2020 – 2021

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Café littéraire du 11 mai 2021
Nos coups de cœur

« Vivre avec les morts» par Delphine Horvilleur

Delphine Horvilleur est née en 1974 à Nancy. Elle est femme rabbin, la troisième en France  et appartient  à l’organisation juive libérale. Elle a fait des études de journalisme. Elle a trois enfants et son mari, Ariel Weil, maire PS du 4e arrondissement de Paris de 2007 à 2020, est actuellement maire du secteur Paris centre.
En quelques deux cents pages, « Vivre avec les morts » permet d’appréhender la culture religieuse juive par le biais de rencontres très personnelles de l’auteur avec des personnes qui lui demandent d’intervenir en tant que rabbin pour accompagner leur parent défunt.
Le livre est émaillé d’histoires tirées du Talmud, de la Bible, histoires parfois pleines d’humour.
Delphine Horvilleur parle de l’ange de la mort présent dans sa vie, dans nos vies.  Les vivants usent de stratagèmes pour le tenir éloigné. Le Covid signale à l’humanité que la mort a tout pouvoir de s’immiscer dans nos vies. Il a aussi bouleversé nos rituels funéraires.
Savoir choisir les mots, les gestes pour accompagner ceux qui sont endeuillés c’est le rôle du rabbin. Delphine Horvilleur se considère comme une conteuse  lorsqu’elle fait entendre les mots d’une tradition. Ses récits sacrés sont un pont entre les vivants et les morts. Elle pense qu’il n’y a pas de cloison entre eux et nous, d’où le titre de son livre.
Ce n’est que lorsque la vie et la mort se tiennent la main que l’histoire peut continuer.  Elle donne l’image de l’apoptose, processus physiologique de mort cellulaire. Le cancer n’est autre que des cellules qui s’emballent, qui refusent de mourir ; l’excès de vie nous condamne, et la mort inhibée nous condamne. La mort fait partie de nos vies mais l’inverse est vrai : dans la mort une place peut être laissée aux vivants. Il faut pour cela raconter ceux qui sont morts. Elle essaie de faire grandir leur évocation par la force des histoires pour laisser en nous des traces indélébiles et prolonger les morts chez les vivants.
Au cours de son récit, elle sait merveilleusement bien faire vivre les disparus

  • telle Elsa Cayat psychanalyste seule femme victime de l’attentat à Charlie Hebdo. Delphine Horvilleur a compris que l’athéisme de la famille, l’attachement d’Elsa à la laïcité et l’esprit Charlie devaient pourvoir dialoguer avec les mots de la tradition juive qu’elle avait la charge de porter le jour de son enterrement. Elle donne une définition très intéressante de la laïcité. « La laïcité dit que l’espace de nos vies n’est jamais saturé de convictions. Elle garantit toujours une place laissée vide de certitudes. »
    L’identité juive repose sur  une vacance. Elle ne fait pas de prosélytisme, elle peine à formuler ce qui la fonde,
  • ou encore Marc, qu’elle associe a son propre vécu d’enfant lorsqu’elle a pris conscience qu’elle était mortelle, qu’elle était arrachée au monde de sa naissance, hors de la naïveté première, et pour toujours, expulsée du jardin de ses origines,
  • et aussi Sarah, lorsque chargée de la cérémonie du Kaddish par son fils unique, elle prêtera sa voix pour rappeler la Shoah dont sa mère a été victime,Simone Veil et Marceline Loridans-Ivens, amies liées intimement non pas seulement par les souvenirs indicibles de l’enfer partagé, mais aussi par tout ce qui semblait les opposer. 
    Les fils de Simone Veil trouvaient important que la parole d’une femme telle que Delphine Horvilleur puisse accompagner leur prière. Elle parle alors du rôle du rabbin dans la religion juive qui ne reconnaît aucun clergé. Le rabbin n’est qu’une personne dont la communauté reconnaît l’érudition et qu’elle choisit comme guide, mais en aucune manière, il ou elle n’est un intermédiaire entre Dieu et les hommes,
  • Ariane, son amie intime atteinte d’une tumeur au cerveau, et qu’elle accompagnera dans sa quête de l’Eternel jusqu’au dernier jour et qui lui fera dire « fille d’Israël, écoute ce qui de toi va continuer à vivre en nous, uni à nous pour toujours ».
  • et Myriam, Moïse, et d’autres encore…
    Toutes ces expériences d’accompagnement de la mort n’immunisent pas de l’appréhension de la croiser. Delphine Horvilleur arrive à la conclusion suivante que, comme les juifs l’affirment «après notre mort, il y a ce que nous ne savons pas, il y a ce qui ne nous a pas encore été révélé, ce que d’autres en feront, en diront et raconteront mieux que nous, parce que nous avons été ».

Elle termine son livre dans le cimetière israélite de Westhoffen en Alsace (où des tombes ont été profanées il y a quelques années). Elle parle de solastalgie qui est une nostalgie particulière, celle d’un lieu où l’on se trouve mais dont on sait pourtant qu’il n’existe plus. Tout ce qui est construit disparaît tandis que, paradoxalement, ce qui est éphémère et faillible laisse des traces indélébiles dans le monde. « La buée des existences passées ne s’évapore pas : elle souffle dans nos vies et nous mène là où nous ne pensions jamais aller ».
Cet ouvrage bien que profond reste cependant très accessible et vivant, Sa lecture laisse des traces, donne envie d’en parler, de partager.

 

