager les frais, elles font appel à une jeune et belle aristocrate Lady Caroline Dester qui veut échapper à ses soupirants et enfin à Mrs Fischer, une dame âgée et qui se révélera quelque peu égoïste. Et elles partent, prétextant auprès de leur mari une invitation. A début du séjour, des tiraillements apparaissent, entre l’égoïsme de Mrs Fischer et la déception des deux premières personnes qui pensaient jouer le rôle de maîtresse de maison. Mais, que la nature est donc belle en avril sur la Riviera ! Un flamboiement de fleurs, glycine, géraniums, capucines, des cerisiers, des pêchers et des gradins descendant jusqu’à la mer. Et l’enchantement des lieux agit sur tout le monde. La cohabitation se fait de plus en plus harmonieuse, tellement harmonieuse que les deux premières dames qui voulaient échapper quelque temps à leur mari invitent ces derniers à les rejoindre. Et tout se passe pour le mieux.                                                                                                                                                                                                                      

C’est un conte, un joli conte qui montre combien un cadre enchanteur et un doux climat peuvent influencer les comportements humains. 

 

« Ce que je sais de toi » d’Éric Chacour

Né à Montréal, de parents égyptiens, Eric Chacour partage sa vie entre la France et le Québec. Travaille dans le secteur financier. 

 Premier roman, débutant dans les années 80- Deux destins …

Celui de Tarek, à peine trentenaire, issu d’une famille bourgeoise du Caire, vivant dans un même immeuble, entre une femme discrète et aimante, une grand-mère régnant en matriarche sur le huis clos familial, une mère soucieuse de leur condition, une sœur cadette confidente et un père médecin reconnu. Sans oublier la domestique, gardienne des secrets familiaux

A la mort de son père, Tarek reprend le cabinet médical, sans trop de conviction. Il ne trouve de sens à son métier que lorsqu’il l’exerce dans le dispensaire d’une banlieue défavorisée… Là, il y rencontre Ali, jeune prostitué de 17 ans, veillant sur sa mère atteinte d’une incurable maladie génétique, patiente de Tarek.

Et connaît une déflagration en découvrant son attirance pour Ali et, par la, son homosexualité.

Insupportable honte pour la mère de Tarek qui lui fait croire à la mort accidentelle d’Ali après avoir menacé et éloigné ce dernier.

Tarek s’enfuit au Québec et ne revient que 10 ans plus tard, furtivement au décès de sa grand-mère, non sans avoir cherché à retrouver Ali dont il apprend la mort réelle cette fois.

Retour au Québec.

Et second destin qui se révèle : découverte de sa paternité ignorée au moment de sa fuite au Canada par la connaissance de son fils de…17 ans, Rafik, venu tout exprès le (re)trouver….

Émouvant roman sur la découverte de soi, ses tourments pour soi et les proches, dans une société corsetée

Belle, originale et fluide écriture. 

 

Café littéraire du  4 mars 2025
Nos coups de cœur
« L’or des rivières » de Françoise Chandermagor

Née en 1945 cette major de l’ENA et prolixe écrivaine (une vingtaine de roman) nous offre aujourd’hui un panorama de sa vie et de ses pensées.

C’est surtout la découverte de son pays d’origine la Creuse qu’elle habite à plein temps aujourd’hui.

Rien ne lui échappe de cette vie rurale qu’elle observe dans son histoire et dont l’évolution l’amène à conserver tant que possible les traces des anciens maçons qu’étaient les Creusois, au travail pendulaire Paris en Hiver, moissons l’été.

Plongée aussi dans cette nature de granit austère et bien arrosée, où passent les oiseaux, mais aussi les écrevisses américaines immangeables, mais pas trop les touristes !

Pas de réquisitoire amer mais un constat positif de sa nouvelle vie calquée sur George Sand !

 
On a bien aimé aussi

« Une vie bouleversée » d’Hetty Hillesum

On est séduit par le parcours de cette jeune fille Juive Hollandaise prise dans le tourment atroce des pires atrocités de la seconde guerre mondiale.

Aimant profondément la vie sous toutes ses formes, son arrestation et son internement au camp de Westerbork l’amène à méditer sur le sens de la vie et les rapports entre les hommes, fussent-ils méchants !!!

On ne peut qu’être impressionné par sa capacité à aimer les autres, sa famille et ses camarades de captivité.
On ne peut qu’admirer sa trajectoire spirituelle qui l’amène comme disent les catholiques à la grâce du martyr !!! 

ETTY meurt à Auschwitz le 30 Novembre 1943, mais elle rentre pour l’Eternité dans ce que l’Humanité compte de meilleure dans l’Amour, cette capacité de relation que seuls les humains connaissent. 

 

« L’Envol de l’Aigle » de Louis L’Amour (1986)

Louis L’Amour, de son vrai nom Louis Dearborn LaMoore, est né en 1908 à Jamestown dans le Dakota du Nord et mort en 1988 à Los Angeles. D’ascendance irlandaise, il vit avec sa famille à la frontière canadienne. A 15 ans, il quitte sa famille. Tour à tour pêcheur, mineur, bucheron, matelot en Afrique du Sud, vit avec des bandits dans les montagnes de Chine puis, rentré au Canada, entame avec un certain succès une carrière de boxeur. C’est dans les années 50 qu’il commence à publier des « romans-western » très rigoureusement documentés en matière historique et dont il devient un maître. 85 romans dont la moitié seront adaptés au cinéma ou à la télévision. En1983, il obtient la Médaille d’Or du Congrès et en 1984 la médaille de la Liberté.

Joseph Makatozi (Joe Mack) est commandant dans l’armée de l’air américaine et brillant pilote d’essai. Son avion est capturé par les Soviétiques pour s’emparer des secrets militaires et technologiques qu’il peut contenir et le pilote emprisonné en Sibérie. Joe peut s’en évader très vite. Le colonel Zamatov est sûr de le rattraper car, outre des soldats, il lance à ses trousses Alekhine, un traqueur Yakoute rompu aux secrets de la forêt. Mais ce que ne sait pas Zamatov, c’est que dans les veines de Joe Mack coule du sang Sioux er Cheyenne. Dans son enfance, le père de Joe Mack l’avait entrainé à vivre dans et de la forêt. L’américain est parti sans rien et se retrouve dans la taïga sibérienne en plein hiver. Il fabrique un arc, des flèches et chasse. Il sait tanner les peaux dont il se fabrique vêtements et mocassins pour remplacer ses chaussures usées. Il fume des lanières de viande pour la conserver. Il saura survivre à l’hiver dans cette région on ne peut plus inhospitalière tout en projetant de rejoindre l’Alaska en passant par le détroit de Behring. Lorsque les poursuivants se rapprochent trop, il sait leur tendre des pièges invisibles à leurs yeux. Avant de saisir l’occasion qui s’offre à lui de traverser le détroit, il affronte Alekhine en un combat singulier. Et, selon la coutume de son peuple d’origine, il fera parvenir à Zamatev le scalp d’Alekhine.

Cette histoire est un roman certes, mais on aimerait qu’elle soit vraie. Joe Mack porte très haut les valeurs humaines et a un profond respect de la nature. C’est aussi un bel hymne à la liberté.

 

« Le grand feu » de Leonor de Recondo

Léonor de Récondo est née en 1976 dans une famille d’artistes. Elle est violoniste. Elle a fondé l’ensemble L’Yriade spécialisé dans le répertoire des cantates des XVIIe et XVIIIe siècles.

Autrice de 8 romans souvent primés dont « Amours » Grand prix RTL-Lire et Prix des Libraires.

Le grand feu est son dernier roman. Dès l’épigraphe, le thème est donné. C’est l’amour, amour dévorant pour la musique, amour de jeunes amants.

Venise. Tout commence à la naissance, le 31 mai 1699 d’Illaria, sixième enfant de Francesca et Giacomo, vendeurs d’étoffes. Dès l’âge de 3 mois sa mère la confie à l’institution La Pietà. Il s’agit d’un établissement créé et financé par la République de Venise en 1346 pour accueillir les nouveaux nés abandonnés que l’on pouvait lui confier en les déposant dans un emplacement aménagé dans le mur d’enceinte. Les religieuses les prenaient en charge de l’autre côté. (La Pietà existe encore de nos jours à Venise). Dans ce lieu qui les protégeait du monde extérieur, les filles faisaient des travaux d’entretien et de la couture. Les activités, au cours du temps, ont évolué et se sont portées sur la musique. Des cours ont été dispensés par des maîtres de musique de plus en plus connus. A l’époque qui nous intéresse, c’est Antonio Vivaldi qui y exerçait (de 1703 à 1740) et qui écrivait sonates et motets pour les jeunes filles du chœur, les putti.

Francesca et son mari avaient assisté, quelques temps avant l’accouchement, à une messe chantée à La Pietà. Derrière la grille du chœur, les voix des jeunes filles s’élevaient. « Dans une soudaine exaltation, liant concert et liturgie, elle avait pris la main de Giacomo. Plus tard, elle lui dirait que leur enfant, leur sixième à venir, chanterait parmi ces anges ».

La petite va grandir derrière les murs. C’est Bianca, la cousine qui lui prodiguera amour et douceur les premières années de son existence. Elle est très vite fascinée par les chants et particulièrement par la voix d’or de Maria. A 6 ans elle est encore trop jeune pour travailler sa voix. Vivaldi va lui offrir la possibilité de s’exprimer en jouant du violon.

Au printemps, Prudenza Leoni passe les portes de La Pietà. Issue d’une famille patricienne, elle vient quatre fois par semaine assister aux cours payants du Maestro. Une amitié très forte va les lier. Grâce à Prudenza, Illaria va imaginer ce qu’est la vie à Venise.

L’enfant devenu adolescente, participera aux concerts. Ses parents seront de l’assistance mais ne la verront pas.

Prudenza, à force d’entêtement, par le truchement de sa mère, va obtenir l’autorisation par la Prieure de faire sortir Illaria pour l’inviter dans le palais familial. Le frère de Prudenza, Paulo, va s’en tarder, tomber éperdument amoureux de cette belle jeune fille de 15 ans encore naïve.

Illaria que la musique embrasait brûlera d’amour à tout jamais.

A apprécier : l’écriture délicate de l’auteur, qui sait traduire la force de la musique et des sentiments, évoquer l’ambiance qui régnait à Venise sur les canaux et dans les ruelles. La vie au sein de cet orphelinat très particulier qu’est La Pietà peut être une découverte. Le personnage de Paulo est peu crédible et agaçant et le romantisme de l’histoire peut ne pas toucher vraiment.

Le grand embrasement final, traité sous forme de poème, est très réussi.

Ce roman n’égale pas, a priori « Pietra Viva », autre roman de Léonor de Récondo qui relate le séjour de Michel Ange à Carrare où il choisit le marbre qui sera utilisé pour le tombeau de Jules II.

 

 « L’oubli que nous serons » de Hector Abad

Roman autobiographique où le narrateur rend hommage à son père assassiné en Colombie en 1987. Le titre vient d’un vers de Borges.

Hector Abad fils, relate la vie d’une famille aimante et d’un père idéalisé dans son immense amour paternel et le don de sa personne à ses élèves, futurs médecins comme lui, comme à ses concitoyens miséreux. Contrairement au vers de Borges, il veut lutter contre l’oubli et exalte l’action bienfaisante de son père qui n’a cessé de l’encourager et de croire en lui.

 

« Récits de voyage et de nature » d’Elisée Reclus

Elisée Reclus nait le 15/02/1830 dans une famille religieuse, père pasteur, exigeant, intolérant, en butte avec sa hiérarchie et mère institutrice. A 7 ans, il est confié à ses grands-parents, d’éducation plus libre à la campagne. A 12 ans, il est envoyé en pension chez les frères Moraves en Allemagne, cette dure épreuve le conduit à fuir à pied jusqu’à chez lui dans le Béarn. A la faculté théologique de Montauban, il fréquente des auteurs socialistes, puis à l’Université de Berlin il étudie la géographie et comprend qu’il ne sera pas pasteur. Il revient d’Allemagne à pied avec son frère Elie. Il milite lors de la révolution de 1848, fréquente des anarchistes et son goût de la liberté le fait fuir à Londres où il rencontre les leaders socialistes, la pauvreté l’amène à s’occuper d’un domaine agricole en Irlande. Passionné de voyage, grand observateur de la nature, il part pour le nouveau-monde, en Louisiane puis dans le Mississipi, où il découvre l’esclavage, il écrit alors des articles pour la « Revue des 2 mondes ».

En 1855 il repart, vers la Nouvelle-Grenade en pensant être berger, tondeur de chien avec un projet d’« exploitation agricole et colonisation ».

Voyage à la Sierra Nevada de Sainte-Marthe

Ce voyage en Nouvelle-Grenade est un des récits qui composent ce recueil.

            En ces temps où un président Américain revendique le canal de Panama, il est intéressant de découvrir avec Elisée Reclus cette période d’avant le canal avec le rôle de la compagnie des Chemins de fer d’Aspinwall créée et gérée par des Américains ; cette société faisait commerce du tout le nécessaire depuis les US sur le versant Atlantique de l’Isthme de Panama, dans un pays où tous les aventuriers du Monde cherchaient fortune et en même temps était seule responsable de la salubrité de la ville. La construction des 72km de chemin de fer entre les 2 océans, au milieu des marécages et de la jungle, des insectes, miasmes et sous un soleil de plomb, a été un enfer, à l’origine conduit d’un proverbe « une vie d’homme par traverse posée sur la voie » ; des ouvriers chinois se suicidaient pour éviter la souffrance, les noirs des Antilles abandonnaient, préférant se retirer à la Jamaïque pour le farniente. La compagnie Américaine avait le monopole et pratiquait des prix exorbitants pour le transport des voyageurs, non rentable, et les marchandises (l’or de la Californie et l’argent du Mexique). Les gains étaient de 40% chaque année pour les actionnaires, susceptibles d’augmenter par la vente des 100 000 hectares de terres fertiles concédées par la république Grenadine. Les intrigues américaines exigeraient une quasi souveraineté pendant de nombreuses années.

Elisée Reclus espère alors que l’Isthme de 2200 km entre les 2 Amériques, ne reste pas une solitude effrayante et que des hommes de tous les pays transformeront ces marécages en champs fertiles sous le volcan Momotombo.

            Voyageant en goélette, Elisée Reclus visite les villes de cette côte des Caraïbes.  Portobello, ancienne porte d’or des Espagnols où les galions chargeaient les trésors du Pérou, n’est plus qu’insalubrité, zone de marécages où seules les femmes travaillent.

En opposition, l’Archipel des Muletas est un paradis idyllique, avec un climat idéal, où les autochtones paraissent heureux, soulevant le doute de l’auteur sur les échanges commerciaux : « on se demande s’il faut désirer que bientôt les Américains ou Anglais pionniers du commerce, viennent exploiter ces forêts de palmiers pour en concasser les noix, les réduire en huile, commercent pour que les quais de Liverpool ou coffres-forts des armateurs de New-York s’emplissent encore davantage ».

Carthagène des Indes dont la rade est une des plus belles du monde, est une ville en décadence, entourée de remparts lézardés, abandonnée du commerce et de l’industrie, où vit une population déclassée et privée de tout. Elle avait le monopole du commerce du temps des Espagnols, des richesses pillées par les conquérants mais aussi des produits du bassin de Magdalena au pied de la Sierra Nevada. Elle avait la première secoué le joug des Espagnols mais « la prospérité factice reposant sur le monopole espagnol s’évanouit avec la liberté ».

La ville de Rio Hacha est décrite comme un « avant-poste de la civilisation grenadine, séparée des tribus sauvages par l’embouchure d’un fleuve ». Elle est le débouché d’une immense et riche région au pied de la Sierra Nevada. Sous la domination fédérale de Sainte-Marthe et de la lointaine Bogota, elle accueillait d’innombrables étrangers, et malgré tout régnait une grande liberté, sans soldat, police ou douanier. Les goélettes commerçaient dans la mer des Caraïbes, essentiellement fruits et cacao de Nouvelle-Grenade, maïs et farine, poissons des pêcheurs et bœufs des Indiens. L’Eglise y était séparée de l’Etat, la dîme abolie, les églises désaffectées sauf pour les enterrements, baptêmes et mariages.

Elisée Reclus décrit de façon grinçante les quelques Européens « représentant l’élément moderne du progrès :  les émigrants Français, séparés de la patrie par les flots de l’immense mer, semblent croire que la seule capitale de la civilisation est Paris, en tout compatriote ils voient un ami et se reprochent sans cesse d’avoir pu quitter la terre chérie. L’Anglais est plus exclusif dans son patriotisme et est à lui-même son propre pays, peut se passer de frères. Les Allemands émigrés se dépouillent de leur nationalité et affectent de se mépriser les uns les autres. Quant aux Américains du Nord, ils se hâtent de réclamer le titre de citoyens grenadins, se font naturaliser avant de savoir parler espagnol, sont mal vus à cause de leur morgue anglo-saxonne et leur esprit de domination ».

Les Indiens Guajires, peuple autochtone en partie nomade, occupent une péninsule rattachée au continent par un isthme en partie marécageux, avec l’embouchure marécageuse du Rio Hacha, commercent avec les cités de la côte. Colonisés pendant plusieurs siècles par les Espagnols, ils ont gardé une haine de la religion catholique, ne voyant « dans cette religion que la foi exécrée de leurs antiques oppresseurs, coupés en morceaux, réduits en esclavage. Ils semblent n’avoir d’autre religion que l’amour de la liberté ». Elisée Reclus, en Européen fin XIXème et malgré son admiration pour leur « pittoresque beauté », remarque que « malgré les vices et vertus communs à toutes les nations encore barbares, ils sont évidemment en progrès et seront peut-être l’élément le plus important de la régénération sociale, avec un métissage avec les habitants blancs et noirs de la ville et que le féroce antagonisme des races disparaîtra ».