« L’ami » de Tiffany Tavernier

Elle avait écrit « ROISSY », roman sur le portrait d’une « indécelable », une femme sans mémoire réfugiée dans l’aéroport. Passionnant.
Ce roman se compose de deux parties : 1-La nouvelle effarante  2-Que va-t-il en faire de cette nouvelle ?
1-La nouvelle effarante
L’histoire se déroule dans une campagne reculée, où deux habitations se font face. L’une habitée par Thierry et Lisa. Thierry travaille dans une usine où il répare des machines défectueuses. Il est solitaire, taiseux et fou de sa femme. Elisabeth dite Lisa est infirmière. Leur fils Marc a fui cette monotonie et habite au Vietnam. L’autre maison habitée quatre ans plus tard, par Guy et Chantal. Guy, jovial, agréable, bonhomme. Chantal assez dépressive.
Guy est « le meilleur ami et le seul de Thierry » IMPORTANT !!!!!!
Ils ont de nombreuses passions en commun : -jardinage-bricolage-promenades en forêt-les insectes. Ils se partagent les outils : scie, marteau… Ces détails anodins vont se révéler d’une importance capitale par la suite. Mais, mais……
Mais un samedi matin, Thierry, réveillé par un vacarme d’enfer, voit par la fenêtre, des dizaines de voitures de police, des hommes du GIGN portant des armes et une ambulance. Rien ne leur est communiqué. Et ce sont les chaînes d’information qui leur apprendront « la nouvelle effarante ». Le meilleur et seul ami de Thierry s’avère être un Fourniret, un Dutrou……..
Le choc devient insupportable. Il a donné toute sa confiance à Guy, cet être génial, idéal, son ami, un chic-type, quoi… En effet…
Alors que Guy est l’auteur présumé d’au moins une douzaine de viols et meurtres de jeunes filles dont les corps sont peu à peu découverts…..où ?
2-Que va-t-il en faire de cette nouvelle ?
Il est traversé dans sa chair par cette barbarie. Cet homme si profondément dégoûté par la violence qu’il en oublie de vivre de ses sentiments, de l’attachement et de l’amour. La question qui le taraude sans cesse : « Comment n’a-t-il pas vu que son unique ami était l’incarnation du mal ? ». Comment digérer cette violence ? Son cœur est comme atrophié par le temps, au point de ne plus reconnaître les sentiments. L’incompréhension gagne du terrain. Thierry incarne la descente aux enfers de l’innocent qui ne sait crier à l’aide qu’en lui-même toujours plus enfermé, toujours plus enterré au cœur de la douleur.
Cette histoire sordide va servir de catalyseur pour faire éclater tout ce qui était caché, tu, enfoui dans le subconscient de Thierry et celui de sa femme, en conséquence dans celle de leur relation.
Face à un très gros choc, chacun génère son propre système de défense et parfois même au détriment de l’être aimé. Pour une fois, il ne s’agit pas de rentrer dans la tête du tueur mais plutôt dans le cœur de celui qui fut son ami, celui qui reste, celui qui n’a rien commis et dont la faute est de n’avoir rien vu, rien entendu. « Je me sens coupable, mais de quoi ? »
Avec ce magnifique portrait d’homme, Tiffany Tavernier, écrivaine  « des âmes tourmentées », interroge de manière puissante, l’infinie faculté de l’être humain à renaître à soi et au monde, libre dans les larmes et dans la lumière.
Ce roman puissant, bouleversant, superbe n’est pas un thriller mais le portrait d’un témoin direct et pourtant aveuglé.      Un choc !

 

 « Billy Wilder et moi » de Jonathan Coe

Jonathan Coe est un formidable conteur et la longévité de son succès (« A touch of love » 1987, «Testament  à l’anglaise », Prix Femina étranger en 1995, « Billy Wilder et moi » 2021 …) est sans doute due aussi bien à l’extrême variété de ses thématiques qu’à la virtuosité de son écriture qui joint l’humour qu’on peut qualifier de britannique à la finesse psychologique de l’analyse des personnages.
Ce sont ces qualités que l’on trouve dans « Billy Wilder et moi », biographie romancée du très grand réalisateur américain, qui depuis le début des années 1930 jusqu’au début des années 1980 a offert aux cinéphiles des œuvres inoubliables : Ninotchka,  Assurance sur la mort, Boulevard du crépuscule, Sabrina, 7 ans de réflexion, Certains l’aiment chaud, La vie privée de Sherlock Holmes, Fedora…
Jonathan Coe imagine l’accompagnement par une jeune étudiante grecque de Billy Wilder, en qualité d’interprète, lors du tournage de son avant dernier film « Fedora », chant du cygne d’une grande artiste qui fait écho au début de déclin du réalisateur qui en 1978 voit en face de lui émerger de jeunes et talentueux cinéastes. De très nombreuses et passionnantes descriptions des modalités de tournages, des attitudes des acteurs, des interventions du metteur en scène retiennent l’attention du lecteur en même temps que des notations très fines sur la psychologie de Billy Wilder liée en partie à son enfance.
L’intérêt que l’on peut qualifier de documentaire est renforcé par la vivacité de la plume, l’humour toujours présent, l’attention tendre aux personnages.

 

On a bien aimé aussi

 « Va et poste une sentinelle » d’Harper Lee

Ce roman, qui a précédé « Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur », en est, en fait, le brouillon, tant par sa construction, un peu erratique et son style, quelquefois inutilement ampoulé, que par la thématique, la ségrégation dans la société des états du Sud des Etats-Unis.
Mais le souffle est déjà là, l’humour, le regard sans complaisance sur soi-même et la lucidité sur les autres.
Les personnages, Scout ou Jean-Louise l’héroïne, Atticus le père, Alexandra la tante, Harry l’amoureux, Jess, l’ombre du frère défunt, Hank le vieil ami, sont très attachants, décrits avec acuité et perspicacité  mais aussi avec tendresse. L’intrigue est simple : Scout découvre, à l’occasion d’une réunion du conseil de Maycomb, la réalité de la personnalité de son père et de son amoureux, tous deux devenant à ses yeux, complices du racisme inhérent à la société blanche du Sud. Un effondrement pour elle qui -c’est le thème de «  ne tirez pas sur l’oiseau moqueur »- croyait à leur intégrité morale et au courage de son père, en particulier. Dans de longs échanges, l’ami et le père s’essaient à des tentatives d’explications selon lesquelles dans une société aussi ancrée dans la conviction que les Noirs sont « génétiquement » inférieurs aux Blancs, toute volonté d’infirmer cette théorie ne peut se réaliser qu’avec lenteur, diplomatie, voire compromission. Pour Scout,  le bouleversement est total et la confiance dans les valeurs de sa famille très difficilement retrouvable. Pour le lecteur, qui avait été convaincu de la réalité sans ombre de l’engagement du père, le choc est rude mais la réflexion sur la fin qui justifierait les moyens se fait jour…
Un livre dérangeant, surtout quand on sait que l’ouvrage «  Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur » est très largement étudié dans les écoles nord- américaines et que celui-ci lui apporte un puissant bémol, mais bien intéressant pour se convaincre (si nécessaire !) que tout n’est pas blanc ou noir (sans mauvais jeu de mots !).
«  Chacun a son île, chacun a sa sentinelle : sa propre conscience »

 

« Judoka » de Thierry Frémeaux

Qui se doutait que la pratique du Judo, les valeurs humaines et morales qui structurent ce sport, les hommes qui l’ont servi au JAPON alors qu’il s’appelait le jujutsu et qu’un passionné KANO l’importera à Marseille en 1881, ou dans les innombrables clubs sportifs de quartiers populaires avec passion et rigueur, a été un élément important de la formation de Thierry Frémeaux, directeur de l’Institut Lumière et délégué général du festival de Cannes.
Dans un style d’une grande simplicité il nous fait découvrir ce sport dans tous ses détails, son histoire, les pratiques ancestrales des SamouraÏ, son évolution et sa promotion en sport Olympique, mais aussi le Japon de Mishima, le cinéaste japonais Hirokazu Koreda palme d’or pour « une affaire de famille » etc…
Ce livre, décrit une époque les années 70 aux Minguettes, le Judo et ses valeurs pédagogiques, le Lyon d’Alain Gilles, du Palais des sports etc…et rend le lecteur imbattable sur les pratiques et évaluations de performance du JUDO.
Mention favorable mais un peu indigeste pour un coup de cœur.