Elisée Reclus part sur les pentes de la Sierra Nevada à la recherche d’un lieu où développer l’agriculture et la colonisation. Il admire la réussite d’un colon « qui a fait pour le développement du pays plus que 10 000 émigrants éparpillés au hasard, en ouvrant des routes, construisant des ponts, des aqueducs, des habitations, cultivant le café, important des produits alimentaires inconnus du pays ».  Il note que « les agents des transformations sont en grande partie des immigrants d’Europe et Amérique du Nord et espère que quelques indiens y joueront rôle important pouvant servir de modèle à d’innombrables créoles paresseux passant leur vie à se balancer dans leurs hamacs ».

Sa recherche d’une terre est un échec, il tombe malade, son associé le quitte.

Ses réflexions en épilogue sont centrées sur « le besoin de colons Européens pour la Sierra Nevada et toute la Nouvelle-Grenadine, où rien ne manque avec des plateaux fertiles et la beauté de la nature. »

Intérêts de ce récit :

1-Découverte de cette région du nord de l’Amérique du Sud, qui deviendra La Colombie, le Vénézuéla et l’Equateur, à la fin du XIXème siècle, un paradis terrestre, baigné par la mer des Caraïbes.

2-La vision surprenante d’un amoureux de la liberté, aux sympathies socialistes, sur le développement de terres « vierges », le développement économique futur de régions restées à distance des nations après le départ des Espagnols.

 

« Et si les chats disparaissaient du monde… » de Genki Kawamura

Né en 1979 au Japon, Genki Kawamura est auteur de romans, d’interviews et d’essais, Il est aussi réalisateur de cinéma.

Curieuse réflexion que nous soumet Genki Kawamura

S’il ne me reste que peu de temps à vivre, quelles sont les dix choses à faire avant de mourir ? Et celles auxquelles je suis prêt à renoncer, à effacer pour gagner quelques jours de vie en plus ?

C’est le deal proposé par le Diable au narrateur condamné.

Délicieux condensé plein d’humour sur le manque, la perte de ce qui paraît indispensable mais que l’on oublie très vite par exemple.

SAUF si le Diable, alias Aloha, demande à supprimer les chats !!

Un bon moment de sérieuse remise en question avec une belle légèreté.

 

Café littéraire du  4 février 2025
Nos coups de cœur
« Les leçons du Rhône » d’Elisabeth Ayraut

Que serions-nous sans les fleuves ? Élisabeth Ayrault a une formation d’architecte urbaniste, a travaillé dans le domaine de l’aménagement du territoire, au contact de diverses populations locales et d’élus. Elle a dirigé une entreprise de collecte, gestion et valorisation des déchets industriels, hospitaliers et des ordures ménagères pendant une dizaine d’années, a occupé des postes de direction au sein des groupes Suez, Elyo ou Sita France (Suez Environnement), avant d’être  présidente de la CNR (Compagnie Nationale du Rhône) de 2013 à 2023, entreprise créée par Edouard Herriot en 1933 pour l’aménagement du Rhône, premier producteur français d’énergie exclusivement renouvelable et concessionnaire du Rhône pour la production d’hydroélectricité, le transport fluvial et les usages agricoles. L’auteure a œuvré à la transformation de l’entreprise et accéléré son développement au service de la transition énergétique. La CNR constitue 3 % de la production électrique en France. 4

L’auteure décrit son parcours professionnel afin de sensibiliser aux enjeux environnementaux locaux en fédérant les différents acteurs pour l’intérêt général et la durabilité. Sa fonction à la tête d’un « fleuve » lui a permis d’aller à la rencontre des autres grands fleuves dans le monde sachant que 80 % de la pollution maritime arrive par voie fluviale. Elle a fondé les « Initiatives pour l’avenir des grands fleuves » (IAGF- présidé par Erik Orsenna), espace d’échanges internationaux et  pluridisciplinaires qui défend une gestion intégrée des fleuves et agit pour leur avenir, pour les défis complexes liant eau, climat, biodiversité, santé et alimentation.

«Les fleuves sont les grands absents des alertes sur le changement climatique et les grands oubliés des réflexions politiques. Ils structurent nos pays et nos paysages, nous abreuvent, nous nourrissent, nous transportent parfois. Ils peuvent nous rendre malades, ne plus avoir assez d’eau pour nous nourrir, ou en avoir trop et nous noyer. Nous sommes tous concernés par ces chemins d’eau, qu’ils soient proches ou lointains, mais nous ne nous en préoccupons pas assez.»

Le Rhône est long de 812 kilomètres, il rallonge et prend de la hauteur car les glaciers reculent et peuvent disparaître aux alentours de 2050. En 200 km, il arrive au Lac Léman et a perdu 1900 mètres d’altitude. Les ingénieurs suisses tentent de domestiquer les crues. 40 % du Lac Léman appartient à la France, il s’agit donc d’une co-gestion franco-suisse de l’eau et de sa retenue. Ces négociations sont importantes pour les centrales nucléaires et leur refroidissement, notamment celle du Bugey, proche de la frontière suisse. La quantité de sédiments a son importance pour la gestion des populations de poissons. L’aménagement du fleuve doit tenir compte des possibilités de circulation des poissons en amont et en aval de tout obstacle ou infrastructure. Les crues du Rhône restent dans les mémoires des agriculteurs, habitants et élus  de la vallée du Rhône.

L’histoire et l’archéologie montrent l’importance du commerce et à quel point le fleuve a été dangereux y compris pour ses marins.

Le dérèglement climatique est visible au travers des inondations, des sécheresses et l’aménagement du fleuve doit tenir compte des données de la science.

La gestion intégrée depuis plus de quatre-vingts ans est un modèle d’aménagement du territoire. Les recettes de l’hydroélectricité financent les trois missions solidaires entre elles – énergie, irrigation et navigation – mais aussi les actions liées à l’environnement et aux territoires traversés. Gérer un fleuve c’est produire de l’électricité, aménager ses berges, négocier les besoins en eau avec les consommateurs, les agriculteurs, les industriels, les communes et villes, c’est se préoccuper de biodiversité au travers notamment de son delta, c’est débarrasser l’eau de ses plastiques et déchets.

Gérer de l’énergie, c’est prévoir les apports d’eaux, faire appel à la météorologie, prévoir les besoins des consommateurs. L’hydroélectricité constitue 16 % de la production électrique mondiale et première source d’énergie renouvelable (deux tiers en France). L’auteur explique les différents types de centrales, au fil de l’eau ou d’éclusée ainsi que des centrales lacs de moyenne et haute chute.

Villes et fleuve ne font pas toujours bon ménage entre inondations et demande toujours plus importante d’eau de la part de villes qui ont besoin d’être nourries par les campagnes qui ont, elles aussi, besoin d’eau. Le Rhône va perdre entre 10 et 40 % d’eau d’ici 2050, un projet de canal avec la Catalogne très déficitaire en eau a été mis en suspens !

Le monde agricole consomme 68 % de l’eau douce en France mais les pratiques des agriculteurs devraient changer dans un contexte de pénuries et d’incertitudes.

La résistance au changement concerne tout le monde, du producteur au consommateur en passant par les citoyens et le changement climatique induit toutes sortes de résistance.

Le Rhône est un condensé, un résumé local qui peut permettre de comprendre les enjeux globaux de la planète.

Un modèle pour d’autres pays ? La CNR, entreprise privée responsable à caractère public, garantit l’équilibre du fleuve, qui est un bien commun. Elle réconcilie profit et intérêt général, permet une redistribution équitable entre toutes les parties prenantes liées au Rhône. L’eau devenant rare et précieuse, il serait pertinent de généraliser ce modèle à d’autres fleuves à travers le monde.

De l’architecture aux fleuves, en passant par l’urbanisme, les services à l’énergie et les déchets, l’auteure a montré qu’il est possible de réconcilier écologie et économie, et que les entreprises ont un rôle essentiel à jouer dans la transition énergétique pour que les choses changent vraiment. Ce livre est un plaidoyer pour les fleuves, et  le récit d’un parcours d’une femme engagée, convaincue qu’aucune solution à nos problèmes ne peut fonctionner sans prise en compte de l’écosystème dans lequel nous vivons.

Ce livre nous emmène à la découverte d’un fleuve qu’on traverse sans le connaître, donnant le goût de partir en tourisme industriel pour visite de ses aménagements ou centrales hydroélectriques et ballade bucolique le long de ses berges.

 

 « Le couvreur de rêves » de Kyoko Murata

Kyoko MURATA est née en 1945 à Yahata, au nord de l’île de Kyushu.

Elle ne fait pas d’étude, et est d’abord ouvreuse de cinéma, et serveuse de café.

Elle inaugure sa carrière littéraire en 1975 avec le récit La voie d’eau, avec lequel elle obtient            le prix littéraire du festival d’art de Kyūshū.

Elle est couronnée en 1987 du prix Akutagawa pour son livre le Chaudron (Nabe no naka) qui sera adapté au cinéma par Kurosawa sous le titre Rhapsodie en Août (en 1991).

Elle écrit également Filles de Joie. Elle a obtenu de nombreux autres prix littéraires pour des livres non traduits en France.

Ses thèmes principaux d’inspiration sont : la famille, la douleur, la condition de la    femme, la perte d’êtres chers, les arbres, la tristesse, la cuisine, thèmes qu’on retrouvera dans ce livre.

C’est un petit ouvrage à la très jolie couverture, qui se lit facilement, et se déguste par            petites touches ….

L’histoire est celle d’une jeune femme japonaise, femme au foyer, et d’un couvreur venu réparer le toit de sa maison, suite à une infiltration mal réparée par son mari.

Le récit est écrit à la première personne par la jeune femme, dont on ne connait pas le prénom.

Ils vont progressivement faire connaissance pendant les 5 jours des travaux, en partageant du thé, des petites crêpes coréennes et des coquilles Saint Jacques frites.

Le couvreur lui raconte alors qu’il a vécu une dépression suite au décès de sa femme, et que son médecin lui a prescrit un journal des rêves, qui l’a sauvé et fait découvrir un nouvel univers.

Comme le très beau livre « Dors ton sommeil de Brute » de Carole Martinez, ce livre est à nouveau un livre sur les rêves. Ici il s’agit d’une initiation aux rêves « lucides », c’est-à-dire une manière de rêver de façon active, pour entrer dans des rêves que l’on peut provoquer, que l’on peut maitriser, avec de l’entrainement.

Pour eux deux, il va s’agir de se retrouver dans des rêves pour aller sur les toits : toits des pagodes des plus grands temples du Japon d’abord ; Occasion de nous enseigner les techniques de constructions des édifices japonais, comment éviter les tremblements de terre avec de grands piliers centraux non arrimés au sol mais au plafond, les subtilités des toits à 2 ou 4 pentes, les toits qui ressemblent à des bateaux avec leurs bords relevés , mais aussi  les inscriptions secrètes au dos de tuiles des couvreurs datant de plusieurs siècles…

 Puis ils vont effectuer un grand voyage avec un rêve qui va durer sur plusieurs jours.

La destination est surprenante puisqu’il lui propose d’aller contempler les toits des grandes cathédrales gothiques françaises : Notre Dame, la cathédrale de Chartres en pleine nature et celle d’Amiens, la plus haute, la plus impressionnante, couverte de gargouilles inquiétantes.

Il faut se laisser aller pour lire ce livre, se laisser transporter dans les rêves de ce drôle de couple.

Un livre très japonais dans son écriture, avec beaucoup de sérénité, parsemé de descriptions de mets délicieux, de temples enchanteurs, le tout plein de poésie.

Un petit extrait pour donner envie :

« La mer verte que nous survolions devenait graduellement jaune

Un tapis de colza en fleurs s’étendait à l’infini

L’immense croix bleue couchée sur le sol était entourée de champs de colza jaune, de prairies verdoyantes et aussi des maisons aux toits couleur caramel et chocolat de la ville de Chartres »

 Coup de cœur dans la catégorie cadeau de Noël qui fait du bien, même si ce n’est pas un « grand » livre.

 

 « Jours de ressac » de Maylis de Kérangal

L’autrice a  passé son enfance au Havre où elle a étudié avant d’aller à Rouen en classe préparatoire et à Paris pour des études d’histoire, de philosophie et d’ethnologie.

Elle reçoit le Prix Médicis pour » Naissance d’un pont » en 2010 et de nombreux prix pour « Réparer les vivants » en 2014. Les deux romans ont été adaptés au cinéma tout comme «Corniche Kennedy ».

Au-delà de l’intrigue qui est la chaîne du roman, il y a la trame.

Elle est dense. Le Havre tout d’abord, cette ville écrasée par les bombardements alliés en septembre 1944, reconstruite par des architectes qui ont rivalisé en matière de béton « Perret versus Niemeyer, le droit et le courbe, le gris et le blanc ». Le Havre, son port devenu une des portes d’entrée de la cocaïne en Europe, ses trois millions de porte-conteneurs qui y transitent chaque année. Le Havre qui débouche sur la mer puissante, envoûtante, inquiétante.

Des flash-backs sur la vie de l’héroïne apportent progressivement des éléments qui permettent à l’histoire de prendre corps et sont autant de signes qui interpellent celle-ci et la ramène au Havre.

L’histoire commence par sa convocation dans un commissariat de police du Havre. Le cadavre d’un homme a été découvert sur la voie publique.

Cette affaire la concerne. Un ticket d’entrée de cinéma trouvé sur lui mentionne son numéro de téléphone.

Ainsi commence la quête d’événements floutés du passé pour essayer de faire émerger une explication à cet événement bouleversant pour elle.

Par son style, son écriture, Maylis de Kerangal sait décrire des ambiances, particulièrement celles des bords de mer. Elle s’attache à ce qui est visuel et dans le cas de ce roman, la ville du Havre est particulièrement bien décrite. Un langage technique peut côtoyer sans heurt la poésie.

Elle décrit avec bienveillance, finesse ses personnages et particulièrement les adolescents. Tout comme elle peut décrire avec beaucoup de force le coup d’une vague sur la digue, l’autopsie d’un corps par les médecins légistes.

On partage avec elle, la complicité avec son mari, sa relation avec sa fille, sa vie professionnelle, ses errements dans cette affaire qui la ramène à son premier amour et à la ville où, jeune, elle a vécu.

Plaisir de savourer l’écriture, intérêt porté à l’intrigue, attachement à l’héroïne, tous les éléments sont réunis pour attribuer un coup de cœur à ce roman.


On a bien aimé aussi

« Marie- Antoinette » de Stefan Zweig

Stefan Zweig est un écrivain autrichien né en 1881 à Vienne et mort en 1942 au Brésil. Ami de Freud, Rolland, Strauss et Verhaeren, il fait partie de l’intelligentsia viennoise jusqu’en 1934 où il fuit son pays face à la montée du nazisme et ses origines juives.

 Son œuvre est constituée essentiellement de biographies (« Fouché », « Marie Stuart » et « Marie Antoinette ») même si on le connait plus pour ses romans, (« Le joueur d’échec », « Vingt -quatre heures de la vie d’une femme » et « la confusion des sentiments ».) Dans sa dernière œuvre, « Le monde d’hier, souvenirs d’un Européen », Zweig se fait chroniqueur de cet âge « d’or » de l’Europe d’avant-guerre et analyse ce qu’il considère comme l’échec d’une civilisation. C’est une sorte de testament qui pourrait expliquer son suicide.

« Marie-Antoinette » est une biographie écrite en 1933 sur la dernière reine de France qui était Autrichienne et qui a en toile de fond, cette période si trouble de la Révolution. Quel est l’intérêt d’une énième biographie sur un sujet qui nous est que trop connu ?

Si l’auteur est un grand écrivain, (biographie écrite dans un style soutenu mais agréable cependant à lire, la première partie du livre est cependant plus intéressante et plus dense) sa qualité première résulte plutôt dans le nouvel éclairage qu’il donne au portrait de cette reine. Zweig laisse paraitre les sentiments de cette femme à la destinée d’une héroïne grecque. Il nous explique très tôt, qu’elle était condamnée à ce destin tragique. Des signes visibles de sa funeste vie étaient déjà présents dès qu’elle quitte l’Autriche. (A Strasbourg, Goethe voit dans la tapisserie de la tente qui l’accueille, le premier signe de cette destinée).

Même si sa frivolité, son insouciance, son trop grand penchant pour les jouissances de la vie, cette reine d’abord trop jeune et immature qui n’avait pas compris où était sa place et son devoir, l’ont fait passer pour un monstre auprès des révolutionnaires, Zweig arrive à nous la faire comprendre et aimer. Il lui trouve des excuses : son manque d’éducation à Vienne auprès de l’impératrice Marie-Thérèse sa mère, qui s’occupe activement de son pays et peu de ses enfants. On en vient à penser que Marie-Antoinette était une victime de l’histoire, selon Zweig qui, ne l’oublions pas, était autrichien.

Marie-Antoinette, même si elle ne lisait pas, a encouragé les arts (dans son petit théâtre de Trianon, a fait connaître son ami et professeur autrichien le compositeur d’Opéra Glück.) Et le style Louis XVI c’est elle ! C’était une femme raffinée face au roi son époux balourd et sans goût.

Zweig nous explique tout de même, qu’elle a commis de nombreuses erreurs de jeunesse : sa frivolité à Trianon, qui lui a fait oublier Versailles et la Cour, son manque de dignité et de mesure qui couvrait l’Etat de dettes, son absence totale de considération pour le peuple, de là viendrait la colère du peuple. (plus l’affaire du collier)

Mais il nous dit aussi que cette époque juste avant la Révolution était une époque légère, où l’on croyait à l’ésotérisme, où les cabales étaient légions, bref il lui trouve quelques excuses…

Cependant J.J. Rousseau (« Le contrat social »), Diderot, Voltaire, Beaumarchais faisaient naître des idées nouvelles que la royauté, complètement sourde, n’a pas entendues. Elle n’a pas vu non plus le changement s’avancer. Pourtant La Fayette est revenu d’Amérique, ce pays maintenant indépendant où le peuple est libre.

Marie-Antoinette commence tout doucement à prendre conscience de certaines choses : après l’affaire du collier, elle réduit son train de vie, congédie sa cour de Trianon, mais le mal est fait, il est trop tard. L’opinion publique ne désarmera pas même si Marie-Antoinette cherche un ministre « qui saurait calmer () cette bête sauvage et rugissante » (Elle rappelle Necker en 1788).

Malheureusement, le peuple se réveille en 1789 et ne veut plus de Versailles, le centre, la capitale et le cerveau de la France, plus la résidence du roi. C’est la Révolution. L’autorité royale part en lambeaux et le roi, mou et indolent, ne comprend pas. Il feuillette l’histoire (analyse la révolution de l’Angleterre) au lieu de faire une action héroïque. Marie-Antoinette de son côté, réagit à l’instinct. Pour elle, la Révolution est une révolte injustifiée « Mon métier (dit-elle) est d’être royaliste ».  Elle se sent dans son droit. Le peuple n’est qu’un troupeau déçu qui reviendra. Ce sont des factieux qui poussent le peuple à se révolter. Elle ne comprend pas, elle refuse les compromis.

Pour Marie-Antoinette, le peuple est bon, mais séduit par des factieux, pour le peuple, le roi est bon mais excité et aveuglé par sa femme. Le roi reconnaitra la Terreur et perdra sa dignité. Pas Marie- Antoinette qui reste fière et digne.

Ses amis ont quitté Versailles mais surgit un personnage important dans la vie de Marie-Antoinette : Hans Axel de Fersen.

Axel de Fersen est un Suédois, très bel homme, avec une grande fortune que Marie-Antoinette avait rencontré une première fois à un bal de l’Opéra lorsqu’ils avaient tous deux dix-huit ans. Il sera son grand amour et un ami indéfectible. Le journal de Fersen est un trésor documentaire sans pareil pour Zweig. Pendant un demi-siècle ce journal avait disparu, de plus censuré par la famille qui avait effacé les passages les plus intimes.

L’autre source documentaire est la correspondance de Marie-Antoinette et de sa mère Marie- Thérèse, censurée également mais que Zweig arrivera à retranscrire en intégralité.

On y voit une reine qui change, devient plus digne, plus noble. L’aristocrate, la Habsbourg orgueilleuse devient plus polie, plus affable.

Mais son attitude première laisse des traces, les préjugés sont tenaces (affaire du collier), le peuple a faim et le roi est indiffèrent. Il continue à se rendre à la chasse… (« interrompu par les évènements »). Marie-Antoinette comprend la situation. Elle va vers un destin qu’elle sait irrévocable.

Dans ses différents lieux de détention, elle reste digne, elle réfléchit. D’abord aux Tuileries, premier lieu, calme, intimité et silence. (« C’est (dit-elle) dans le malheur qu’on sent davantage ce qu’on est »). A 35 ans, elle comprend enfin le sens du rôle que la destinée lui a réservée, elle va devenir une figure historique, une Habsbourg « courage » ». Elle pense à ses enfants « si je pouvais être heureuse, je le serais par ces deux petits êtres ».

Plusieurs tentatives de fuites échouent (Varennes organisée par Fersen). Est-ce dû au sort, à la fatalité encore, ou un enchainement de malchances ? Mais Marie-Antoinette ne baisse pas la tête (« Il faut avoir (dit-elle) du caractère jusqu’au bout »). Elle espère de l’aide de l’étranger mais rien ne viendra, ni de ses amis ni de son ancien pays l’Autriche. Il faut dire que le roi, contraint, les larmes aux yeux, vient de déclarer la guerre à l’Autriche et Marie-Antoinette trahira la France en donnant le plan de campagne des armées révolutionnaires à l’ambassadeur autrichien.

Zweig précise que l’idée de patrie était une notion qui n’existait pas encore au 18éme siècle. Elle commence à la Révolution. Seul le point de vue dynastique compte.

Au Temple, la vie est encore plus dure. La famille royale est isolée. Aucun journal n’entre au Temple. La Révolution l’a humiliée et maltraitée. La reine est distante, ne parle plus, elle est noble dans le malheur et elle attire la sympathie de ses gardiens. Mais l’accusation de trahison est le mot qui court.  La Princesse de Lamballe, l’amie  de Marie-Antoinette est passée sous l’échafaud et l’on promène sa tête sur un pic. Quand celle-ci l’apprend, elle s’évanouit pour la première fois. (« C’est le seul moment (écrira sa fille plus tard) où sa fermeté l’ait abandonnée »).

Marie-Antoinette cherche sa joie dans les petites choses humaines (aider sa fille dans ses travaux d’aiguilles ou de clavecin, corriger les devoirs de son fils). Et quand le roi est emmené, imperturbable pour l’échafaud, c’est un des instants les plus douloureux de Marie-Antoinette. C’était un homme bon et dévoué. Une autre tentative de libération va encore échouer et durcir encore ses conditions de vie et elle sera séparée du Dauphin. Elle pense à Fersen, lui envoie une bague et s’en fait faire une à ses armes.

A 38 ans, abattue et vieillie, Marie-Antoinette est transférée à la Conciergerie, « la maison des morts », prison réservée aux criminels politiques, dans des conditions encore plus dures. Elle y passera les 77 derniers jours de sa vie. Elle sert d’otage politique pour les discussions avec les Autrichiens. Les journaux étrangers s’offusquent mais son neveu l’empereur François ne bouge pas. Marie-Antoinette sera livrée au tribunal révolutionnaire. Fersen essaiera encore de la sauver en vain, personne ne veut se compromettre. Il essaiera la corruption (affaire de l’œillet) qui elle aussi échouera. Tout le monde a peur de tout le monde. La terreur est passée par là ! Marie-Antoinette sera transférée dans une cellule encore plus petite où elle demande de la lecture. Elle se met à lire Cook et des romans d’aventure.

A son procès, personne à ses côtés, pas de défenseur. Marie-Antoinette est d’une étonnante précision, prudente et judicieuse. Elle est calme, elle est reine, elle répond à l’histoire. Elle veut se défendre courageusement et mourir fermement. Elle est digne mais elle est fière (ce qu’on lui reprochera). Seule est retenue contre elle,  sa relation avec l’étranger et encore à l’époque on n’en n’avait pas la preuve. (Cette accusation était cependant fondée, dans les archives nationales de Vienne, on en a la preuve). Elle est déclarée coupable et condamnée à la peine de mort.

Elle laisse une lettre qui ne sera pas donnée où elle dit à la gardienne de ses enfants Mme Elisabeth, sa belle sœur : « Qu’ils ne cherchent pas à venger notre mort ». Jusqu’à l’échafaud Marie-Antoinette sera calme et assurée. Elle ne trahit pas la moindre peur ou souffrance. Elle est fière et dédaigneuse, maîtresse d’elle-même. Hébert dans « Le père Duchêne » écrit : « La grue, au surplus, a été audacieuse et insolente jusqu’au bout ».

Dans un siècle plus calme, selon Zweig, Louis XVI et Marie-Antoinette auraient certainement été des roi et reine tout à fait convenables.

 

« Gosta Berling »  de Selma Lagerlof  (1858-1940)                                                Prix Nobel 1909 

Roman suédois hors d’âge qui nous entraîne dans un monde à la fois poétique et cruel comme la vie.  Les sentiments sont forts et les personnages hauts en couleur et ils se transforment peu à peu selon les rencontres et les expériences. Les frontières du Bien et du Mal semblent s’estomper avec ces êtres tantôt triviaux tantôt sublimes. Le fantastique paraît inhérent à ce pays « de sapins, d’ours et de neiges ».

Nous naviguons entre « les abeilles de la fantaisie et la ruche de la réalité » où il faudra pourtant revenir.

 

« La petite fille » de Bernard Schlink

Après le Liseur, B.Schlink nous fait traverser l’Allemagne après la réunification

Rencontre de Kaspar- vivant en Allemagne de l’Ouest-et de Birgit- habitant la RDA- En 1965, il l’aide à passer à l’Ouest. Ils n’ont pas eu d’enfant. Mais, à la mort de Birgit, il découvre un pan de sa vie, ignoré jusque- là : l’abandon à la naissance, d’une petite fille…

Dès lors, Kaspar n’a de cesse de la retrouver en RDA.

C’est à présent une femme, mariée à un néo-nazi et mère d’une jeune adolescente de 14 ans, Sigrun, élevée dans cette doctrine. Kaspar croit en elles retrouver une famille. Espérances avortées par le gouffre de leurs différences idéologiques dans un climat de haine, méfiance, théories complotistes et racistes…

Roman déchirant sur l’Allemagne : interrogations douloureuses sur la façon dont le passé imprègne le présent. Roman éclairant sur une page d’histoire très contemporaine dans un pays tellement voisin, lui aussi embarqué dans Notre Aventure Européenne.

Petit bémol : lecture quelque peu « asphyxiée » par un manque de respiration dans l’écriture.

 

« Le rêve du jaguar » de Miguel Bonnefoy

Miguel Bonnefoy est né à Paris en 1986 d’une mère vénézuélienne diplomate en France et d’un père romancier chilien. Il fait ses études dans les lycées français. Plus tard, il est écrivain mais aussi professeur de français pour l’Alliance Française. Il publie en français mais aussi en italien.

Le rêve du jaguar a reçu le Prix Femina 2024 et le Grand Prix de l’Académie Française.                                                                                                               

Ce livre est inspiré par la propre histoire familiale de l’auteur. 

Un bébé Antonio est abandonné sur les marches d’une église. Recueilli par une femme qui vit de mendicité. Il est bien évident que dès son plus jeune âge, il va devoir se débrouiller pour gagner sa vie. Courageux, il ne refuse aucune corvée. Décharger des sacs de farine, faire du ménage dans un bordel… Un jour au hasard d’une rencontre, un homme lui confie une lettre qu’Antonio doit remettre à son destinataire. Cet homme va en fait prendre en charge l’éducation du jeune garçon qui, grâce à son courage, deviendra un excellent chirurgien. Il épouse Ana-Maria elle-même médecin. Ils vont s’installer dans une région reculée. Ana-Maria sera la première femme médecin de la région. Une fille nait qu’ils prénomment Venezuela. En grandissant, elle ne rêve que de quitter sa région et d’aller à Paris. Ce qu’elle fera. Elle aura un fils Cristobal.

Ce livre retrace une vraie saga familiale en même temps que l’évolution du Venezuela. Et finalement, c’est Cristobal qui écrira cette histoire conformément au vœu de sa grand-mère Ana-Maria.

Le livre est captivant par la passion que mettent les personnages à écrire leur destin à commencer par Antonio dont les débuts dans la vie n’auraient jamais laissé imaginer quelle serait sa vie.

 

« Trois sœurs » de Laura Poggioli

L’histoire, racontée dans ce livre, est basée sur un « fait-divers » survenu en 2018 et assez largement médiatisé dans la presse internationale.

A Moscou, trois jeunes filles, les sœurs Khatchatourian, Krestina, Angelina, Maria, 19, 18 et 17 ans, ont, ensemble, tué leur père, bourreau domestique, dont elles enduraient depuis toujours les sévices physiques et moraux.

L’auteure, au moment des faits, jeune étudiante en langues à Moscou, a suivi de très près l’instruction du procès intenté aux sœurs Khatchatourian, s’est appliquée à comprendre la genèse du meurtre et surtout l’incroyable tolérance de la société russe à la violence faite aux femmes.

Les sœurs Khatchatourian vivent dans une famille arménienne, orthodoxe, où l’homme a tous les droits, où la violence est habituelle et tolérée. D’ailleurs, la grand’mère paternelle des filles, témoin de la brutalité de son fils, lui donne toujours raison et accuse sa belle-fille, qui d’ailleurs quittera le domicile, d’être la cause de la violence conjugale. Les plaintes des filles auprès du pope orthodoxe, aussi bien que de la police, sont sans effet et le père, matamore glorieux, continue à violenter ses filles et à violer l’aînée. Accablées de douleurs physiques et de souffrances morales, Krestina, Angelina et Maria, finissent par ne voir qu’une échappatoire à leur calvaire : un soir, à bout de malheur, elles poignardent à mort leur père.

Laura Poggioli raconte cette histoire vraie en recherchant tout d’abord les prémisses dans la vie des trois sœurs qui les ont amenées, aux confins du désespoir, à tuer leur père : violence continuelle, sarcasmes et mépris sans fin sur leurs personnes, indifférence voire accusations de l’entourage, crainte pour l’aînée de voir sa petite sœur à son tour être sexuellement utilisée par son père… Une nuit, la violence change de camp et le bourreau est assassiné le 27 juillet 2018.

Mais Laura Poggioli décrit, en parallèle, à ce « fait divers », la violence domestique endémique de la société russe. Elle-même, très amoureuse du beau Mittia, un étudiant russe rencontré à l’université de Moscou alors qu’elle, française, était venue y étudier la langue russe, qui se livrera bientôt à un crescendo de domination puis de violence, aura du mal à s’expliquer comment elle a pu le tolérer si longtemps.

Elle montre ainsi, en évoquant son propre vécu, le mécanisme pernicieux de la culture patriarcale qui érige l’entreprise exercée par les pères, maris, frères, petits amis, en principe de société où « on sait se tenir » et où on voit la société occidentale, mouvement « meToo» par exemple, comme faible et sans autorité. Elle explique aussi qu’il n’existe pas de loi criminalisant les violences au sein de la famille et qu’en 2019, l’église orthodoxe russe a fait échouer une telle loi, arguant qu’elle serait dangereuse pour la famille.

Cependant le drame vécu par les sœurs Khatchatourian et le parricide consécutif à leur calvaire, a rapidement provoqué des réactions très vives dans la société russe surtout moscovite. S’il y avait toujours des partisans du vieux dicton « s’il te bat, c’est qu’il t’aime », des voix se sont élevées pour réclamer des lois sanctionnant la violence, et en 2020, les sœurs qui sont passibles de vingt ans de prison, sont en résidence surveillée et leur procès est attendu avec vigilance par une partie de l’opinion publique. Cependant en 2021, la Douma a ajouté des amendements à une loi sur la diffamation stipulant que des plaignants d’abus sexuels peuvent être punis de cinq ans de prison s’il s’avère que leurs preuves ne sont pas concluantes !

Ce livre-documentaire est intéressant par l’éclairage qu’il donne sur un fait de société assez général, la violence domestique et le silence qui souvent l’accompagne, appliqué ici à la société russe, d’autant plus que le témoignage de l’auteure se nuance de ce qu’elle trouve de positif dans cette société, en particulier pour les étudiants, la qualité de vie.

 
Café littéraire du  7 janvier 2025
Nos coups de cœur
« Le Palais des livres» de roger Grenier

Roger Grenier est un écrivain français (1919- 2017), directeur littéraire, journaliste et homme de radio. Engagé après la libération par Albert Camus dans l’équipe de « Combat » (publié de 1941 à 1974, organe de presse du mouvement de résistance), puis de France Soir et membre du comité de lecture des éditions Gallimard. Il a eu de nombreux prix dont le Femina en 1971 pour « Ciné-roman » dont un film en a été tiré.

C’est de son expérience de lecteur chez Gallimard qu’il trouvera la matière du « Palais des livres ».

Son titre qui semble annoncer un roman (« Le palais d’hiver »1965) est en fait une collection d’essais, un ensemble d’articles (dont certains ont été auparavant publiés dans des revues) sur la littérature.

Roger Grenier se pose les questions sur le travail de l’écrivain, le processus de création : quelle place donne l’écrivain aux faits divers qui l’inspirent ? Qu’est-ce qu’écrire ? Pourquoi l’écrivain écrit-il ?

 En neuf chapitres plus ou moins égaux en volumes, en contenu et en intérêt, il nous dresse les clefs de sa pensée.

 Le premier, intitulé « Le pays des poètes », traite du fait divers, souvent, selon lui, à l’origine des romans. Il cite de nombreux exemples d’Albert Camus pour « Le malentendu, à « Madame Bovary » de Flaubert en passant par Stendhal et « Le Rouge et le Noir ». Tous inspirés par un fait divers. Cependant, c’est l’écrivain qui en le mettant en scène fait acte de littérature.

Le chapitre suivant traite du thème de « L’attente et l’éternité ». Selon lui : « L’attente est ce que l’on efface de l’existence ». De nombreux ouvrages traitent de ce thème : « L’étranger » de Camus,  « L’idiot » de Dostoïevski, « L’oncle Vanina » de Tchekhov, « Le Désert des Tartares » de Buzzati et aussi « Promenade au Phare » de V. Woolf.

Le troisième chapitre a pour titre : « S’en aller ». (On pense bien sûr au livre de F. Sureau). Comme lui, il cite Baudelaire et sa déclaration des droits de l’homme à laquelle, il conviendrait d’ajouter deux articles : celui du droit de se contredire et celui de s’en aller. Mais si pour Grenier, se contredire est une liberté, s’en aller en est une autre mais c’est mourir.

Dans « Vie privée » (quatrième chapitre) Grenier nous dit : « le développement des médias met l’écrivain sous le feu des projecteurs » mais cela n’est pas nouveau.  Déjà Musset et Sand en ont fait les frais. Mais est-ce que connaitre la vie privée d’un auteur, nous éclaire sur son œuvre ? Selon Proust, non. Mais Sainte Beuve a une autre approche, plus scientifique, selon Grenier : « La littérature n’est pas pour moi distincte de l’homme ». Et Proust finit par se contredire dans « Jean Santeuil » : « Notre vie n’est pas absolument séparée de nos œuvres ». « Lorsqu’il puise dans sa vie privée, même s’il l’embellit (), l’auteur se trouve confronté à une question de pudeur personnelle ».  « Offrir sa substance pour alimenter ce que l’on écrit, c’est ce que Scott Fitzgerald appelle « le prix à payer ».