 

Café littéraire d’avril 2021
Nos coups de cœur

« Les impatientes» de Djaïli Ammou  Amal

Cette jeune auteure née au Cameroun est Peulhe et musulmane.
Elle nous présente dans cet ouvrage les conditions de vie de trois femmes « les impatientes» dont la tradition « pulaaku » va perpétuellement à l’encontre de leurs désirs les plus naturels d’une vie choisie. Elles dépendent des hommes de leur famille qui arrangent leurs mariages en fonction de leurs intérêts propres, économiques souvent et n’ont aucun secours du côté des femmes : leurs mères, sœurs…..
Ramla interrompt ses études, pour épouser un vieillard dont elle deviendra la 2ème épouse et subira la violence d’une coépouse destituée, jalouse et prête à lui faire payer sa destitution.
Hindou la demi-sœur de Ramla épouse un cousin Moubarack violent et harceleur qui la tuera.
Safira la coépouse de Ramla subit la mise à l’écart et  perd la considération de tous.
Et à chaque étape de leur vie l’ensemble des familles demandent à chacune Munyal la « Patience » qui fait perdurer ces traditions de violences faites aux femmes  que dénonce cette auteure.

« Un automne de Flaubert » d’Alexandre Postel

Alexandre Postel, jeune écrivain qui a reçu le prix Goncourt du premier roman, évoque dans ce court roman, à la fois biographie et fiction, un épisode de la vie de Flaubert.
Il a 53 ans. Il est las, sa santé est précaire,  il est presque ruiné et surtout il n’a plus d’inspiration et craint de ne plus jamais pouvoir écrire. Fuyant sa chère Normandie et sa maison de Croisset que sa nièce, Caroline, menace de vendre il se réfugie à Concarneau dans une modeste pension de famille. Il fait la connaissance de deux scientifiques, naturalistes, directeurs respectivement du muséum océanographique de Concarneau et de celui de Rouen. Il s’intéresse à leurs études. Il se compare au crabe en train de muer, comme lui vulnérable et précaire entre deux périodes de sa vie. Cependant, malgré son état un peu dépressif, il a conservé sa bonhommie et son appétit de bon vivant. Il s’essaie à rédiger les prémices d’un conte « la légende de Saint Julien l’hospitalier » dont il a vu l’histoire dans les vitraux de la cathédrale de Rouen. Peu à peu son génie littéraire se réveille et ce conte, publié en I875, soit deux ans avant sa mort, fera partie des célèbres « trois contes ».
Ce  beau texte, courte évocation de la vie d’un très grand écrivain, abondamment documenté, écrit avec simplicité et émotion, rend bien compte des affres de la création littéraire et de la fragilité de l’écrivain, même si il est l’un des plus grands.

 

« Le parfum des fleurs la nuit » de Leïla Slimani  collection Ma nuit au musée chez Stock

A la demande de son éditrice, la romancière Leïla Slimani accepte de passer une nuit, enfermée dans un musée vénitien. Cette nuit sera propice à des confidences sur son enfance, son père et son métier d’écrivain.
Pour écrire il faut savoir dire NON, refuser les sollicitations. Ainsi débute le récit de Leïla Slimani. Pourtant elle accepte la proposition de son éditrice de passer une nuit enfermée dans le musée de la Punta  Della  Dogana à Venise.  « Cette nuit mes proches disparus vont me rejoindre » : pour l’ auteure, il s’agit d’une expérience intime. Elle visite le musée, consacré à l’art contemporain et y découvre « un galant de nuit », un arbre identique à celui situé devant la maison de son enfance à Rabat. Cet arbre, dont les fleurs ne s’ouvrent qu’à la tombée du jour, embaumait les nuits de son adolescence.
Les confidences s’égrènent doucement, sur son père qui lui a donné le goût de la lecture et du cinéma, sur ses sensations d’enfermement, enfant, sur sa vie nocturne adolescente, sur ses peurs aussi. Elle regarde avec mélancolie la lagune de Venise si menacée, si fragile. Cette mélancolie, cette fragilité qui touchent ceux qui ont une identité plurielle, ceux « qui ne sont pas tout à fait ici et plus tout à fait là-bas ».
Elle parle de sa tentation de retrait du monde, de son fantasme d’enfermement et de l’écriture, une discipline exigeante, qui peut procurer un sentiment d’impuissance ou une exaltation créatrice. Car l’écriture peut avoir un pouvoir magique, « celui de traverser les murs avec facilité ».
Et bien sûr elle pense à son père, accusé, emprisonné puis tardivement, innocenté dans un scandale politico-financier au Maroc. Une injustice qui a conduit Leïla Slimani à devenir écrivain, comme pour réparer le réel.
Leïla Slimani a écrit un récit court, intimiste, imprégné d’une douce mélancolie et d’empathie. C’est le temps  des confidences. Le texte reste fidèle à ses engagements féministes. Elle y décrit les frontières invisibles qui entravent les femmes marocaines. Au Maroc la femme est tiraillée entre le foyer et l’attrait du dehors. Elle aborde brièvement les problèmes d’identité et du passé colonial. Au-delà de ses souffrances, l’auteure y proclame sa foi dans la littérature.
Pour elle, la littérature devient indispensable pour préserver la mémoire des lieux et des êtres dans cette époque de bouleversements rapides. Elle seule pourrait restituer une parole sacrée.
Ce livre est une magnifique réflexion, une émouvante introspection sur le sens de l’écriture pour elle.
« Écrire, c’est jouer avec le silence, c’est dire, de manière détournée, des secrets indicibles dans la vie réelle »

 

« Un bref instant de splendeur » d’Ocean Vuong

« Si la vie d’un individu, comparée à l’histoire de notre planète, est infiniment courte, un battement de cils, comme on dit, alors être magnifique, même du jour de votre naissance au jour de votre mort, c’est ne connaître qu’un bref instant de splendeur ».
Un bref instant de splendeur est le premier roman autobiographique d’Ocean Vuong, jeune poète vietnamo-américain qui se voit comme un produit de la Guerre du Vietnam. Né en 1988,  il n’a pourtant pas fait cette guerre, ne l’a pas vécue et pourtant il ressent le traumatisme malgré la distance et le temps. Il est persuadé qu’ « une balle plus vieille que lui » est logée dans sa poitrine.
Le roman se présente sous la forme d’une lettre que Little Dog écrit à sa mère qui ne la lira jamais parce qu’elle est analphabète. Ce fils entreprend de retracer l’histoire familiale : la grand-mère traumatisée par les bombes ennemies du Vietnam, schizophrène, charmeuse, sa mère employée dans un bar à ongles, brutale et colérique, le père et le grand-père absents de sa vie. 
Little Dog naît à Saïgon à la fin des années 80 et arrive tout jeune enfant dans le Connecticut grâce à l’Amerasian Act, une loi qui permet aux « sang-mêlés » de père américain d’émigrer aux États-Unis. 
Il va grandir dans cette société américaine, voulant s’intégrer mais sachant qu’il n’y arrivera jamais totalement. Il dit la souffrance du « yellow-white » celui qui a la peau trop claire pour un Vietnamien et pas assez pour un Américain.Alors qu’il travaille à la cueillette des feuilles de tabac, il rencontre Trevor son premier amour. Il décrit ainsi sa relation :  « Il y avait des couleurs, Maman. Oui, il y avait des couleurs que je ressentais quand j’étais avec lui. Pas des mots – mais des nuances, des clairs-obscurs ». Cette tendre et funeste relation se déroule dans le cadre campagnard des champs de tabac mais aussi dans les quartiers défavorisés d’ Hartford, leur ville. La drogue y fait des ravages. L’accoutumance à l’OxyContin -orchestrée par les labos pharmaceutiques- engendre la dépendance aux drogues de toutes sortes. Trevor en sera victime.
« Un bref instant de splendeur » est un mélange de cauchemar et de rêve américain, de délicatesse et de noirceur, de moments de grâce décrits comme dans un poème, de scènes crues et puissantes telles la sodomie de Little Dog ou l’agonie de Lan la grand’mère.
Little Dog, tout au long du récit, se souvient. Les souvenirs, évocations se succèdent, s’éparpillent comme les bris d’une mémoire déchiquetée.
Le texte est envoûtant, l’émotion suscitée par les personnages est troublante et la description des lieux peuvent évoquer de  lointains souvenirs. En attente du prochain livre de ce jeune auteur qui force l’admiration.

 

On a bien aimé aussi

« L’intimité» d’Alice Ferney

Une libraire féministe, célibataire par conviction, qui a décidé de longue date qu’elle ne serait pas mère ; un père architecte qui cherche une nouvelle compagne ; une enseignante fière de son indépendance qui s’est inscrite sur un site de rencontres. En révélant leurs aspirations, leurs craintes, leurs choix, Alice Ferney orchestre une polyphonie où s’illustrent les différentes manières de former un couple, d’être un parent, de donner (ou non) la vie.
 À mi-chemin entre dialogue philosophique et comédie de mœurs contemporaine, « L’intimité » ausculte une société qui sans cesse repousse les limites de la nature et interroge celles de l’éthique pour satisfaire au bonheur individuel et familial. Cette critique de Babelio correspond à l’impression ressentie lors de cette lecture qui à travers des personnages artificiels et assez banals développe des situations connues relevant des clichés actuels.

 

« Janet » de Michèle Fitoussi

Janet Flanner a été de 1920  à 1978, date de sa mort, la correspondante en France du magazine, le « New Yorker ». Elle a vécu entre la France et les États-Unis et en a été une des journalistes les plus célèbres. Elle a surtout excellé dans le rendu de la vie parisienne des années folles jusqu’à l’après guerre d’une part et dans l’art des portraits d’autre part. Ainsi de celui d’Hitler mais surtout du général de Gaulle, son grand homme. Tout ce que le monde culturel du Paris de l’entre deux guerres et de l’immédiat après- guerre comptait, lui a été familier. Ernest Hemingway, Hem pour les intimes, était un très proche ami.
Intéressante biographie, que Michèle Fitoussi, journaliste à l’hebdomadaire « Elle » et spécialiste des portraits, surtout féminins, a écrit avec affection et esprit de « sororité ». Elle insiste sur le rôle méconnu des femmes dans le journalisme (Oriana Fallaci) et le déplore. Elle montre aussi la complexité de l’information et la difficulté de la recherche de la vérité, si tant est qu’elle existe.

 

« Le Dit du Mistral » d’Olivier Mak-Bouchard 

L’auteur a grandi dans le Lubéron et vit actuellement à San Francisco. Les personnages principaux du livre sont le Lubéron, le mont Ventoux et le Mistral qui souffle comme un fou sur toute la région.
Après un violent orage en Provence, Monsieur Sécaillat, un vieil agriculteur frappe à la porte de son voisin pour lui montrer sa découverte. La pluie violente a emporté un muret et mis à jour … de vieux tessons de terre cuite. Après quelques hésitations et discussions, les deux hommes décident de faire des fouilles clandestines. Après avoir exhumé de nombreux tessons de terre cuite, ils découvrent, sculptée à même la roche une tête de femme, d’où s’écoule une source tiède ! Cette aventure est le début d’une belle amitié et complicité entre les deux hommes, Madame  Sécaillat et Blanche, la femme du voisin. Mais c’est aussi et surtout un hymne à la Provence et au provençal. Tous les chapitres débutent par une citation en provençal et le texte est émaillé de mots provençaux. L’auteur fait renaître les grands mythes provençaux, surtout ceux concernant le Mistral. Ce Mistral qui parle à qui sait l’entendre et qui souffle furieusement quand il en a envie. Dans la deuxième moitié du livre, on côtoie souvent le merveilleux et ce livre ne peut manquer de faire penser à Giono.

 

« Never(s) » de Frédérique Berthet

Frédérique Berthet est née à Grenoble, possède une formation en Lettres, Histoire puis se tourne vers le cinéma. Elle est enseignant chercheur à l’Université de Paris.
Ce livre est l’histoire d’Étiennette et Georges. Ils sont très amoureux et se marient très jeunes à Casablanca où ils résident actuellement. Georges qui est militaire est très vite envoyé sur le front dans l’est de la France lors de la 2ème guerre mondiale, après seulement quelques mois de vie commune. Étiennette se réfugie à Nevers chez la grand-mère de Georges. Les deux jeunes vont donc s’écrire de très nombreuses lettres afin que jamais (never) leur amour ne faiblisse, afin que jamais (never) ils ne s’oublient. Après l’armistice et quelques mois de permission, Georges est envoyé sur un autre front très lointain, en Indochine. A nouveau les deux jeunes gens vont reprendre leurs échanges épistolaires.
Beaucoup plus tard, cette correspondance sera enfermée dans une valise qu’Étiennette confiera à l’auteur, sa petite-fille. Celle-ci saura faire un livre infiniment touchant dans lequel transparaissent beaucoup d’amour, de tendresse, de courage et de douleur parfois.