Dans « Roman et mémoire », sous -chapitre, « Chaque artiste garde () au fond de lui, une source qui alimente pendant sa vie ce qu’il est et ce qu’il dit », écrit Camus.

« Ecrire, selon Grenier, c’est chercher à dire une ou deux choses, en général toujours les mêmes, d’un livre à l’autre. C’est ce que M. Proust appelle la monotonie de l’œuvre d’art. » Et, « La mémoire est déjà elle-même un romancier. Elle recompose sans cesse le passé. Elle invente plus qu’elle ne restitue ».

Dans « Je, nous, il », autre sous chapitre, Grenier note que l’emploi du « je » n’est qu’un procédé littéraire et non synonyme de confidence comme on le pense souvent. De même pour « nous » et « il ».

D’autres sous chapitres traitent de façon moins captivante : « Mémoire et confessions » (de l’autobiographie), « Clés » (l’écrivain a-t-il le droit de s’emparer de la vie des autres ?), « La vraie vie » (la vie privée pour un écrivain, c’est l’écriture).

Cinquième chapitre « Ecrire l’amour, encore ». Selon Pierre Lazareff, célèbre patron de presse, « Il n’y a que deux choses qui intéressent le public : les animaux et les amours, de préférence contrariées ». Peu de romans qui n’ont pas de femmes, d’amour. (« La peste » de Camus.)

Au 17ème siècle, l’amour est dangereux (« La Princesses de Clèves) Mme de Lafayette. Au 18ème Grenier nous dit que l’on parle plutôt de « plaisir » (« Manon Lescaut de l’abbé Prévost). Et pour les surréalistes on parle « d’absolu de l’amour » : « L’amour sera » disait A. Breton.

Le sixième chapitre : « Une demi-heure chez le dentiste », nous dit que la nouvelle est différente du roman dans ce qu’elle présente un morceau de réalité « découpée net », et un roman est « un compagnon qui habite (avec l’écrivain) pendant des mois parfois des années ».

Septième chapitre : « L’inachevé », « La mort et la frivolité nous condamnent à l’inachèvement » nous dit Grenier. De nombreuses œuvres y font référence : « Le château » de Kafka, mais aussi « La Recherche » de Proust, (achevée de façon posthume) et que le champion de l’inachèvement c’est Flaubert avec ses amours toujours avortées (E. Bovary).

Huitième chapitre : « Ai-je encore quelque chose à dire ? » traite de la dernière œuvre de l’artiste.

« L’est-t-elle à ses propres yeux, ou aux autres ? » Bien sûr on pense à « Molière qui crache le sang, et écrit une farce sur un malade imaginaire. Il meurt lors de la troisième représentation.» La tentation d’écrire un livre testamentaire est souvent forte. « Ce livre doit être lu comme on lirait le livre d’un mort » écrit Hugo dans la préface des « Contemplations ». Grenier nous cite bien sûr aussi Chateaubriand et les « Mémoires d’outre-tombe », ce monument qu’il voulait posthume et qui faillit être anthume.  (A cause de problème d’argent).

Enfin dans le dernier chapitre : « Pour être aimé », Roger Grenier se pose la question de l’écriture : « L’écriture est-elle une raison de vivre ? ». Elle est une religion pour certains écrivains (Katherine Mansfield : « Elle me tient lieu de religion ».) Pour lui c’est plutôt un besoin d’écrire.  Pourquoi écrit-on ? Il nous donne quelques réponses : selon le psychanalyste Pontalis dans une revue littéraire : « pour être aimé, selon Freud, pour avoir des succès féminins selon Maupassant (), par faiblesse pour Valéry- mais ce n’est pas très crédible. Il y a la réponse décisive de Samuel Beckett : « bon qu’à ça »

 

« Boza (entrée en Europe) » de Ulrich Cabrel et Etienne Longueville

Comment le jeune « petit Watt » camerounais de 15 ans va décider de rejoindre l’Eldorado qu’est selon lui l’Europe ?

Il vit dans un quartier pourri de Douala, Bonaloka où règne le « Jambo » (prendre par tous les moyens les centimes du copain). L’obsession de chacun est l’argent que le travail ne procure pas ni aucun moyen à sa portée.

Il est très adapté à cette vie de galère, aime l’Ecole, a le rêve d’avoir le « Nobel de Mathématiques » sa matière préférée que son professeur lui inculque pour son plus grand plaisir.

Mais pour une raison de scolarité non payée par son père le voilà éjecté de l’école.

Pas d’avenir ! A lui l’exil.

Son copain « Batiment » est parti pour l’Europe sous le nom de Papi Oura, il l’attend en Bretagne.

Petit Watt a une confiance absolue en ses capacités à vaincre l’adversité par tous les moyens, physiques, et intellectuels.

Après 3 tentatives, le voilà embarqué avec différents passeurs pour parcourir la distance Douala/Quimper (9000 kms) en traversant le Niger, l’Algérie, un petit tour au Maroc puis franchissement des barrières à Melilla puis Paris et Quimper où l’attend Papi Oura.

Après les problèmes d’argent pour rémunérer les passeurs et inimitiés ethniques des autres candidats à l’exil, les conditions climatiques et géographiques, il dresse un panorama apocalyptique de son vécu.

A quoi tient son destin ? à pas grand-chose et pour combien de temps ?

En attendant, il va draguer, briller en illuminant ces femmes et ces hommes qui le soutiennent dans l’ombre.

 

On a bien aimé aussi

 « L’affaire MITFORD » de Marie Benedict 

Ah ! Les sœurs Mitford, les admirer ou les blâmer ?  Leurs choix politiques, leurs amours, liés les uns aux autres. Nancy, l’écrivaine, d’abord impartiale, puis consciente de l’horreur nazie à laquelle se voue la très belle Diana et la fragile Unity, désireuse de reconnaissance et qui voue un culte à Hitler. Alors que Jessica est entraînée vers l’autre bord par son choix sentimental : la guerre d’Espagne et le communisme.

Mais quelle époque que celle dans laquelle furent plongées ces jeunes aristocrates, un tourbillon d’idées nouvelles et d’épreuves liées à la seconde guerre mondiale.

Mais ce qui demeure, c’est l’affection des sœurs, dominant les engagements politiques.

Ce livre nous sert à comprendre les enjeux du passé mais aussi du présent.

  « Un écho particulier à notre époque. »

 

 « Le train d’Erlingen » de Boualem Sansal

L’auteur est romancier et essayiste franco-algérien, francophone, censuré en Algérie où il réside, en raison de ses critiques à l’égard du pouvoir en place ; il dénonce par ses écrits et ses interventions dans les médias l’ordre islamique qui s’installe en France. Son roman « 2084 : la fin du monde » inspiré par le 1984 d’Orwell, dénonçant le pouvoir religieux extrémiste a reçu le grand prix de l’Académie Française.

Il est actuellement incarcéré en Algérie. On est sans nouvelles de lui malgré les demandes répétées auprès du gouvernement algérien.

            Deux couples mère-filles Ute et Hannah dans une première partie puis Elisabeth et Léa échangent par voie épistolaire, les filles vivant à Londres, Ute à Erlingen et Elisabeth en Seine-Saint-Denis.

            La première partie apparait comme une dystopie dans une ville en perdition, Erlingen en Allemagne, entourée de montagnes enneigées aux cols alors infranchissables, assiégée par un mystérieux envahisseur, invisible, attendant l’arrivée d’un hypothétique train supposé les évacuer. Ute Von Ebert est la très riche héritière de la branche Européenne d’un empire industriel dont le lointain ancêtre Ebert est parti d’Allemagne en 1832 faire fortune en Amérique recrutant alors des « colons ». Dans les lettres à sa fille et ses notes indépendantes, Ute raconte la fortunée migration de ses ancêtres , premiers acteurs de la mondialisation et sa vie de nantie dans la petite cité ; elle dénonce la lâcheté des autorités de la ville, sans vision à long terme, des administrateurs élus grâce à l’influence de la richissime Ute,  leur soumission à la menace invisible et oppressante ; elle dénonce le machiavélique plan d’évacuation par le train ne permettant de sauver que quelques milliers de personnes nécessitant un tirage au sort. Le récit de l’attente est interrompu par la confusion de Ute, qui se pense demi-morte ou déjà morte.

            Dans la deuxième partie Léa, la fille d’Elisabeth Potier est revenue de Londres après le décès de sa mère. Elle écrit de leur pavillon de Seine-Saint-Denis avec la vision depuis sa fenêtre des tours de la cité où sa mère Elisabeth était enseignante d’histoire-géographie dans un établissement réputé « difficile », « cité perdue de la République » zone de non-droit où l’Islam intégriste grignote les esprits. A sa retraite, libre de toute attache, Elisabeth est partie en Allemagne à Brême, comme préceptrice d’une enfant de 11ans d’un richissime couple d’Allemands, les Von Hornerberger. Elisabeth revient en France pour un congé après le 13 novembre 2015, jour des monstrueuses attaques par les assassins de la mouvance islamique radicalisée ; son agression dans le métro par des voyous radicalisés l’envoie en soins intensifs dans un coma dont elle ne sortira que difficilement.

            On comprend alors qu’Elisabeth Potier et Ute ne sont qu’une seule personne, mais l’histoire de Ute a-t-elle été inventée par Elisabeth retraitée à Brême ou sortie de sa confusion post-comateuse ?

            La construction des 2 récits est complexe, chacun séparément est intéressant par les thématiques abordées ; le premier récit apparait comme un conte avec la lâcheté des humains lorsque l’apocalypse est aux portes de la ville. Le deuxième récit est plus actuel, en résonance avec l’actualité des 10 dernières années en Europe et le pouvoir insidieux d’une religion refusant les règles des démocraties.

Les réflexions d’auteurs-philosophes aussi divers que l’Américain Thoreau, chantre d’une vie simple dans la nature, de Dino Buzzati et son « Désert des Tartares », la référence à un livre mystérieux qui dénonceraient les 3 imposteurs Moïse, Jésus et Mahomet, sur lequel les autorités religieuses du monde entier n’ont jamais mis la main, contribuent à la confusion des 2 récits.

La description du « musée de l’émigration Européenne en Amérique du XVIII au XXème siècle » à Brême-Haven, visité par Elisabeth, évoque une page d’histoire intéressante et permet à l’auteur une comparaison avec les migrations actuelles, mais cette disgression aussi intéressante soit-elle, apparait aussi saugrenue que les citations des auteurs ci-dessus.

Un livre aux thématiques passionnantes mais dont la complexité et la confusion des genres ne permet pas d’en faire un « coup de cœur ».

 

On a moins aimé 

« Inventaire du matrimoine » de Coralie Grimand

Premier livre de Coralie Grimand, experte en politiques culturelles et territoriales

Retour dans sa famille d’une quinquagénaire Anne qui vient en aide à ses parents vieillissants.

Son père, Daniel, vétérinaire retraité assume seul la maison, car son épouse Edwige atteinte par la maladie de Parkinson est de ce fait entièrement dépendante.

Les différents épisodes de cette nouvelle vie commune sont vus des 3 points de vue supposés, et tournent autour de ce monde réduit.

L’écriture est agréable mais le sujet peu réconfortant.

Ouvrage à disposition à la SLL.

 

Café littéraire du  3 décembre 2024
Nos coups de cœur
« Houris» de Kamel Daoud                                    Prix Goncourt 2024

Ecrivain et journaliste franco-algérien. Auteur distingué par de nombreux prix dont le prix Goncourt 2024 pour Houris. Auteur de Meursault, contre-enquête, pour lequel il est lauréat du prix Goncourt du premier roman en 2005. En 2014, il est la cible d’une fatwa d’un imam salafiste pour avoir déclaré sur France 2 : « Je persiste à le croire : si on ne tranche pas dans le monde dit arabe la question de Dieu, on ne va pas réhabiliter l’homme, on ne va pas avancer. La question religieuse devient vitale dans le monde arabe. Il faut qu’on la tranche, il faut qu’on la réfléchisse pour pouvoir avancer ».

Aube est une jeune femme algérienne, célibataire, émancipée, propriétaire d’un salon de coiffure. Elle est balafrée par une cicatrice qui lui parcourt tout le cou, son « sourire » dit-elle. Cette entaille l’a laissée sans voix.  Elle est la preuve vivante de ce qui a été vécu lors de la guerre civile en Algérie de 1990 à 2000 durant laquelle il y a eu des centaines de milliers de morts.

Elle est le témoin que l’on ne veut pas écouter pour tout oublier.

L’occasion de faire entendre « sa voix intérieure » lui est donnée par l’enfant qu’elle attend. Elle s’adresse librement à cet être à qui elle ne souhaite pas de naître. C’est une fille, elle en est certaine. Elle la nomme Houri, le nom que l’on donne aux vierges du paradis dans le Coran. « Retourne au paradis. C’est de là que tu viens, n’est-ce pas ? De ce lieu qui fait saliver les hommes et pour lequel ils s’entretuent. (…) Ma Houri, écoute mon conseil de mère tueuse. Regagne ta tente faite d’une seule perle creuse, comme l’imam le répète aux fidèles ».

Aube vit à Oran chez Khadija sa mère adoptive, protectrice, aimante qui cherche par tous les moyens à faire recouvrer la voix à sa fille. Elle va s’absenter pour faire une ultime démarche auprès d’un chirurgien ORL en Belgique.

On apprend que c’est elle qui l’a recueillie à l’hôpital après le massacre perpétré sur sa famille et la population de son village par les katibas, des groupes islamiques armés. Elle avait alors 5 ans. C’était le 31 décembre 1999.

C’est pendant l’absence de sa mère -qui ne sait rien de sa grossesse- qu’Aube décide de se rendre dans ce village. Peut-elle y retrouvera-t-elle ses morts, se déchargera-t-elle de la culpabilité d’être vivante ?

Son salon de coiffure vient d’être saccagé, certains (les religieux) ne supportant pas son attitude provocante et sa clientèle de femmes auxquelles elle lisse, colore les cheveux, pratique des épilations, vend des parfums.

Elle part le jour de la fête du Sacrifice, l’Aïd el-Kébir. Ce trajet risqué pour une femme seule sur la route va être long et difficile. Elle s’y fait agresser. Elle va rencontrer un homme étrange, Aïssa, d’une illustre famille de libraires-éditeurs de Batna. Il voit en Aube un messager, un témoin qui puisse être l’écho des horreurs passées. Et il raconte… dates à l’appui.

Enfin, elle arrive au cœur de son histoire à Had Chekala. Tout y est étrange.

Malgré la méfiance, l’hostilité des habitants, une fillette la prenant pour une journaliste va l’introduire chez elle où vivent sa mère Hamra et la tante de cette dernière qui les a recueillies. Et c’est l’histoire de cette femme enlevée par les terroristes, séquestrée, violée, qui libre enfin, mais par un mauvais concours de circonstances, va être bannie et considérée comme « terroriste ».

Toujours à la recherche de la ferme natale, elle poursuit son chemin et arrive à la mosquée. Ce jour du Sacrifice, la foule des hommes y est nombreuse, nerveuse, déconcertée par un problème de viande de sacrifice d’origine douteuse. Aube va tenter d’arracher le haut- parleur brandi par le cheikh pour exiger que tous « l’écoutent témoigner, la reconnaissent, valident cette nuit qui interdit le jour en elle ». Les hommes se jettent alors sur elle. L’imam la soustrait à la vindicte populaire. Elle est désormais sous la coupe de cet homme trouble. A son tour, il raconte sa terrible histoire.

Aube s’enfuit de la mosquée, décidée à trouver le chemin qu’elle évitait depuis des années.

Sur les lieux du drame elle revoit le geste d’amour de sa sœur aînée qui, sous le couteau du bourreau, lui fait signe de faire la morte pour continuer à vivre.

Tout s’éclaire en elle. Elle peut enfin dire pardon à cette sœur adorée de n’avoir pas déchiffré qu’elle devait vivre pour deux afin que sa mort ne soit pas vaine.

L’histoire se termine comme un conte. Aube a donné naissance à sa fille et retrouvé Aïssa.

Ce roman est dense. L’auteur a introduit d’autres récits dans celui de la jeune fille muette. Cela lui permet d’évoquer de nombreux problèmes en Algérie au temps de la guerre civile mais aussi actuellement : le terrorisme, le poids de la religion, la transparence de l’information, la place des femmes dans la société… Le style est poétique, sensible, allégorique alors que le récit est dur, parfois cru. C’est une sorte d’incantation dans laquelle on se laisse porter.

Kamel Daoud fait preuve d’un grand courage en s’exprimant aussi librement sur cette décennie noire de l’histoire algérienne que le pouvoir actuel veut taire. 

Coup de cœur pour l’intérêt historique et la façon dont ce sujet grave a été traité.

 

 « Le Magicien » de  Colm Toibin

Colm Toibin est un romancier irlandais né en 1955. Il est également scénariste et journaliste. Il vit entre l’Espagne et l’Irlande. Lauréat de nombreux prix dont le Prix du meilleur livre étranger pour « Le maître ». Cet ouvrage de 2004 raconte la vie de l’écrivain américain Henry James, l’auteur de «  Washington square ». D’autres auteurs influencent aussi Toibin : Hemingway, D.H. Lawrence (« L’amant de Lady Chatterlay »). Après avoir découvert Hemingway, il part vivre en Espagne, puis reviendra en Irlande pour exercer son métier de journaliste. Il voyage en Amérique du Sud (Argentine).