 
Café littéraire de mars 2021
Nos coups de cœur

« Ravel» de J. Echenoz

Sonates, Boléro, Pavane pour une infante défunte, Ravel né à Ciboure en 1875 d’un père suisse et d’une mère espagnole est le compositeur français le plus joué mondialement
 Derrière le compositeur acharné se cache un personnage assez fascinant, dandy soucieux de son image, maniaque et pessimiste, désinvolte et  tyrannique.
Jean Echenoz nous le présente aux 10 dernières années de sa vie alors que sa santé se dégrade et  qu’il va mourir en 1937 sans famille et sans héritier.
Très intéressante fiction biographique.

 « L’éternité n’est pas de trop »  de François Cheng

François Cheng va, à travers une histoire qui se situe à la fin de l’époque des MING (1368/1644), nous montrer que rien n’est jamais perdu, et que l’amour, malgré les entraves gagne mais sous une forme nouvelle.
C’est l’histoire d’un jeune comédien Dao Sheng qui va être déporté pendant 30 ans et sera recueilli par un Maître Taoïste dans son monastère où il va apprendre à devenir devin et aussi médecin.
Son chemin croise une jeune fille dont il rêve toujours Dame Ying qui a épousé un héritier de la maison ZHAO et vit un destin de femme délaissée. 
Ils vont se revoir, se reconnaître et espérer chacun de leur côté, mais le destin décide autrement.
Ce roman retrace cet amour sublime qui lie deux personnages qui seront perpétuellement empêchés.
De ce livre se dégage un sentiment d’apaisement et d’harmonie dont l’écriture de F Cheng est l’un des principaux attraits.

 

L’Ami Arménien (2021)  d’Andreï Makine

 Andreï Makine, né en Sibérie en 1957, est un écrivain russe naturalisé français et membre de l’Académie Française.
Ce petit livre court (200p) est bouleversant, c’est un roman initiatique à l’image du Grand Meaulnes. C’est surtout un hommage à son ami Vardan disparu et à la mémoire de l’Arménie mais sans aucun apitoiement sur le génocide (une dizaine de lignes).
Ce roman relate un épisode de la jeunesse de Makine : en Sibérie dans un orphelinat il va faire la connaissance de Vardan issu d’une petite communauté arménienne venue soutenir leurs prisonniers en attente d’un jugement pour séparatisme. (N’oublions pas que nous sommes au début des années 70 et encore sous régime stalinien)
Vardan est chétif, malade différent des autres enfants mais tellement plus mûr, Makine va devenir son protecteur, il va le défendre de la brutalité de ses camarades. De là naitra une amitié entre ces deux adolescents de 12/13 ans.
C’est « Au bout du Diable » ce quartier misérable où loge Vardan avec sa soeur et sa mère que Makine orphelin va connaitre pour la première fois la douceur d’une famille, va comprendre ce qu’est la dignité, l’humanité. Vardan va lui apprendre l’altruisme : « Il faut sauver quiconque bascule dans la détresse et le retenir de glisser vers la chute ». En pointant du doigt le ciel il va lui montrer la voie à suivre.
Beaucoup de poésie, de pudeur, de non-dits.
Makine dira de Vardan qu’il lui a appris à être celui qu’il n’était pas.

 

 « L’inconnu de la poste » de Florence Aubenas

Dans le village de Montréal-la-Cluse, au bord du lac de Nantua, en ce matin de décembre 2008, c’est la surprise et la consternation. Catherine Burgod, la belle postière blonde du petit bureau postal, a été assassinée sauvagement. Aussitôt les soupçons se portent sur son mari dont elle était en instance de divorce. Mais il est rapidement innocenté, son ADN ne « matche » pas avec le sang trouvé sur les lieux. Mais qui alors, et pourquoi ? Tout près de là, dans une HLM, vivent trois marginaux, adonnés au désœuvrement, à la consommation de drogues et d’alcool, ne se déplaçant guère que pour aller chercher leur RSA. Parmi eux, Gérald Thomassin, acteur qui a connu son heure de gloire, il a reçu un César pour son rôle dans « Le petit criminel »  de Jacques Doillon, il est encore sollicité assez souvent par le milieu du cinéma, metteurs en scène, directeurs de casting. Mais il est fuyant, évanescent, recherchant avant tout le monde marginal où la solitude, la précarité, l’absence de contraintes, les amitiés conjoncturelles avec d’autres inadaptés de la société, lui permettent de se construire une existence fantasmée et de gommer son passé d’enfant de la DASS et de petite délinquance. Voilà un coupable rêvé, des coupables sans doute puisque l’enquête, sans preuves pourtant, s’oriente vers un crime crapuleux, exécuté avec des complices. L’enquête s’emballe et Thomassin est inculpé.
Florence Aubenas s’intéresse à cette affaire très obscure et décide de conduire sa propre enquête dont elle rendra compte dans un livre. Elle se livre alors à un travail minutieux, fouillé, où elle s’immerge dans le milieu provincial du Bugey, interrogeant et observant sans relâche tous ceux qui ont pu connaître et rencontrer aussi bien Catherine Burgod, que Thomassin, Tintin et Rambouille, les trois marginaux. Une approche et une analyse stupéfiante d’humanité, de respect, d’absence  totale d’idées préconçues et de convictions personnelles. Du travail d’investigation mais surtout une approche pleine d’empathie et faisant preuve d’un réel intérêt pour la vie de chacun et d’un désir sans faux semblants de compréhension d’individus aussi différents que des laissés pour compte, des notables locaux, des ouvrières et des ouvriers de la « vallée du plastique », des jeunes rêvant  de la vie supposée dorée de la grande ville, bref, un micro monde à l’image du grand.
Florence Aubenas qui rencontrera Gérald Thomassin à sa sortie de prison alors qu’un nouveau coupable est identifié, sans certitudes cependant, et l’attendra vainement au moment de la révision de son emprisonnement -il a depuis lors disparu sans laisser de traces- nous offre avec « L’inconnu de la poste » un très remarquable ouvrage, enquête policière certes, mais surtout analyse sociologique remarquablement honnête, sincère et éclairante. Avec une écriture sobre, précise, forte de son dépouillement et de son acuité. Un grand livre

 