« The South », « Le Sud », son premier roman (1990), se déroule en Espagne et en Irlande des années 195O. Certains de ses romans ont été adaptés au cinéma dont le plus connu est « Brooklyn », l’histoire d’une Irlandaise au chômage. En 2021 sort « Le magicien », et son dernier livre « Long Island » en 2024.

Le magicien est une biographie romancée de la vie de l’écrivain allemand Thomas Mann (1875-1955), (L’auteur de « Mort à Venise »), une saga familiale qui traverse les époques : de la fin du 19ème siècle aux années 1950. L’histoire familiale a pour toile de fond la grande histoire (La première et la deuxième guerre mondiale). On suit Thomas Mann, juif de l’Allemagne du Nord, dans la tempête de l’histoire jusque dans son exil aux USA. Mann, issu d’une famille bourgeoise déclinante de Lübeck, aura un destin hors du commun. Il deviendra un grand écrivain malgré sa vie de famille mouvementée. Et son œuvre sera couronnée par le prix Nobel en 1929 pour « Les Buddenbrooks », roman social d’une famille de Lübeck. (Inspiré de Balzac et Zola)

« Le magicien », est l’histoire racontée de l’intérieur, par la voix de Mann, personnage inoubliable, trouble et sensible qui rappelle Faulkner (« The sound and the fury », « Le bruit et la fureur »), histoire d’un intellectuel face à la montée du nazisme. Ce chef de famille de six enfants qui l’appellent « le magicien » pour les tours qu’il leur montre, figure tutélaire mais aimante même dans les moments de conflit qui l’opposent à eux. (Ses enfants le trouvent parfois distant et froid).

De nombreux thèmes sont abordés dans ce livre, parmi eux : la virilité et l’homosexualité (Mann aime les jeunes garçons), l’amour familial, les tabous (comment les briser), le regard pour communiquer, l’argent, la musique, (Mahler, Schönberg et la musique dodécaphonique), la mort (mort de Klaus son fils), et le rôle de l’écrivain (doit-il porter un message, aider à vivre ? Mann défendra la démocratie face au nazisme.

Le style de cet ouvrage est magnifique, on ne le lâche plus. L’atmosphère y est paisible, la posture distante du narrateur comme pour se préserver du malheur, la sensibilité de l’auteur et la délicatesse de cette quête du bonheur, font de cette lecture un moment inoubliable.

On comprend, alors, pourquoi Toibin s’est penché sur la vie de Mann, cet homme qui est un peu son double, son miroir (Mann avait d’ailleurs écrit une nouvelle qui s’intitule : « Mario et le Magicien »).

Mann et Toibin sont deux magiciens.

 

« Les silences de Dunkelblum » d’Eva Menasse

L’auteur nait en 1970 à Vienne. Son histoire familiale influence son parcours et son  œuvre, son père était rescapé du Kindertransport, opération de sauvetage d’enfants juifs vers le Royaume-Uni pendant la Shoah ; elle est la sœur de l’écrivain Robert Menasse.  Journaliste, elle publie depuis une vingtaine d’année ; 2000- reportage sur le procès du négationniste David Irving ; 2005- premier roman « Vienna » (traduit Ed Folies d’Encre) ; 2015- recueil d’essais ; 2016- deux recueils de nouvelles et une biographie de Heimito von Dodere ; 2021- roman « Les Silences de Dunkelblum », traduction dans de nombreux pays.

1989 peu de temps avant la chute du mur de Berlin, quelque part en Autriche, à la frontière orientale du pays, un village semblant idyllique, des vignobles, des prairies, une nature intacte et le calme qu’annoncent les silences du titre. Mais ici « À Dunkelblum, fleur obscure qui porte bien son nom, les murs ont des oreilles, les fleurs dans les jardins ont des yeux, elles tournent leurs petites têtes de tout côté pour que rien ne leur échappe, et l’herbe, de ses vibrisses, enregistre le moindre pas. Quant aux humains, ils ont toujours du flair. Dans le village, les rideaux bougent, comme poussés par une légère brise, inspirer, expirer, c’est vital. » Les voisins se connaissent et paraissent entretenir de bonnes relations. Mais derrière cette tranquillité de façade se cachent de terribles secrets, nés durant la seconde guerre mondiale avec les nazis et l’après- guerre avec les soviétiques. Avec des allers-retours entre les années 1940 et l’année 1989, les secrets vont ressurgir, rien ne disparaît dans l’inconscient d’un peuple, des faits lointains reviennent à la surface dans des conversations. On suit les personnages avec des retours sur leurs vies antérieures ; un homme prend le bus pour Dunkelblum, en espérant que personne ne le reconnaitra et s’installe à l’hôtel, déambulant dans le village ; des étudiants viennent réhabiliter le cimetière juif enfoui sous les broussailles et abandonné ; une jeune fille disparait, ses parents viticulteurs sont précurseurs dans leur vision de l’exploitation mais en froid avec le reste du village, la vieille Agnès devenue folle après la guerre après une agression subie par l’occupant russe et simplement suggérée, le souvenir de ce terrible Horka, meurtrier dans le sang qui saisit l’opportunité nazie puis l’opportunité russe, Alois, ancien nazi devenu le « pépé gâteau » du village, gagnant de l’amnésie collective. Que craignent-ils encore, la peur de fouilles dans les environs avec le souvenir de ces ouvriers de l’Est envoyés ici pour travailler de force et maltraités ? le retour de la famille propriétaire de l’Hôtel et expulsée, repris en main ensuite par une ancienne servante, autrefois exploitée ?

Eva Menasse analyse le phénomène d’un déni collectif, d’un oubli que chacun voudrait total, qu’il ait participé activement aux violences ou qu’il ait fermé les yeux sur ce qui arrivait à ses voisins. La lecture est parfois déroutante par le nombre de personnages dont la liste est établie en introduction mais l’analyse est grinçante et impitoyable.

 

 « Dors ton sommeil de brute » de Carole Martinez

Le titre est inspiré du poème de Baudelaire « le goût du néant » qui fait partie du recueil des Fleurs du Mal.

Carole MARTINEZ, est une ancienne comédienne et professeur de Français, elle se consacre à l’écriture depuis 2007 avec « un cœur cousu », puis « La terre qui penche », et « du domaine des murmures ». Elle a reçu de nombreux prix. Elle a également écrit la BD « bouche d’ombre ».

Elle est connue pour son style poétique, son imagination et son onirisme.

Le roman démarre par le départ d’Eva, neurologue spécialiste du sommeil et des rêves, qui fuit Paris avec sa fille Lucie, pour échapper à Pierre, son conjoint violent. Elles vont se réfugier en Camargue, dans une maison secrète, cachée au creux des marais.

Près de là, vit Serge, un géant étrange, bourru, taciturne, malheureux, roux.

Lucie, qui passe beaucoup de temps dans la nature, à observer, va apprivoiser 3 oisillons, mais aussi cet homme, et faire le lien entre lui et sa mère. Il devient peu à peu un refuge pour elles deux.

Très vite, le roman, démarré comme un hymne poétique à la nature, et à la sérénité retrouvée, va basculer dans le surnaturel. Une nuit va se peupler d’un premier cauchemar d’enfants, qui vont pousser un cri gigantesque. Et tous les enfants du monde vont se mettre à crier au milieu de leur sommeil.

« Dans l’univers, le Cri est devenu lumière. Comme ce doit être beau, un cri vu de là -haut. Un cri dans le silence du cosmos, un cri traduit en lumière du vide »

Rêve suivi d’une amnésie.

Puis d’autres nuits seront porteuses d’autres évènements surnaturels, comme si tous les enfants du monde atteignaient un monde parallèle, comme si le rêve circulait à la vitesse de la rotation de la terre. Comme si les esprits de la nature utilisaient le songe des enfants pour communiquer aux adultes l’imminence d’une fin du monde. Dix évènements en écho aux dix Plaies d’Egypte de la Bible.

Plus possible pour l’humanité de « dormir de son sommeil de brute », avant qu’il ne soit trop tard, il faut leur éveiller la conscience !

« Dans nos rêves, la Terre nous alimente de ses humeurs, nous ressentons ce qu’elle ressent »

Ce roman est un conte à la fois cruel, magique toujours extrêmement poétique, et porteur de sens : les enfants sont des messagers, le monde est au bord de la bascule …

Voilà une belle description à la fois d’un rêve, et de l’enjeu du livre :

« Nous comptons les moutons et nous nous endormons. Mauvais petits bergers ! Nous sommes tellement heureux, assoupis dans l’étable ou dans la bergerie, que nous rêvons dans notre rêve… Nous nous rêvons vaches, nous sommes du troupeau. La Terre est un grand tout… Tranquilles, nous broutons, Nos yeux paisibles ont une douceur de soie. Nous broutons. Longtemps, nos bergers, nos vachers ont été des enfants. Le soir ils nous comptent toujours, mais ça n’aide pas à s’endormir, de nous compter dans le noir, de nous compter sans nous voir …Nous sommes des milliers, des dizaines de milliers, serrées les uns contre les autres dans des fermes automates à ne plus connaître ni le goût ni le parfum de l’herbe. Nous broutons dans nos têtes sans bergers, ni vachers. Nous absorbons ce que l’on nous donne, des corn flakes, des fonds de cuves de brasserie, des rebuts de frites industrielles ou de confiserie. Pourtant, nous sommes des ruminants, nous aimons l’herbe fraiche. Nous sommes toujours paisibles et d’une douceur de soie et nous rêvons de nos prés perdus. Sans trop pouvoir bouger, nous engraissons, comme engraissent les enfants humains enfermés dans le ciel de leur écran. Plus d’horizon ni pour eux, ni pour nous. Bientôt, la vache ne sera plus au pré que dans leurs livres d’images. Pauvres petits bergers coupés de leur troupeau ! »

 

 « Au soir d’Alexandrie » d’Alaa al-Aswany

C’est le dernier roman de cet auteur égyptien né en 1957.

Son premier roman « L’immeuble Yacoubian », paru en 2002, l’a fait connaître dans le monde entier.

Il a écrit plusieurs romans, essais ou nouvelles, est traduit dans une trentaine de langues et a reçu une quinzaine de prix littéraires.

Écrivain engagé, il a décrit la répression du Printemps arabe dans son roman « J’ai couru vers le Nil » (2018). Il est d’ailleurs l’un des membres fondateurs du mouvement d’opposition à la dictature du régime en place. Interdit en Égypte, il s’est exilé aux États-Unis où il enseigne la littérature. Il continue à animer régulièrement chroniques et podcasts depuis les USA en lien avec son pays.

Comme Kamel Daoud, c’est un écrivain arabe fervent défenseur des valeurs de la démocratie.

L’auteur dénonce à nouveau les effets d’une dictature mais cette fois dans les années 60, 1964 exactement, année où le pouvoir de Gamal Abdel Nasser est à son apogée.

Nous sommes à Alexandrie. Alexandrie cosmopolite, dernières années…

Dans le café-bar, au-dessus du restaurant Artinos se réunissent plusieurs amis :

Lyda Artinos qui gère le restaurant depuis la mort de son père, Carlo son fidèle maitre d’hôtel, un célèbre avocat Abbas-el-Quosi et son épouse fille de Pacha, Anas l’artiste peintre, Chantal la libraire française, Tony l’industriel qui refont le monde autour d’un verre (ou plusieurs) tous les soirs.

Autour d’eux d’autres personnages pittoresques participent à cette société libérale et cosmopolite d’Alexandrie, forte de son foisonnement social et culturel et où vivent en bonne intelligence des natifs de différents pays, grecs italiens, arméniens, français, qui « se vivent » tous égyptiens.

Mais, peu à peu, l’atmosphère va changer : entre suspicions, chantage, arrestations, tortures psychologiques, la police politique du leader Nasser va s’introduire dans les vies intimes et faire voler en éclat l’équilibre en place.

Les « étrangers » vont se retrouver accusés de tous les maux par la paranoïa du régime de Nasser. C’est la fin d’une époque et d’une utopie pour ces amis épris d’amour et de liberté.

 Avec un art pour décrire ses personnages avec tendresse et minutie et nous les rendre attachants, Alaa al-Aswany compose une fresque sociale sur fond de faits historiques et nous montre ainsi l’amour qu’il a pour son pays natal et son regret d’un pays qui se ferme sur lui-même à cause de la dictature militaire de Nasser.

 

« La Barque de Masao » d’Antoine Choplin

« L’ouvrier et l’architecte »

Après des années de séparation, un père retrouve sa fille. C’est l’histoire d’une renaissance et méditation sur la puissance de l’art.

L’histoire

Un mardi d’octobre, à 17h sur l’île de Naoshima, au Japon, la sirène de l’usine retentit. L’ouvrier Masao quitte son poste de travail après avoir remisé la pièce sur laquelle il travaille et procédé aux vérifications d’usage. Il sort. Dans la mer, il sent des « courants contradictoires et violents » Le soleil est déjà bas sur l’horizon.

Au loin, il remarque une silhouette inhabituelle. Quelque chose dans sa posture, une prestance, une légèreté lui est familier. Elle s’approche. C’est bien elle : sa fille Harumi, dont il n’avait pas de nouvelles depuis 14 ans.

Elle pose sa tempe sur l’épaule de son père, longuement, puis se redresse : sourit, prend ses mains dans les siennes. Contraste saisissant entre sa peau douce et les doigts calleux de l’ouvrier. Ses cheveux volettent dans la brise. Tout est aérien chez cette jeune femme calme. Oui, quel contraste !!!

On s’en doute, la fille a bien des questions à poser à son père, mais Masao n’est pas prêt à se replonger dans les évènements qui furent à l’origine de leur séparation. Qu’importe, Harumi est patiente. Rien par la force, tout par la douceur.

Leurs retrouvailles vont s’étirer au long des mois d’automne et d’hiver, le temps que la jeune architecte va passer sur l’île voisine de Teshima (voir sur la carte du Japon, la mer de Seto).

Elle y est venue pour travailler à un projet artistique monumental, un musée contemporain où rien ne sera exposé, qui sera l’œuvre elle-même. Surprise à la fin du livre…

Cet ouvrage d’art sera décisif parce que lorsque Masao le visitera avec sa fille, avant l’inauguration, il pourra enfin expulser les eaux noires, tristesse et honte, dans lesquelles il était intérieurement englué depuis presque 30 ans.

Et c’est ainsi, dans le silence intérieur retrouvé, que la parole lui viendra et qu’il racontera à sa fille ce qui est arrivé à sa mère.

Humilité et droiture

A travers l’histoire de cet homme profondément juste et bon, dont la vie a été dévastée par un drame, Antoine Choplin, 62 ans, écrivain chevronné, engagé dans de multiples activités culturelles, s’interroge sur « ce qu’est l’art et sur ce que l’art fait » : l’art et la littérature sont-ils élitistes ? Peuvent-ils toucher un ouvrier comme Masao, le toucher au point d’œuvrer en lui ? Et La Barque que Masao avait fabriquée de ses mains, pièce par pièce, en bois de pin maritime, dans un garage qu’on lui avait prêté, est-ce une pièce d’Art ?

C’est en tout cas cette petite embarcation, si frêle face aux éléments, qui lui rendra sa fierté, le remettra debout face à sa fille dans la « lumière d’or d’une aube de mars ».

Lorsqu’il était gardien de phare, au plus noir de sa vie, seul et cerné par les flots, Masao relisait sans cesse un livre de « Hölderlin » (1770-1843, poète et philosophe allemand), qui fut le compagnon de ses hivers. Il aimait ces poèmes et surtout les 2 mots « Humilité et droiture ».

C’est, d’ailleurs, la posture intérieure de ce récit, son éthique qui se traduit par une écriture simple qui laisse entrer le plus de lumière et de silence possible entre les mots. Comme si le récit littéraire et toute l’œuvre d’art devait créer en lui un espace de respiration et de contemplation.

Un roman d’une très grande finesse pour dire « la dentelle des sentiments », comme un voyage d’une délicatesse toute japonaise. Ce Japon fut un merveilleux décor pour cet auteur artiste et poète.

 

« Rappelez-vous votre vie effrontée » de Jean Hegland

Jean Hegland est une écrivaine américaine très appréciée des lecteurs américains et reconnue internationalement. La dystopie, écrite en 1996, « Into the forest » avait été un choc littéraire et sa traduction française en 2017 a reçu une formidable critique littéraire. Ce récit d’anticipation, en même temps bucolique, écologique, féministe, réaliste et imaginatif, montre comment deux sœurs confrontées à la disparition progressive des sources d’énergie, en particulier électrique, se reconstruisent une vie dans la forêt, tout en conservant la source d’énergie de leur existence, la danse pour l’une, l’écriture pour l’autre.

L’auteure posait alors la question : « est-il possible quand le quotidien est une lutte de tous les instants, quand tout est à réinventer, de conserver ses rêves ? »

Dans le roman, « Rappelez-vous votre vie effrontée » titre tiré d’un vers de Shakespeare, Jean Hegland aborde une autre face de la survie, celle qui essaie de se construire lorsque la conscience se détruit progressivement sous l’effet de la dégénérescence du cerveau, alors que la passion d’une vie, son moteur essentiel, se manifeste encore dans des intervalles erratiques de la mémoire disloquée.

John Hubbard Wilson fut un grand universitaire, spécialiste de Shakespeare dont l’œuvre a imprégné tous les épisodes de sa vie. Les tirades des grandes pièces de théâtre résonnent dans sa mémoire, réanimées par d’infimes évènements de sa vie d’aujourd’hui, aussi bien que par la fulgurance d’un souvenir de sa vie passée. Dans l’Ehpad où son épouse, Sally, a été contrainte de le faire admettre, dans ce lieu où son quotidien ne lui appartient plus, dépendant des interventions des soignants, il essaie désespérément, alors qu’il confond les résidents avec les personnages shakespeariens, d’ordonner ce qui survit dans sa tête où tout s’effiloche. Sa fille, Miranda, perdue de vue depuis longtemps à cause d’un différent profond, va essayer, malgré les profondes déchirures qu’elle porte en elle, de renouer le lien filial, espérant en même temps se reconstruire elle-même en dépassant les douleurs de l’enfance, et réanimer, au moins par instant, la conscience de son père.

Est-ce encore possible pour un homme dont les souvenirs se limitent désormais à « convoquer auprès de lui ses plus chers fantômes, Hermione, Roméo et Juliette, le roi Lear, Cressida, Falstaff… ». Peut-il, alors que sa mémoire ne lui obéit plus, revenir en arrière et redonner à sa fille, mais aussi à sa femme, au monde réel et non plus au seul univers de Shakespeare, l’attention qu’il leur a peu portée ? Par bribes peut-être…

Magnifique roman, superbement construit par une mise en abîmes virtuose entre le théâtre de Shakespeare, véritable colonne vertébrale de John Hubbard Wilson, les références pointues aux œuvres, les citations et son existence actuelle, avec d’incessants allers-retours entre les époques, parfois au sein d’un même paragraphe, à l’image éclatée de sa mémoire. Magnifique roman par la description bouleversante, décrite avec réalisme mais pudeur, de l’enlisement de la conscience d’un homme dont l’axe de la vie a été l’activité de l’esprit, par la description vigoureuse, attachante et fine de celles qui l’entourent, Sally, sa généreuse épouse, Miranda, sa fille blessée… Magnifique roman par sa force d’émotion et d’implication.

 

Café littéraire du  5 novembre 2024
Nos coups de cœur
« Roman de Gare» de Philibert Humm

Philibert Humm, journaliste et écrivain français est reporter à Paris Match, après avoir été journaliste au service de la culture du Figaro.

Introduction : le lecteur est averti en prologue, on ne change pas une équipe qui gagne et les aventures que l’auteur s’apprête à nous narrer seront en harmonie avec ce que « Roman Fleuve », son 1er roman (prix interallié 2022) avait déjà produit. De l’hilarité !!! Donc pas de surprise pour celui ou celle qui a déjà eu affaire avec la bande de pieds nickelés qui avait navigué sur la Seine.

« Notre aventurier des villes » est de retour. Ce n’est pas dans un bateau, cette fois mais dans des trains. Il n’y a donc plus à ramer !!! Mais la galère est toujours au rendez-vous ! … Bien entendu, les accidents de parcours seront à la hauteur de la naïveté des protagonistes. !!!

Mais découvrons ensemble ce 2ème livre « Roman de Gare »

L’histoire : Ha ha ha !!! Aïe,aïe,aïe, les finances…..Alors que l’inquiétude se lit sur les traits de son banquier, soucieux du manque de perspectives concernant les rentrées d’argent de son client, Philibert Humm se dit qu’il serait, peut-être temps de « pondre » un nouveau récit afin de renflouer les caisses et ainsi éviter un infarctus à celui qui gère ses comptes….

Il décide donc d’abandonner pour quelque temps sa place dans le troquet « Le Select » où il a ses habitudes afin de se lancer dans une nouvelle aventure.

Oui, mais laquelle ? Après la descente de la Seine en canoë, il va falloir innover… Son copain Gérard lui suggère : « Tu n’as qu’à devenir HOBO !!! ». S’inspirant du mode de vie de ces Vagabonds américains, qui voyageaient léger, avec seulement un baluchon, à travers tout le pays, cachés dans des trains de marchandises, Philibert Humm choisit d’entreprendre son nouveau périple en se laissant porter au gré des chemins de fer. Mais comme une aventure ne vaut que si elle est partagée, il embarque avec lui, son fidèle compagnon Simon alias Buck (pour faire américain), un Breton plein d’entrain :

« Il a les qualités essentielles à la pratique du Hoboïsme : courage physique, sens aigu de l’aventure, haut degré d’inconscience, une altération du sens moral et atteint du syndrome de la Tourette. » (langage imagé). Bref, maintenant que les protagonistes sont trouvés, l’aventure peut commencer.

Attention au départ !!!  Villeneuve Saint Georges, Val de Marne, la plus grande gare de marchandises du pays !!!

« Le Hobo choisit son train comme le turfiste mise sur un cheval : au doigt mouillé… »

Pas facile de rentrer, la nuit, dans les gares de fret, surveillées, et de choisir le bon train en partance pour le bon endroit…Frissons assurés…

« Je nous donne trois mois pour vivre à fond l’expérience du vagabondage ». Il va nous raconter leurs nuits sans sommeil, leurs peurs nombreuses et multiples, leurs courses effrénées et leurs relations diverses et variées pendant leur voyage.

« J’avais acquis dans les livres, un savoir théorique mais la pratique nous faisait défaut ». Ça se confirme…

Avec toute l’insolence joyeuse et l’espièglerie qui caractérisent la jeunesse, ce périple est l’occasion de découvrir une France oubliée et pleine de ressources. L’auteur fait l’éloge du chemin de fer : fin XIXème siècle, le train avait sorti les Français de chez eux et permis le brassage ethnique inédit dans l’histoire. Mais il déplore, cependant, le manque d’entretien de certaines voies ferrées et leurs conséquences aujourd’hui.

Mais le Hobo n’est pas un voyageur comme les autres. Sa destination, c’est le petit bonheur, la bonne fortune et le hasard.

 « J’irai où tu iras, dit-il au train » !!! Inconfort, attente, peur sont la rançon de la liberté Hobo…

 « Dans ma poitrine, mon palpitant battait à mille quatre cents pulsations minute, soit le pouls d’un colibri sous codéine !!! »

Vous l’aurez compris, ces deux compères ne sont clairement pas des Hobos mais plutôt des loosers.

Philibert Humm « carbure » dans son roman à l’ironie, à la préciosité feinte et aux notes de bas de page « délirantes », le tout servi par un style plein de jeux de mots, de digressions absurdes et de situations cocasses. On rit tout le temps.

« Je me moque de moi-même » (autodérision). L’auteur n’est pas volontairement sur les réseaux sociaux, car il ne veut pas être suivi.

 « Qui m’aiment, ne me suivent pas » ….Original !!!  

 

« Entre guerres » du général François Lecointre

François Lecointre, né en 1962, est un militaire français. Général d’armée, il est grand chancelier de la Légion d’honneur depuis le 1er février 2023, après avoir été chef d’état-major des armées (2017-2021) et chef du cabinet militaire du Premier ministre (2016-2017).

« Le combat ne m’a pas forgé le cœur et l’âme, il m’a simplement rendu lucide 
J’en sais désormais suffisamment pour ne pas me croire préservé, par ma simple qualité d’homme du surgissement de l’animal qui gît en moi. ».

Dans ce récit à la première personne, le général  Lecointre évoque son parcours de jeune officier de la naissance d’une vocation jusqu’aux terrains de guerre du Rwanda à Sarajevo et  en Irak et donne à voir l’expérience de l’homme de guerre dans ce qu’elle a de plus concret, d’unique et parfois indicible.
Jamais un grand chef militaire n’avait évoqué avec autant d’acuité et de lucidité les doutes et les réalités auxquels sont confrontés les soldats : le sentiment de vivre des événements  qui ne peuvent être compris que d’eux, la peur  paralysante qui surgit à tout moment et surtout l’interrogation fondamentale sur le sens de l’action.

Comment garder son humanité quand, au cœur du combat, la violence gagne de plus en plus les esprits ?

On croyait la guerre réservée aux livres d’histoire et la voici de nouveau.

Cet « Entre guerres » l’appréhende de manière saisissante et profonde, tout comme il évoque avec pudeur la singulière fraternité unissant les hommes qui dédient leur vie au service de la France.
A mettre en perspective avec toutes les guerres qui meurtrissent la planète, en particulier en Europe, avec le conflit Russie Ukraine et les événements tragiques du Proche Orient.

 

« Les jardins de Torcello » de Claudie Gallay

Claudie Gallay est née en 1961 à Bourgoin Jallieu (Isère). D’abord institutrice, elle partage ensuite son temps entre écriture et deux jours d’enseignement par semaine. Puis écrivain à temps complet. On se souvient de son premier grand succès, « Les déferlantes » (2008) qui obtint le Grand Prix des Lectrices de « Elle » en 2009.

Jess, jeune fille de 25 ans, refuse le destin tout tracé de succéder à sa mère à la tête d’un petit hôtel dans un village français. Elle s’échappe et va à Venise. Elle habite dans un appartement prêté et vit des visites guidées qu’elle propose aux touristes. Jess connait bien Venise et sait faire découvrir des lieux un peu secrets. Mais l’appartement est mis en vente et elle doit trouver un autre gîte. Elle accepte alors un emploi multiforme chez Maxence, avocat pénaliste qui vit avec son compagnon Colin sur l’ile de Torcello. Initialement, elle doit classer les multiples archives de l’avocat. Mais aussi elle fait un peu de ménage, cuisine, s’occupe du chien…Sur cette île, Maxence veut recréer des jardins qui existaient au XVIIème siècle. Jardins qui sont restés à l’abandon d’une part, et d’autre part sont menacés par le lent envahissement des eaux salées de la lagune.

Ce livre est très reposant. L’atmosphère est calme, légère. Le miroitement du soleil sur la lagune est sans violence. Et le temps s’écoule ainsi doucement. Claudie Gallay évoque très bien l’atmosphère de cette île à l’écart du tourisme de masse de Venise, île presque déserte et mélancolique.

 

A propos de la Fête du livre de Bron 2024

Parmi les livres faisant partie du prix Summer 2025 (l’association « Lire à Bron » qui organisait la fête du livre de Bron, ainsi que le Prix Summer, a été dissoute. Malgré tout certaines médiathèques de la métropole souhaitent continuer le prix), quelques-uns sont à retenir :

« La barque de Masao » d’Antoine Choplin

Antoine Choplin est un romancier et poète français, né en 1962.Il est depuis 1996 l’organisateur du festival de l’Arpenteur, événement consacré au Spectacle Vivant et à la Littérature. Il vit près de Grenoble, où il concilie son travail d’auteur, ses activités culturelles et sa passion pour la marche en montagne.

Après plus de 10 ans sans contact, Masao, un ouvrier sur l’île japonaise de Naoshima, découvre sa fille Harumi qui l’attend à la sortie de l’usine. Lors de ces retrouvailles, il se remémore son passé de gardien de phare, son histoire à la fois passionnée et tragique avec Kazue, la mère d’Harumi ou encore les heures passées à bord de la barque qu’il a construite.

Livre à découvrir, apaisant, plein de sagesse et de mystères.

« La couronne du serpent » de Guillaume Périlhou

Né en 1990, ancien journaliste littéraire, Guillaume Perilhou travaille aujourd’hui dans l’édition. « Ils vont tuer vos fils » publié en 2022 est son premier roman.

Bjorn, un jeune suédois, se présente le 19 février 1970 aux auditions du nouveau film de Luchino Visconti « Mort à Venise ».  Le réalisateur est instantanément obsédé par la beauté de l’enfant. A travers des lettres et des extraits de journaux, l’histoire des 2 personnages est retracée le temps du tournage.

Le texte, entre journal intime, échanges épistolaires et flashbacks, tisse un lien entre la jeunesse de Björn et sa vieillesse, marquée par la solitude et la misère.

« La maison Golden » de Salman Rushdie

Sir Ahmed Salman Rushdie, né à Bombay en 1947, est un essayiste et romancier britannique d’origine indienne. Il quitte son pays à l’âge de quatorze ans pour vivre au Royaume-Uni.

En 1981, il accède à la notoriété avec « Les Enfants de minuit » pour lequel il est récompensé du Booker Prize.

En 1988, à la suite de la publication des « Versets sataniques », il est objet d’une fatwa de l’ayatollah Khomeini, et devient ainsi un symbole de la lutte pour la liberté d’expression.

Il continue d’écrire et de publier des romans et des contes. Il est l’auteur aussi, d’une autobiographie intitulée « Joseph Anton » (2012). Son style narratif, mêlant mythe et fantaisie avec la vie réelle, a été qualifié de réalisme magique.

Populaire mais discret en Grande Bretagne, il a été anobli par la Reine Elisabeth II.

Le 11 août 2022, Salman Rushdie est blessé au couteau alors lors d’une conférence à New York.
15 coups de couteau. Il en réchappe miraculeusement. Il perd un œil et l’usage d’un bras.
 

Le jour de l’investiture de Barack Obama, un énigmatique millionnaire venu d’un pays d’Orient prend ses quartiers dans une communauté préservée au cœur de Greenwich Village avec ses trois fils adultes aussi brillants qu’excentriques. René Unterlinden, un jeune réalisateur, voit en ces nouveaux voisins une source d’inspiration inespérée.

Un roman alliant la tragédie grecque aux films de gangsters, truffé de références cinématographiques, de mythologie et de culture pop, superbement écrit et intelligemment mené. Une intrigue forte sur fond de politique américaine (l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, identifié au Joker des comics, « a cartoon president » comme dans la bande dessinée télévisée). Une plume éloquente au service d’une brillante analyse du monde moderne.

 

On a bien aimé aussi

« La famille » de Naomi Kupritski

Naomi Krupitsky est auteure, éditrice et libraire et vit à San Francisco

« La Famille » (« The Family », 2021) est son premier roman.

Ce roman est l’histoire de deux amies, Sofia et Antonia, qui vivent à Brooklyn dans les années 30 et qui partagent une grande amitié et une grande complicité. Elles sont toutes les deux les filles de parents affiliés directement à la mafia ou plutôt à la Famille. Elles deviendront, un peu malgré elles mais elles y sont contraintes, comme l’ont été leurs mères, par la structure familiale, des mères nourricières pour leurs enfants mais aussi pour tous les membres de la famille élargie, qui œuvrent dans l’ombre pour assurer leur existence au quotidien alors que les hommes ne s’occupent que de leur activité maffieuse.

Sofia Colicchio est indocile et curieuse de la vie alors qu’Antonia Russo est réservée et beaucoup moins assurée que son amie « Sofia possède la franche luminosité du soleil, certaine de se lever convaincue de pouvoir réveiller tout le monde. Antonia se sent libre aux côtés de Sofia qui est illuminée par une flamme intérieure à laquelle elle peut se réchauffer les mains et le visage ».
Les deux amies grandissent en même temps que leur amitié se fortifie, ce qui les oppose aux autres enfants qui les regardent avec hostilité parce que la rumeur circule de l’appartenance de leur famille à la mafia. Mais elles n’en savent rien. Lorsque Carlo, le père d’Antonia disparaît brutalement, l’amitié survit malgré le drame, malgré la dépression de Lina la mère d’Antonia. Cependant le questionnement sur les raisons de la disparition de Carlo commence à se faire jour et progressivement, au fur et à mesure qu’elles grandissent, les filles mesurent la spécificité du milieu dans lesquels elles vivent et s’interrogent sur l’avenir. Seront-elles rivées à leur foyer, prendront-elles leurs vies en main ? Le pourront-elles ? Sans que les conséquences n’en soient clairement expliquées, toujours dans le non-dit, les mères mettent en garde leurs filles « Ne parle pas à ceux qui ont les cheveux gominés en arrière. Ils sont tous de la Famille, de la mafia ». Mais la « rivière de leur vie » les emporte inexorablement.

Devenues jeunes filles, elles trouveront l’amour, l’amour sage et selon les règles tacites de son milieu pour Antonia qui jettera son dévolu sur Paulo, membre de la Famille. Amour interdit pour Sofia la rebelle qui choisira Saul, un exilé juif. Malgré la réticence du capo mafioso, Tommy Fanzio, Joey, le père de Sofia, finira par autoriser le mariage, conscient qu’il est du potentiel que représente Saul pour la Famille et soucieux du bonheur de sa fille adorée.

Dès lors, leurs vies se dérouleront en parallèle et, malgré les différences, malgré les questionnements sur les mystérieuses et angoissantes activités de leurs époux, leur amitié, toujours aussi précieuse, est la forteresse qui leur permet d’affronter leur périlleux quotidien et les terribles révélations des crimes commis. Comme leurs mères, vivant dans une espèce de cage, malgré leur profond désir d’émancipation et, pour Sofia, de réussite, elles ne briseront jamais complétement le cercle de la Famille.

Naomi Krupitsky a écrit un livre fort sur l’amitié, la sororité. Plus que la description, assez captivante de la « Famille », c’est l’auscultation très fine, très informative, des caractères et des personnalités contrastées mais infiniment compatibles de Sofia et Antonia qui emporte à la lecture, captivante et addictive, de la « Famille ». Peut-être les descriptions minutieuses de l’introspection, d’Antonia en particulier, sont-elles un peu longues, peut-être la fin est-elle un peu trop en forme de coup de théâtre, il n’empêche que ce roman, à l’écriture énergique et très illustrative, m’a tenue en haleine de bout en bout.

 

 « Ilaria » de Gabriella Zalapi, roman retenu pour le prix Summer 2025

Anglaise, italienne et suisse, Gabriella Zalapi habite aujourd’hui Paris. Ses longs séjours à Cuba et en Inde ont également été déterminants pour donner corps à l’une de ses préoccupations essentielles : comment une identité se construit ? Artiste plasticienne, Gabriella Zalapì puise son matériau dans sa propre histoire familiale. Elle reprend photographies, archives, souvenirs pour les agencer dans un jeu troublant entre histoire et fiction.

Italie, début des années 80. Fulvio enlève sa fille Ilaria, âgée de 8 ans à la sortie de l’école. Elle découvre Trieste, la mer en Toscane ou encore l’internat à Rome.

Son père lui apprend à conduire et à mentir pendant qu’elle oublie peu à peu sa mère.
Lorsque son père s’enfonce dans l’alcool, ce sont les paysans de la campagne sicilienne qui la sauvent.