On a bien aimé aussi

« L’anomalie » d’Hervé Le Tellier

Dans la première moitié du livre, l’auteur consacre un chapitre à la présentation de divers personnages. Blake, bon père de famille mais aussi tueur à gages à ses heures, Victor Miesel écrivain, Adrian et Meredith, Slimboy, pop star nigériane …On se demande où l’auteur veut en venir. Puis on comprend. Tous ces personnages sont passagers d’un vol Paris-New-York.
En cours de vol, l’appareil est pris dans une tornade extraordinaire et tous croient leur dernière venue. Mais, ils finiront par arriver à bon port. Jusque là tout va bien. Mais, trois mois plus tard, un autre avion subit la même tornade et demande l’autorisation d’atterrir. Or, c’est là que réside l’anomalie : l’avion est le même que la première fois, l’équipage, les passagers sont exactement les mêmes…les autorités envoient deux avions militaires pour encadrer le Boeing et le contraindre à atterrir sur une base militaire du New Jersey. Les autorités vont alors tenter d’éclaircir ce mystère en faisant appel à des psychologues, des scientifiques, des tests ADN …Finalement on confrontera les passagers du premier vol avec leurs « doubles ».Cela donne des situations parfois cocasses. Slimboy est ravi d’avoir un double avec qui il va pouvoir créer un groupe musical. Les rencontres sont parfois cocasses, souvent embarrassées. Puis, par la force des choses, chacun va tenter de reprendre sa vie. Jusqu’au jour où …une troisième réplique de l’avion s’annonce…
Livre agréable à lire, mais…pas vraiment passionnant. L’invraisemblance du sujet fait que le livre reste à un niveau superficiel et n’arrive pas à toucher l’émotionnel.

 

 « La succession » de Jean Paul Dubois

Tout tourne autour d’un personnage, ici Paul Katrakilis, jeune médecin, fils unique d’un père russe (médecin) dont le père Spyridon a soigné Staline et fui le régime soviétique, et d’une mère italo/basque.
Suicidaire du côté paternel, étrange du côté de sa mère qui affectionne surtout son frère à elle.
Sa passion pour la Cesta Punta (sorte de pelote basque) fait qu’il va être recruté par un Manager américain et va partir pour Miami dans un club de professionnel. 
Rien ne va comme il l’espère : le club tombe en faillite et lui va rencontrer Anna norvégienne,  une femme mûre qui tient un restaurant où il va se consoler, il en tombe follement amoureux.
Son père vient de décéder en France et Paul va devoir rentrer pour régler la succession et reprendre le cabinet médical
Les carnets noirs retrouvés dans la maison lui montre qu’Adrian son père avec lequel ses relations étaient distantes était un humaniste.
Néanmoins c’est Anna qu’il va retrouver à Miami disparue des USA et de sa vie, emportée par la maladie.
Roman  parfois drôle et parfois désespéré.

 

 « La voyageuse de nuit » de Laure Adler

Le titre de cet ouvrage revient à Châteaubriand qui écrit « la vieillesse est une voyageuse de nuit : la terre lui est cachée ; elle ne découvre plus que le ciel ».
Il ne s’agit pas d’un guide pour bien vieillir mais d’un essai, d’une invitation à la réflexion sur cette période de la vie qui nous concerne tous. On est toujours le vieux de quelqu’un. A quel moment se sent-on concerné ? Quand on ne se reconnaît plus dans le miroir ?
Laure Adler s’insurge contre notre société qui marginalise les vieux, qui considère que prendre de l’âge est un défaut. C’est en effet une question très actuelle en ce temps de pandémie. Faut-il privilégier les plus âgés, les protéger au détriment des actifs cependant plus rentables économiquement ?
Les problèmes sociétaux abordés sont multiples : mixité des générations, inégalités hommes/femmes, riches/pauvres, sexualité, conditions de vie des personnes en EHPAD, conditions de travail dans ces établissements… C’est à la lumière des ses expériences personnelles, de ses enquêtes, que l’auteur partage ses constats, ses interrogations, son point de vue.
Les sujets plus philosophiques, tels que le rapport au Temps, la Liberté, la Connaissance de soi,  la Mort, sont éclairés très fréquemment par des citations, des références aux hommes de lettres, aux créateurs qu’ils soient acteurs, peintres, musiciens ou danseurs.
Cette alternance de réflexion personnelle et d’érudition rend le texte riche et alerte.
La vieillesse est vue tantôt comme une étape de maturité, d’accomplissement. Il est alors réconfortant de citer Lars Norén : « J’ai attendu impatiemment de devenir vieux. Parce que cela pouvait être un moyen d’échapper à ce que gens attendent de vous », encourageant de souhaiter «d’apprendre ce que l’on ne sait pas encore juste pour le désir d’apprendre », revigorant de rapporter les propos de Thérèse Clerc : « Nous les vieilles nous sommes l’avant-garde éclairée. Le vieux monde est derrière nous et nous courons au-devant du nouveau monde ».
Il s’agit là de la vieillesse de gens bien portants, libérés des contraintes d’assistance à plus âgés qu’eux, exonérés des soucis matériels.
Mais la vieillesse est aussi vue comme un naufrage, surtout lorsqu’il s’agit de ce que l’on appelle le grand-âge ou le 4e voire le 5e âge.
Alors la « prise d’âge » se traduit par une succession de renoncements, en apparence anodins et minuscules, qui forment une trame de non-vouloir qui nous entrave et nous affaiblit contre notre gré
« Ce n’est pas moi qui me détache de mes anciens bonheurs, ce sont eux qui se détachent de moi » dira Simone de Beauvoir.
Paul Ricoeur dit qu’il faut arriver à un degré supérieur de sagesse pour accepter d’être complètement dépendant comme un enfant, de refaire le cycle complet jusqu’à la vie végétative. Il ajoute que pour lui c’est une charge de pensée, d’émotion quasi insupportable.
Quand on sait qu’un quart des jeunes Français pourra devenir centenaire, il faudra bien créer un modèle de vivre ensemble et lutter contre l’âgisme qui est une cause essentielle de notre civilisation.
Ce livre intéressant interpelle. On peut toute fois regretté que Laure Adler s’appuie plus sur l’expérience des autres, leurs citations que sur sa propre expérience. L’essai y aurait gagné en sincérité.