Récit concis et d’une précision clinique, d’une précision infantile en fait, car nous sommes dans la tête d’Ilaria. Toute la force du livre est dans le concentré de mémoire. Un beau texte triste qui fait réfléchir aux désarrois des enfants par rapport à leurs parents.

 

 « L’olympe des infortunes » de Yasmina Khadra

Yasmina Khadra est le nom de plume de l’écrivain algérien Mohammed Moulessehoul, né en 1955 à Kenadsa. Il est officier dans l’armée algérienne pendant 36 ans. En 1997, avec le roman « Morituri » il choisit d’écrire sous pseudonyme. Diverses raisons l’y poussent, mais la première qu’il donne est la clandestinité. Elle lui permet de prendre ses distances par rapport à sa vie militaire et de mieux approcher le thème qui lui est cher : l’intolérance.

Il démissionne de l’armée algérienne en 2000, pour se consacrer à sa vocation : l’écriture, et choisit de s’exprimer en langue française. Il vit depuis 2001 en France.

 Il choisit de rendre hommage aux femmes algériennes et à son épouse en particulier, en prenant ses deux prénoms, Yasmina Khadra, et ne révèle son identité masculine qu’en 2001 avec la parution de son roman autobiographique « L’Écrivain ». Et son identité tout entière est dévoilée dans « L’imposture des mots » en 2002.

Son style allie lyrisme, métaphores inattendues, dépouillement et poésie. En 2010, l’auteur délaisse pour un temps le sujet du conflit au Moyen-Orient, au cœur des « Hirondelles de Kaboul » (2002) et « Les Sirènes de Bagdad » (2006), pour écrire un conte moral : « L’Olympe des infortunes. »

Ce livre est une fable qui pose la question des vraies valeurs en l’absence de toute matérialité. Peut-on être heureux dans la misère d’un terrain vague, loin des attraits de la ville, obsessionnelle et dangereuse ?   Par quoi remplacer les liens familiaux ?   La réponse est ambiguë et s’affronte à l’expérience.

Se dessinent les deux phares que sont l’Amour et la Liberté, à conquérir sans cesse au milieu des épreuves. Mais le ton est loin d’être triste. Il se teinte de poésie et d’humour. Et on s’attache aux personnages souvent farfelus et irréalistes   C’est une fable…

 

 « Impossibles adieux » de Han Kang

Han Kang ou Han Gang (en coréen) née le 27 novembre 1970 à Gwangju, est une romancière sud-coréenne et écrit dans sa langue. Elle est la lauréate du prix Nobel de littérature 2024. 

Un roman d’une beauté tragique.

C’est l’histoire du pays (la Corée) marquée de terribles massacres, où on empile les cadavres dans les puits de mine désaffectés ou les laisse emporter par la marée.

C’est cependant aussi un « Hymne à l’amitié », une histoire de collaboration artistique dans la beauté de l’île de Jeju et de son décor de neige (qu’on ne peut peut-être pas imaginer au sud de la Corée).

C’est un roman de deuil et de cauchemars, de recherche de vérité et de réconciliation avec un passé occulté, avec des personnages dont on ne sait pas s’ils sont des fantômes, des rêves ou des présences réelles.

Un très bon livre, une écriture soignée, avec le décor d’un pays lointain et un peu d’éclairage sur les horreurs de la géopolitique des années 50.

 

Café littéraire du  1er octobrre 2024
Nos coups de cœur

 

« Mais leurs yeux dardaient sur Dieu» de Zora Neale Hurstton

Livre sidérant aussi bien par sa puissance d’évocation d’une société noire vivant après l’abolition (1865), dans une communauté exclusivement noire, donc en principe à l’abri de la ségrégation bien qu’elle existe officiellement (abolition de l’esclavage 1865, lois Jim Crow 1877), par la description du personnage principal, Janie, que par l’originalité du style, en particulier dans les dialogues puisque l’auteur utilise le langage dit black english totalement différent de celui qu’on peut trouver dans les romans américains tels  « Autant en emporte le vent » de Margaret Mitchel (Hatty  McDaniel, Mammy). C’est d’ailleurs ce qui peut déconcerter, voire décourager le lecteur, mais, si vous décidez de le lire, passez au-delà et vous ne tarderez pas à être subjugués …

Ce livre, considéré aux Etats Unis comme un chef d’œuvre incontournable, étudié dans la plupart des universités littéraires, a été publié en 1937 mais n’avait pas été traduit en français.

Quelques mots sur l’autrice

Zora Neale Hurston, née en 1891 en Alabama et morte en 1960, est la fille d’un père baptiste et d’une mère institutrice et couturière. Ils vivent à Eatonville en Floride qui est la première ville exclusivement noire des E.U, ce qui sera important pour Zora puisque ce type de lieu et de mode de vie sera utilisé dans son œuvre. L’enfance de Zora est marquée par la mort précoce de sa mère, des conflits très durs avec son père remarié et sa belle-mère. Elle fera preuve d’une détermination sans faille pour gagner son indépendance et poursuivre sa formation, malgré les contraintes matérielles et sociétales, jusqu’à devenir la première afro-américaine à obtenir un Bachelor of arts. Elle sera ultérieurement archéologue, spécialiste des traditions rurales afro-américaines. Elle fera partie de sociétés littéraires telles que la renaissance de Harlem et surtout elle adhère à la NAACP soit la national association for the Advancement of colored people. On arrête là sa biographie, mais il faut souligner la performance du chemin accompli par Zora Hurston qui, de fille d’esclave, son père a été affranchi dans l’enfance, est devenue selon Toni Morrison « un des plus grands écrivains de notre époque » et est assez reconnue aux Etats Unis pour qu’un « festival of Arts » soit organisé chaque année, depuis 1990 à Eatonville à son nom et que, anecdote, un cratère vénusien ait été nommé Hurston.

Venons-en au livre « Mais leurs yeux dardaient sur Dieu » en fait venons-en plutôt à son personnage principal Janie.

Lorsque le livre commence, Janie revient dans sa ville d’Eatonville où elle va retrouver son amie de toujours, Pheoby Watson. Les premières pages du livre décrivent quelques traits de son apparence physique, description qui sera très rare dans le cours du livre, si ce n’est la référence à sa superbe et luxuriante chevelure qui est comme sa marque distinctive. Elle apparaît, belle femme noire, encore jeune, en salopette bleue ses longs cheveux pris dans une tresse. Elle traverse Eatonville, silencieuse et crottée et les ragots naissent dans son sillage. « revient celle-là ? _Fait quoi encore à s’entrevenir ici dans sa spèce de salopette ? peut pas se trouver une robe à se mettre ? C’est quoi cette vieille qu’a  passé quarante avec ses cheveux qui swinguent dans son dos comme une jeunette ? L’a laissé où son tout jeune de bougue qu’elle est partie d’ici avec ? te parie ça qu’il a filé avec une de ces gal si tant jeunette qu’elle n’a même pas aucun poil. ».  Ces phrases décrivent dès le début ce qui va être l’atmosphère du livre c’est-à-dire d’un côté le personnage de Janie, une femme noire, belle, dont la caractéristique principale est qu’elle ne s’est jamais soucié de ce que pensent d’elle les autres mais a essayé toujours de réaliser son rêve de femme libre, non dépendante, capable de vivre ses désirs et ses aspirations et, d’un autre côté, la société noire, patriarcale, conventionnelle, soumise à la volonté divine qui lui fait supporter le pire. L’invocation à Dieu, Loawd, est constante.  Elle va donc expliquer à Pheoby pourquoi elle est partie et ce qu’elle a vécu en dehors d’Eatonville.

La partie centrale de l’ouvrage, qui va être divisée en 3 parties suivant les 3 époux qu’aura eus au cours de sa vie Janie, commence alors.

Du chapitre 1 au chapitre 5 c’est la vie avec Logan Klicks , son mari, vieux  mais qui a 60 arpents de terre et auprès duquel elle verra s’étioler et disparaitre ses rêves ,  du chapitre 5 au chapitre 9 c’est la vie à Eatonville avec Joey Starks, le brillant, beau et entreprenant mari qui promettra  une vie de femme heureuse mais écornera au fil des années les aspirations qu’ elle avait de réaliser sa personne en tant que femme et se révèlera dominateur, persuadé que sa femme doit être sa chose et enfin la 3e partie du chapitre 9 au chapitre 20 c’est la vie avec Tea Cake, dans le Sud de la Floride, le jeune et généreux Tea Cake qui enfin lui donnera ce qu’elle attendait, c’est-à-dire l’autonomie de sa personne et l’amour généreux et altruiste. Elle vit alors un amour vrai, qui fera dire à Oprah Winfrey, la célèbre animatrice de télévision américaine, que le roman de Zora Neale Hurston était « le plus beau roman d’amour de tous les temps ».

Voilà pour le fil de l’ouvrage. Sans détailler les très importants développements que contient chacun des chapitres,  on voit d’une part combien Janie était en avance sur son temps, comment elle donne déjà l’image d’une femme qui se veut se libérer, ce qui explique qu’elle sera souvent dans les années qui suivront la parution de son ouvrage, une des figures de la libération de la femme et qui, d’autre part, livrent une analyse saisissante de la vie d’une communauté noire entre le quotidien souvent difficile, la pauvreté, le manque de formation, la violence, mais aussi la musique omniprésente, la joie des corps, l’entraide… Quelques morceaux choisis, vous laissant, si vous décidez de lire ce livre, qui semble fondamental, le plaisir de le découvrir dans son entier et vous permettant de mesurer la portée de l’ouvrage et la performance du style.

Lorsque Janie commence à expliquer à Pheoby ce qu’a été sa vie et pourquoi elle a voulu se libérer, voilà ce qu’elle lui dit de l’homme en tant qu’homme : « Chère, l’homme blanc c’est lui le maître de toutes les choses ici-bas, aussi loin que j’en ai vu …Fait que l’homme blanc il jette le fardeau à terre et il y dit à l’homme nègue d’aller le ramasser. L’homme nègue y va le ramasser pasqu’y faut bien, mais il va pas le porter rien du tout. Y va le refiler à ses femmes. La femme nègue c’est elle la mule du monde, pour tout ce que j’en ai vu ». Voilà qui situe, si ce n’est le combat, du moins le souhait de Janie, c’est de donner à la femme un rôle autre que celui de mule et c’est ce qui va l’animer tout au long de l’ouvrage.

Mais ce qu’il faut voir aussi du personnage c’est justement la force de ses désirs. Un passage dans la première partie. Janie a été élevée par sa grand-mère Nanny. Esclave affranchie mais qui avait été violée par le propriétaire de la plantation où elle travaillait, elle a eu la mère de Jenny, une jeune fille qui s’est avéré frivole et inconséquente et s’est retrouvée enceinte. Après avoir accouché dans la cabane de Nanny, elle est partie en lui laissant sa fille. Nanny l’a élevée avec courage et efficacité mais elle craint en la voyant grandir que Janie n’évolue comme sa mère, elle le craint parce qu’elle voit que Janie, à l’âge de 16 ans, développe une sensualité qui pourrait lui nuire. Il y a une scène assez formidable et poétique où Janie, qui a 16 ans est dans le verger attenant à la maison de sa grand-mère, elle est couchée sur le dos, elle regarde le ciel et voilà ce qu’écrit Zora Neale Hurston. « Elle était sur le dos, étendue au pied du poirier dans la mélopée de contralto des abeilles visiteuses et l’or du soleil et le souffle pantelant de la brise, quand la voix inaudible de ce grand tout vint à elle. Et elle vit une abeille chargée de poussière plonger dans le sanctuaire d’une fleur ; 1000 calices- sœurs s’arquer pour accueillir l’étreinte d’amour et le frisson extatique de l’arbre, depuis les racines jusqu’à la plus frêle des branches toute de crème florissante et moussant de délices. Ainsi c’était une noce ! elle y avait été conviée pour être le témoin d’une révélation. Janie ressentit à cet instant l’aiguillon implacable d’un ravissement qui la laissa molle et languissante ». Cet instant de révélation fait dire à Alice Zéniter, grande admiratrice de Zora Neale Hurston que ce roman est celui d’une femme pour qui, comme le dit sa grand-mère : « Y a pas rien qui peut t’empêcher de désirer ». La grand-mère ne s’y trompe pas, il faut marier au plus vite Janie pour éviter qu’il ne lui arrive ce qui est arrivé à sa mère.  A qui va-t-elle la marier ? A quelqu’un qui a du bien parce que sans bien on ne peut rien. Or justement il y a dans le voisinage, un homme d’une soixantaine d’années qui a 60 arpents, Logan Killicks. Janie n’est pas contre, elle est prête à être une bonne épouse, elle, ne sait pas trop ce que c’est, mais elle est prête. Cependant, au fil du temps il s’avérera que Logan Killicks est un homme convaincu que sa femme doit être sa mule ou peu s’en faut, même s’il essaye de lui manifester sa tendresse. En tout cas, Janie au fil du temps veut autre chose et c’est la 2e partie avec le passage dans le chemin qui borde les 60 arpents de Joey Starks, le brillant, l’entreprenant Joey Starks qui va séduire Janie et l’emmener à Eatonville où il va développer un commerce dans lequel Janie sera impliquée mais pratiquement dans un rôle de vendeuse et non pas de propriétaire. Pendant des années ce rôle lui conviendra parce qu’elle agit, elle voit du monde, elle est une femme reconnue par la société.  Progressivement, cependant, elle se détache de ce Joe Starks qui est une espèce de tyran domestique et un jaloux. Il meurt au bout d’une vingtaine d’années et Janie se retrouve avec de l’argent et toujours son désir d’une réalisation. C’est alors qu’apparaît celui qui va réellement lui permettre de réaliser ce qu’elle attend de l’amour et de la vie, Tea Cake, beaucoup plus jeune qu’elle, sans idées préconçues et qui l’aime pour elle-même : « Janie, j’espère ça que Dieu y me tuerait, si c’est que je suis en train de mentir. Y a personne dans le monde qui peut te venir à la cheville, chère, c’est toi qu’as les clés du royaume. ». Ils partiront dans les Everglades et du chapitre 10 au chapitre 20, c’est l’heureuse partie en quelque sorte de la vie de Janie.

La fin sera marquée par un événement climatique incroyablement décrit avec force et précision un ouragan dévastateur : « la bête monstruopulente avait quitté son lit. Un vent à deux cents miles de l’heure venait de lui rompre ses chaines. Elle déracinait les quartiers comme de l’herbe…renversant les digues, renversant les maisons, renversant les gens dans les maisons. ». Tea Cake y trouvera la mort dans des circonstances terribles et après des péripéties tragiques, Janie reviendra à Etonville et ses retrouvailles avec Pheoby bouclent le roman.

Un roman de 250 pages d’une densité extrême. Tous les mots, toutes les phrases portent un poids de découvertes, d’émotion, de surprises, d’humour parfois. Certes la lecture n’en est pas fluide parce que souvent la construction grammaticale déconcerte. Mais, si on dépasse les premières difficultés, on s’habitue à ce parler sans équivalent et on y trouve la vérité d’une langue authentique. Un grand livre.

 

« Proust, Roman Familial» de Laure Murat                  Prix Médicis, Essai 2023

Laure Murat, issue d’une lignée aristocratique, raconte comment l’écrivain d’A la recherche du temps perdu lui a permis de se réinventer.

Laure Marie Caroline, princesse Murat issue par son père de la noblesse d’Empire et par sa mère de la noblesse d’Ancien Régime, a grandi dans le monde décrit par Marcel Proust dans « A la recherche du temps perdu ». Lorsqu’elle lit l’écrivain (qui avait connu ses arrière-grands-parents), elle a 20 ans et son existence bascule. Elle prend conscience qu’elle évolue dans un milieu où, le pouvoir et l’argent ayant « changé de mains », pour reprendre les mots de sa mère, ne subsistent plus que les rites, les manières, les codes, un monde de pures formes : c’est-à-dire l’aristocratie.

Lire La Recherche la libère et lui permet de tracer son propre chemin, alors que la confession, à sa mère, de son homosexualité lui vaut d’être exclue de sa famille. En sortant son homosexualité du placard, elle s’attire d’office une éviction violente : « tu incarnes à mes yeux, l’échec de toute une éducation morale et spirituelle et pour moi, tu es une fille perdue »

La lecture de Proust est une révélation. Elle lui ouvre les yeux sur la vanité d’un monde en perpétuelle représentation : « un théâtre qui ne ferme jamais ». « Tenir son rang » est le maître mot, pas de place pour l’affection, haine de l’effusion.

L’expérience de Laure Murat fut douloureuse. Les murs du château familial, sa position haute et dominante, tout dessinait un environnement matériel qui oppresse et isole. Son esprit de liberté, sa sensibilité, son homosexualité (la goutte d’eau qui fit déborder le vase), font que ce confinement lui était une camisole.

Lorsque Marcel Proust « ce petit journaliste », que l’on plaçait en bout de table, était invité aux fastes de l’Hôtel Murat, il en profitait pour observer et noter beaucoup. Laure Murat a ainsi trouvé les clés de ce monde énigmatique et vide de sens en se positionnant comme une lectrice de sa propre vie.

A la fois, récit autobiographique, essai littéraire et historique, ce texte nous ouvre les portes « capitonnées » du monde de l’aristocratie. Il constitue un véritable plaidoyer sur le pouvoir de consolation de la littérature et de réconciliation avec la vie, avec le temps.

Est-ce Marcel Proust qui lui permet de ne pas régler des comptes ?

Car, il faut reconnaître à Laure Murat d’éviter le piège de la plainte, celui de la vengeance et de la violence retournée contre les siens. Elle dresse un portrait profondément ému de son père Napoléon Murat, producteur des premiers films de Louis Malle et amoureux fou de littérature. Même le portrait de sa mère avec qui la rupture fut presque totale, n’est pas entièrement noir.