 

« La femme qui ne vieillissait pas » de Grégoire Delacourt

« À quarante-sept ans, je n’avais toujours aucune ride du lion, du front, aucune patte d’oie ni ride du sillon nasogénien, d’amertume ou du décolleté; aucun cheveu blanc, aucune cerne; j’avais trente ans, désespérément. ». Il y a celle qui ne vieillira pas, car elle a été emportée trop tôt. Celle qui prend de l’âge sans s’en soucier, parce qu’elle a d’autres problèmes. Celle qui cherche à paraître plus jeune pour garder son mari, et qui finit par tout perdre. Et puis, il y a Betty. 
Martine / Betty, son « enveloppe extérieure », elle ne vieillit pas. Dans une société du  » paraître « , le sourire retrouverait en permanence sa place sur tous les visages. Delacourt arrive pour casser cette image idyllique, et il va nous en  » faire  » une de ces fables dont il a le secret.
Ce petit livre se lit vite, parfois grave, souvent  léger, dans un mélange subtil, il laisse le vrai goût de l’authentique. Divisé en 3 parties : de un à trente cinq, de trente à trente, puis à soixante-trois, qui marquent les âges « clés » de la vie de Betty / Martine.
Martine vit une enfance avec une mère aimante. Le père part pour la guerre d’Algérie et en revient avec une jambe en moins, complètement changé, tourmenté, subissant des douleurs nerveuses à la jambe perdue. La mère de Martine ne reconnaît pas ce mari dans cet homme sombre. Elle commence à sortir avec une amie et perd la vie dans un accident. Martine a 13 ans.
Sa mère va beaucoup lui manquer à toutes les étapes de sa vie, quand elle devient une jeune fille, quand elle se marie, quand elle devient maman d’un petit Sébastien.
Heureusement, Martine garde le portrait de sa mère intacte, qui ne vieillit pas.
Martine se fait appeler Betty. Son mari, André, compagnon, parcourt les chemins pour réaliser des œuvres d’art et voyage très souvent à l’étranger.
Alors Betty sort beaucoup tout en restant fidèle.
Le compagnon d’une amie, photographe, réalise un cliché d’elle chaque année dans la même position. Elle constate qu’elle ne change pas physiquement. Elle s’en persuade et son opinion est renforcée par les compliments de ses amis.
Cependant, elle devient presbyte,  ses organes internes vieillissent normalement.
Vérité sur sa beauté physique inaltérable ou  illusion ?
Martine-Betty, tellement habitée par le cadre de sa mère, par ce visage qui ne vieillit pas, se construit la même vérité.
Mais Betty est une belle personne qui aime son fils, son mari. Grégoire Delacourt en parle merveilleusement bien et nous tisse une belle histoire qui peut être vraie, un conte ?
Imaginez-vous paraître plus jeune que votre fils qui vous présente sa chérie, une jeune femme de votre âge.
Envisagez-vous d’affronter quotidiennement les regards de jalousie féroce ou les formules assassines de vos amies proches, certaines que vous cachez un secret bien gardé.
Bien pire encore, percevez le désespoir de votre époux qui rêvait de vieillir doucement à vos côtés, « de voir l’automne éclore sur tes mains et toutes nos belles années sur ton visage, elles auraient dessiné notre vie et nos joies ». Sous le couvert de cette histoire un peu farfelue, il y a tellement de thèmes si sérieux, de prises de conscience que cette lecture est passionnante  Le thème en  est intemporel.
Toute l’humanité sans considération de sexes, de races ou de couches sociales se contemplera jusqu’à la nuit des temps dans un miroir, un rétroviseur ou un selfie pour apprécier et déchiffrer sa vie, de sa jeunesse insolente à son inévitable déchéance.
Il faut aimer le temps qui passe, il rend unique ce qu’on a vécu. Et Grégoire Delacourt nous pose à travers sa fable moderne  de multiples questions :
La vieillesse est-elle une victoire ou un naufrage ? La vieillesse est-elle une bénédiction ou une malédiction?  Peut- on arrêter le temps lorsqu’il en est encore temps ?
La jeunesse au caractère éphémère, un temps qui passe ou ne passe pas ?
Une réflexion sereine, sur l’âge, l’être et le paraître, un hymne à la vie.
« L’amour est dans l’attente, et dans l’espace, dans la patience et l’émerveillement » … Dans sa lecture, chacun se sentira à un moment ou un autre, concerné.

 

« Le goût de vieillir » de Ghislaine de Sury

L’auteur :
Ghislaine De Sury (ou de Sury d’Aspremont ou de Warren de Sury d’Aspremont [ou Apremont]) était une châtelaine française, née en 1936 et décédée en 2017.
Issue de la vieille noblesse française, les de Sury, d’Aspremont et de Warren ont des origines situées actuellement entre Lorraine et Bourgogne, Suisse et Belgique.
Ghislaine de Sury a été professeur de philosophie. Elle était connue pour être notamment propriétaire d’un château, situé à Frontenay dans le Jura. Celui-ci, dont les origines remontent au XIIe siècle, est transmis depuis presque 600 ans aux descendants.
Vivant entre Paris et le Jura, Ghislaine de Sury a ouvert son château au public, y organisait visites, séminaires, réceptions, conférences… Elle y organisait par ailleurs des manifestations culturelles (musique classique, poésie, pièces de théâtre, …) dont un festival de Jazz chaque mois d’août depuis 2007.
C’est à 80 ans, que Ghislaine de Sury – ancienne bénévole d’une association engagée dans l’accompagnement jusqu’à la mort – prend la plume pour témoigner sans concession mais avec sagesse sur la vieillesse comme aventure humaine.

Son livre :
Voici une toute jeune auteure de quatre-vingts ans, qui a décidé de prendre à bras-le-corps cette pensée, trop souvent admise, qui voudrait que vieillir soit une calamité. Avec esprit et délicatesse, Ghislaine de Sury raconte les surprises, les tâtonnements de la femme âgée qu’elle est devenue malgré elle. Commençant par se moquer tendrement d’elle-même, elle finit par s’inventer une nouvelle voie pour mieux «goûter la vie».
Dans son livre qui regorge de réflexions et d’expériences toutes personnelles  Ghislaine de Sury suit un plan qui correspond au cheminement de sa vie.

I -L’étonnement de vieillir
Premier chapitre : « des clignotants qui s’allument » comme le jour où elle n’arrive plus à enfiler une aiguille, la vie qui rétrécit quand elle hésite à organiser de nouveaux voyages. Deuxième chapitre, elle évoque ses stratégies « de contournement » et considère comme une chance pour les femmes de ne jamais s’arrêter de laver, de cuisiner, de jardiner tant qu’elles le peuvent. Troisième chapitre : des rôles qui se transforment. Garde des petits enfants mais souvent sans contrepartie ? On n’est pas que des grands-mères !  Ghislaine de Sury parle avec humour du  rapport qualité/prix pour évaluer l’utilité des vieux. Depuis le milieu du XXème siècle est apparu un « troisième âge » , celui des retraités en pleine possession de leurs moyens, capables d’une multitude d’activités. Leurs poids économiques dans la société leur donnent une visibilité importante mais quel est leur coût réel ? Quatrième chapitre : « Mes propres modèles de vieillissement » : les grands-mères des contes et des chansons qui vivaient auprès de leurs enfants et petits enfants. Ecrire, une forme d’apprentissage du temps.
II -S’inventer un chemin :
Retrouver le goût des menus plaisirs. Savourer le calme et le silence. Se retrouver entre amis du même âge et partager des souvenirs d’adolescence. Transmettre, être passeur et pratiquer l’échange de compétences. Mues et métamorphoses : changement de peau, de poil, de plumage ? Est-ce que je perds la tête ? Savoir traverser la perte avec humour. Se rebrancher sur l’humain et garder le contact avec ses petits enfants.
III -L’inéluctable :
La mort, la maladie. Prévoir son inhumation. Trier ses papiers.
Ghislaine de Sury est décédée un an après la parution de son livre.