Laure Murat est historienne française, journaliste et professeur de littérature à l’université de Californie à Los Angeles. En 2023, elle déclare :

« Je n’ai pas d’enfants, je ne suis pas mariée, je vis avec une femme, je suis professeur de littérature d’université aux USA, je vote à gauche et je suis féministe » !!!!!!!!

En quelque sorte : « JE SUIS EMANCIPEE…..LOIN des codes de l’aristocratie »

 

On a bien aimé aussi

« Jacaranda» de Gaël Faye

Gaël Faye est un auteur compositeur interprète.

Son premier roman « Petit Pays » a été couronné par 13 prix littéraires dont le Goncourt des Lycéens.

Jacaranda est un très beau livre sur le Rwanda, d’une écriture très fluide, qui se lit facilement.

Le narrateur est un garçon prénommé Milan, qui vit à Versailles avec sa mère rwandaise et son père français. Une vie ordinaire de collégien, sauf que ses parents ne parlent presque pas, jamais de sujets personnels, et surtout jamais rien sur le passé de sa mère, son pays, sa famille.

Même après les terribles images sur les massacres des Tutsis au JT du soir. Peu de temps après, arrive du Rwanda Claude un « cousin » de son âge, maigre, petit, avec une terrible blessure à la tête. Milan va s’attacher à lui, comme au frère qu’il aurait aimé avoir. Il vient se blottir contre lui la nuit quand Claude gémit et pleure dans son sommeil. Mais ce cousin disparaîtra de sa vie, aussi soudainement qu’il était apparu.

Quelques années plus tard, il accompagne sa mère au Rwanda pour les vacances. Il va découvrir un autre univers qu’il n’avait jamais soupçonné : d’abord sa grand-mère, dont il ignorait l’existence,  puis Claude , qui est devenu un grand jeune homme mature, et qui s’avère être le demi-frère de sa mère, et puis surtout un pays dont il ignorait tout : la chaleur, la pauvreté, la saleté, la misère … les maisons sont des taudis, les toilettes des cabanes au fond des jardins … mais il y a aussi les couchers de soleil flamboyants, la découverte de musiques inconnues et incroyables, les amis de Claude dont le « dépositaire » de la littérature, surnommé « Sartre », la bière et les soirées où tout le monde semble s’évader en dansant le Pogo .. Il rencontre aussi l’amie de sa mère, Eusébie, qui vient d’avoir un bébé Stella, pour lequel il a un coup de foudre…. Ce petit être aux yeux couleur verte, dans une belle maison avec cet arbre merveilleux qu’est le Jacaranda…

Ils vont rentrer en France, sans jamais pouvoir briser ce silence … la vie française va reprendre, il va faire des études de droit, et décider de faire son mémoire sur les procès du génocide rwandais.

Le Rwanda a décidé de faire des « commémorations » pendant 3 mois chaque année, pour que les Tutsis puissent parler, pour qu’il y ait des procès, pour que jamais les affrontements de juillet 1994 ne soient oubliés.

C’est l’occasion pour lui de venir assister au procès de ceux qui ont décimé la famille de Claude, avec qui il est resté en contact, et qu’il sait fragile.

Il va assister au procès au côté de Claude, prostré, et comprendre les envies de vengeance, et les difficiles pardons à ceux qui avouent… Comment vivre alors que tant de gens sont morts, et que les assassins sont encore là ? Comment se mêler à ceux qui ont dénoncé leurs familles, qui utilisaient les enfants comme dénonciateurs, qui traitaient les tutsis de cafards ?

Il va comprendre aussi que ceux qui sont appelés « les rescapés » ne peuvent plus parler car ils ont tout perdu, tous leurs êtres chers, et ne peuvent que survivre, qu’ils ont fui au Burundi, puis sont revenus. Stella et lui vont découvrir peu à peu l’histoire de leurs deux mères rescapées.

Mais l’espoir est là aussi, sur les bords du magnifique Lac Kivu… dans cette cabane, loin de tout, où ce pays tente de revivre, de rétablir un lien humain.

C’est un livre très émouvant à recommander.

NB : Il est intéressant d’éclairer ce récit par quelques précisions historiques.

Au Rwanda, avant la colonisation, la monarchie était composée d’une part importante de Tutsis. Les colonisateurs allemands et belges étaient convaincus de la supériorité des Tutsis à cause de la qualité des structures politiques qu’ils avaient mis en place. La prétendue supériorité génétique des Tutsis est mise en valeur par l’administration coloniale à partir d’études raciales et morphologiques.

La révolte Hutu entre 1959 et 1961 a marqué la fin de la domination Tutsi et l’accentuation des tensions ethniques. Les Tutsis, minoritaires, ont été forcés à l’exil. Durant la « Toussaint rwandaise » des dizaines de milliers de Tutsis ont été chassés dans les pays limitrophes. C’était en 1959.

En 1962 l’indépendance est proclamée.

Des pays où ils s’étaient réfugiés, les Tutsis forment le Front Patriotique Rwandais (FPR) qui déclenchera en 1990 la guerre civile pour tenter de renverser le gouvernement dominé par des Hutus.

En avril 1994, le président rwandais Habyarimana est victime d’un attentat qui est mis sur le compte des Tutsis. Les Hutus sont encouragés à se venger, ce qui provoquera un déchaînement de violence et de haine. En 3 mois, 800 000 morts seront décomptés.

Juillet 1994 marquera la fin du génocide et la prise de contrôle du pays par le FPR

 

« S’en aller» de François Sureau de l’Académie Française

Que se cache derrière ce titre déconcertant ? Un ouvrage assez déroutant, même si dans l’incipit on lit : « Dis-moi ce que tu quittes, je te dirai qui tu es ». On ne comprend pas, au premier abord, où on veut en venir (« S’en aller » : fuite, voyage intérieur ou voyage-aventure ou mort ?). Il y a de très nombreuses références littéraires et culturelles : Olivier Pain, journaliste, ministre, figure dans un tableau de Manet, l’anglais Leigh Fermor, écrivain voyageur, Henry Levet, poète français puis diplomate, Michel Vieuchange, écrivain voyageur (« Smara, ville de nos illusions »), Auguste François diplomate et photographe, puis consul, Philippe Macroy « Les disparus de Saint Agil », Xavier de Maître, écrivain peintre (« Voyage autour de ma chambre »). On avance comme dans le brouillard (« livre abscons » ai-je trouvé sur Internet, ce qui m’a rassurée de ne pas être la seule laissée au bord du chemin). Puis petit à petit, les choses s’éclairent un peu, l’humour pointe son nez et les références sont plus abordables (Tintin, Maurice Leblanc, Corto Maltese).

Venons-en au sujet : François Sureau dresse une liste impressionnante d’auteurs (principalement du 19ème et début 20ème siècle) qui ont eu en partage le goût du voyage. Et il en analyse les textes et parfois même le sens de leurs vies. Il essaie de comprendre ce qui les a poussés au départ. On comprend vite qu’il s’inclue dans la liste et qu’il finira par s’expliquer.

Pourquoi les auteurs, fin de siècle sont-ils partis ? Selon François Sureau, ils auraient levé l’ancre par détestation de leur époque.  En 1900, un grand mouvement de départ voit le jour pour « se libérer des carcans du siècle ». Mais il y a bien sûr bien d’autres raisons : argent, « beauté de l’orient », le cœur (« Quand tu aimes, il faut partir » B. Cendrars), l’âme (Foucauld), « pour se reposer les cinq sens », être libre et surtout « voir d’autres horizons », et bien sûr l’aventure.

Qui part ? D’abord pour Sureau, « les aventuriers de l’administration, arrangements coloniaux vers des pays conquis », les ethnographes (gloire au retour en France et exotisme).

Rimbaud est à Alexandrie, Charles de Foucauld à Mogador (Essaouira), le consul de Manille, Levet, « l’excentrique anglais » , et même, Ulysse (« pour éviter de retrouver son royaume trop exigu »), Michel Vieuchange (le premier des touristes) assistant d’Abel Gance (« Smara, ville de nos illusions » : son seul livre, journal de voyage), Saint Exupéry dans le désert, Tintin à la recherche de la vérité, Paul Eluard : « voyage idiot » en Indochine (Chagrin sentimental), Stevenson « Voyage dans les Cévennes » avec son âne, Joseph Kessel à Djeda, Ernest Renan, écrivain, philosophe, orientaliste et archéologue, en Egypte Grèce et Asie Mineure. Les anglais : Thomas Edward Lawrence (Lawrence d’Arabie), archéologue, militaire et poète, Rudyard Kipling correspondant de guerre, poète, romancier, 

A côté des voyages physiques, les voyages immobiles, « l’imagination remplace la géographie ». Breton : « Lâchez tout () partez sur les routes » : il voyage en France et mais surtout c’est l’aventure intérieure du surréalisme. Gracq, influencé par le romantisme noir et le surréalisme en Silésie mais aussi dans la littérature romanesque (« Le rivage des Syrtes »). La littérature est un rythme, « un pur mouvement » selon François Sureau.

François Sureau est lui aussi parti, et souvent, pour « échapper à la haine de soi ».  Il ne se trouvait pas à sa place. Il s’engage dans la légion (à Sarajevo, en Inde). Il part comme sont partis Hugo, Stendhal, Mérimée et même de Gaulle. Il quitte aussi son poste de haut fonctionnaire, son emploi d’avocat, mais pas la littérature. Que quitte-il ? « La vulgarité du temps » et essayer de trouver « la confirmation de quelque chose ».

Où est-il parti ? Dans des monastères, dont celui de La grande Chartreuse pour « se consoler comme un enfant ».  François Sureau est tourné vers le passé idéal (les auteurs, les voyages, les pays, les châteaux) mais il n’est pas nostalgique, plutôt ancré dans un monde de l’imaginaire (« Je l’ai reconstitué comme un monde d’hier qui n’en serait pas un »).

Mais le voyage n’est pas sans risques : maladies des voyageurs, folie (Villeroy chancelier à Singapour a sa maison dans les arbres et Consul à La Havane, son pistolet autour du coup), mauvaise réputation (Pierre Loti, « capitaine de Corvette, déguisé, ethnologue de bazars ») et parfois la mort (Rimbaud qui revient d’Aden), Levet qui meurt à 33 ans de la tuberculose, Vieuchange à Agadir à 26 ans d’une dysenterie.

Cette « déambulation dans la littérature », n’est pas facile d’accès, réservée, selon certains, à une élite intellectuelle, même si elle demande un effort certain, elle vaut l’effort.  L’humour n’y est pas absent et allège un style élégant et élevé. Dans le chapitre deux, il s’attaque au Journal officiel : « Le grand roman des voyages français, c’est le Journal officiel ». Il en donne une description drôle qui frôle le surréalisme. (« Le journal est vaniteux et volontariste, ()évoque () Courteline. »), s’attaque à l’administration « le grand espoir jules-vernien de l’administration française », aux politiciens qui  « (n’ont) jamais travaillé, pas cultivés », aux naturalistes (« on peut former (un) reloup (croisement d’un renard et d’un loup), mais le reloup reste une chimère comparable au dahu des montagnes du Dauphiné » et à lui-même, parodiant Proust, («  Longtemps je me suis caché de bonne heure ») lorsqu’il évoque son goût , enfant pour les cachettes, des placards, « cette disposition d’esprit m’a servi plus tard, quand il a fallu faire carrière ».

 

« Le barman du Ritz» de Philippe Collin

Philippe Collin né à Brest en 1975 a une formation d’historien. C’est un homme de radio. Il travaillera à France Inter, Canal Plus puis écrira une série de documentaires historiques publiés en Podcasts. Le barman du Ritz est son premier roman.

Juin 1940, les Allemands entrent dans Paris. Le couvre-feu règne partout sauf au Ritz. Les chefs allemands sont pressés de découvrir ce lieu mythique et la grande vie parisienne. Derrière le bar officie Frank Meier, le plus grand barman du monde. Les hommes de la Gestapo vont devenir des fidèles du bar. Ils y côtoient les célébrités parisiennes : Coco Chanel, Sacha Guitry tout en dégustant les cocktails savamment préparés par le Meier. Ce dernier se doit d’être très habile car il y va de sa vie. Nul ne sait qu’il est juif. De plus, il a pris sous sa protection son apprenti, Luciano, lui-même en situation délicate. Le barman sait cacher ses angoisses sous le sourire de circonstances.

Dans ce livre Philippe Collin évoque merveilleusement cette époque où le courage et la peur étaient omniprésents.

 

« Braconnages» de Reinhard Kaiser Mühlecker

Après « Lilas Rouge », publié en 2021, l’écrivain autrichien de 42 ans donne encore à son lecteur une description du milieu rural dans « Braconnages » publié en avril 2024. L’auteur, qui a étudié l’agriculture à l’université de Vienne, connaît bien ce milieu.

Le premier chapitre brosse le portrait de Jacob Fischer, paysan qui habite une ferme en Haute-Vienne, près d’une autoroute. Il joue avec un pistolet, qu’il pose régulièrement sur sa tempe. Allongé sur son lit, il est accompagné par sa chienne Landa. Dès le début, le lecteur est plongé dans la tête de Jacob. Tout au long du roman, il suivra le déroulement de l’histoire à travers ses pensées. Le père, Bert, rentre dans la maison. La mention du « téléphone portable » indique que le roman se déroule bien de nos jours. Le lecteur apprendra que c’est le téléphone de la mère, qui passe son temps à l’utiliser.

La suite montrera que Jacob est le seul des enfants à avoir repris la tête de l’exploitation agricole. Son frère Alexander vit à la ville ; il se révèlera être sous la coupe de sa femme. Sa sœur, Louisa, ne s’intéresse selon Jacob qu’aux ragots. Elle lui paraît futile, paresseuse, centrée seulement sur elle-même. A la ferme vit aussi la grand-mère, qui détient l’argent, et surveille son petit-fils. Au fur et à mesure de l’avancée de l’histoire, le lecteur découvrira que Jacob ressemble au grand-père décédé.

La vie du protagoniste est triste et terne, avant sa rencontre avec Katya. Ambitieuse et dégourdie, elle va lui apporter la chaleur d’un foyer. Ensemble, ils vont avoir un enfant. L’exploitation va prospérer ; Jacob va même obtenir le prix de la meilleure ferme de l’année. Mais les démons de Jacob ne sont jamais bien loin. Peu à peu, il va se méfier de Katya, jusqu’à en devenir paranoïaque. Cela va détruire leur couple ; Katya et l’enfant vont partir habiter en ville.

La fin du récit sera surprenante et donnera au lecteur les clés de l’histoire. Le personnage principal, colérique, avec ses nombreux accès de violence, évoque le Lantier de « La Bête humaine » d’Emile Zola. L’intérêt du livre, au-delà de la peinture du milieu agricole, réside dans la magnifique écriture, soignée, riche et élégante.

 

« L’Héritier du nom» d’Alexander Munninghoff

L’auteur, journaliste néerlandais, spécialiste de la Russie, est né à Poznan, en avril 1944, ville alors polonaise et nœud logistique de l’armée allemande lors de son invasion de l’Union Soviétique, il a reçu le Prix de la Presse Ecrite pour Tropenjaren in Moskou (Années tropicales à Moscou), où il relate les années passées comme correspondant en Union Soviétique.

 « L’Héritier du Nom » récit couronné par le prix Libris -le plus prestigieux en non-fiction-, est la chronique de sa famille, qu’il a reconstituée patiemment pendant des décennies, en compulsant les archives et les mémoires des vivants et des morts, ballottés dans des pays aux frontières mouvantes, selon les pactes d’alliance des dictatures d’alors.

Son grand-père, « Le Vieux », est un riche homme d’affaires, de nationalité néerlandaise, installé dans les années trente en Lettonie à Riga, dirigeant un empire commercial et industriel dans quasiment tous les pays bordant la Baltique et la mer du Nord. Son empire va se fracasser lors de la guerre germano-russe.

Son père grandit à Riga, dans un riche milieu germano-balte, ses résultats scolaires désastreux entraîne son envoi dans des collèges catholiques rigoristes de la Haye, où il peaufine son rejet de la Hollande, son penchant pour l’idéologie nazie Allemande, sa haine de la langue néerlandaise, élevé dans les langues russe et allemande par sa grand-mère comtesse russe, et sa mère germano-russe.

Le grand-père, en connexion par ses affaires avec tous les ministres et politiciens importants est informé très tôt du pacte germano-russe entre Hitler et Staline. Tout en protégeant ses propriétés grâce à ces appuis, il fuit en 1940 avec sa famille à Voorburg aux Pays-Bas, où il reprend ses affaires. Son fils, le père de l’auteur, ayant rejoint les SS à Poznan, facilite sans s’en douter ses affaires avec les occupants Allemands. Jouant sur tous les tableaux, il réussit à être un contact fiable pour le MI6 anglais, à cacher des juifs, à négocier avec des membres de la résistance.

Après la guerre, rejetant son nazi de fils, avec lequel les ponts sont coupés, qui devient un perdant-errant, il refuse de laisser son petit-fils (l’auteur) et « héritier du nom » dans les mains de sa mère, réfugiée chez sa propre mère dans le nord de l’Allemagne.  L’auteur ne reverra sa mère que deux fois en plus de 20 ans, elle vivait dans des conditions misérables, n’ayant jamais osé affronter « le Vieux » et son clan qui l’avait rejetée.

Cette chronique dramatique est au-delà d’une histoire familiale, mais une tranche d’histoire violente de ces pays du Nord de l’Europe, avec d’une part les terribles échecs post-guerre de ces soldats perdus des Waffen-SS, survivants mais estropiés, n‘ayant jamais pu oublier l’esprit de camaraderie et fidélité dans les champs de bataille de l’Ukraine jusqu’à la Tchétchénie, d’autre part la rouerie de ces richissimes affairistes,  introduits dans tous les premiers cercles politiques du plus haut niveau.