 

« Les routes de la soie ou l’histoire du cœur du monde » de Peter Frankopan

L’auteur est un écrivain, historien britannique né en 1971. Professeur entre-autres à Oxford où il dirige le Centre de recherches byzantines.
Il est difficile si ce n’est impossible de résumer ce livre de plus de 700p., très bien documenté(plus de 150 p.de références) avec des faits précis, détaillés et qui racontent 2 500 ans d’histoire de l’Empire perse à la guerre du Golfe jusqu’aux routes de la soie actuelles dont le cœur est bien la Chine ainsi que les pays émergents.
Nos manuels d’histoire nous ont toujours situé le centre du monde en occident (Europe, USA) mais ici l’auteur nous donne une vision non pas centrée sur  l’Europe dont il relativise la place, mais il montre que l’Histoire a toujours été globale. Il replace l’Histoire dans cette zone entre la Mésopotamie, le Tigre et l’Euphrate, du Golfe persique à la méditerranée, de l’Egypte à l’Himalaya.
Ces routes de la soie qui innervent tout un continent furent le moteur de l’Histoire. Elles sont à l’origine de l’émergence des cités, développèrent des grands empires (perse, califat de Bagdad, empires mongols et ottomans).
Par ces routes pénétrèrent aussi les religions (bouddhisme, christianisme, islam…)
Par ces voies reliant la méditerranée orientale à la Chine et à l’Inde, Rome importait des marchandises et plus récemment, ce furent les voies de l’or noir.

 

« Où suis-je ? ou les leçons d’un confinement à l’usage des terriens » de Bruno Latour

Bruno Latour est sociologue, anthropologue, philosophe,  né en 1947.
Paradoxalement il semble plus connu et apprécié à l’étranger qu’en France.
C’est un conte philosophique, très ardu avec plusieurs niveaux de lecture, scientifique, sociale, politique et écologique
Grace au parallèle que fait au début l’auteur avec la Métamorphose de Kafka on entre facilement dans le livre, par contre les derniers chapitres sont vraiment de la philosophie pure et plus difficile d’accès.
Tel Gregor chez Kafka,  Bruno Latour nous invite à la métamorphose car « revenir au monde d’avant le covid est impossible », nous devons apprendre à trainer avec nous une lourde carapace de conséquences (plus de voyages spontanés. des aérosols qui diffusent dans nos poumons des virus,  masques à porter…), mais c’est aussi l’occasion de se repérer et de faire le point car ce confinement devra selon l’auteur servir de leçon pour un confinement plus important, celui de La Crise Ecologique.
On doit et on peut habiter ce même lieu qu’est la terre mais… d’une façon différente !
Bruno Latour redéfinit le mot Terre ou Gaïa, il l’écrit avec un T, ce n’est pas la terre, planète parmi d’autres mais cet environnement, cette zone propice à la vie et due à l’action d’organismes morts qui ont permis à d’autres de se développer et d’évoluer. Dans cette zone les humains peuvent se déplacer mais pas au-delà du biofilm que Gaïa a réussi à créer, pas plus loin que cette zone critique. Bruno Latour appelle également « terrestres » tous les êtres vivants contenus dans cette zone qui s’étend de 3km en profondeur et 3km en surface (elle n’est donc pas très épaisse).
D’autre part n’oublions pas que les humains sont « hétérotrophes » c’est-à-dire dépendants des autres organismes, seules les bactéries et les plantes sont autotrophes, elles se suffisent à elles-mêmes  en transformant par exemple, l’énergie solaire par la photosynthèse,  etc.., nous n’avons donc aucun droit à revendiquer des propriétés, des frontières locales ou nationales !
Les humains modernes se sont comportés trop longtemps comme des autotrophes, autonomes, en séparant le monde où l’on vit du monde dont on vit, ce qui a entrainé un désordre planétaire, un chaos. L a 6ème extinction a donc débuté !
Ce chaos a commencé  à l’anthropocène, cette nouvelle époque géologique due à la seule responsabilité de l’homme et non aux forces géologiques.
Le covid nous a également appelés à l’interdépendance, tel un holobionthe (ensemble composé par un organisme animal ou végétal et les microorganismes qu’il héberge et qui sont en constante interaction. Lles entreprises, les sociétés ont dû modifier leurs relations, créer de nouveaux réseaux, de nouvelles communications.
Avant le covid, l’important était l’Economie, les systèmes de production qui pouvaient engendrer des injustices et des revendications sociales, maintenant il n’est plus question de luttes des classes mais d’une histoire de nouvelles classes.
Il s’agit avant tout de maintenir nos conditions d’habitation, il faudra donc tout réinventer : un nouveau régime politique, un nouveau régime climatique.
Bruno Latour pense que nous en avons la capacité,, nous pouvons inventer,  innover, explorer encore, nous devons nous déconfiner, nous émanciper, en un mot nous METAMORPHOSER.

 

« Le pèlerinage » d’Osamu Hashimoto

C’est l’histoire d’un vieil homme, Chuichi, qui a accumulé autour de sa maison, une montagne d’immondices mal odorantes et peut-être contaminantes, au grand inconfort de ses voisins. Un reportage est diffusé sur cette nuisance, alerte son frère qui ne l’a pas vu depuis quarante ans. Il vient donc lui rendre visite et s’efforce de le convaincre de revenir à un mode de vie plus conforme aux normes et surtout de l’aider à reprendre pied dans la société.
On peut dire que c’est alors que commence le roman. En effet le préambule, avec les longues descriptions du « dépotoir» et les échanges bavards entre les voisines, femmes au foyer assez désœuvrées, est lent, laborieux et ne retient pas l’attention. En revanche, le retour sur la jeunesse de Chuichi, la description de la vie d’une famille japonaise de la classe moyenne avec les rituels familiaux, les extrêmes contraintes sociétales et le changement que va apporter l’après-guerre au Japon se lisent avec grand intérêt. L’urbanisation à marche forcée qui rejette la campagne à distance, la solitude des personnes âgées et d’une façon générale de tous, enfermés que sont alors les hommes dans le travail, les femmes restant un peu en marge de la vie active, dressent un  tableau assez sombre du Japon urbain. C’est bien illustré par le personnage de Chuichi immergé dans un désarroi qu’il cache derrière sa montagne d’immondices. «  On pleure quand on est triste. Mais quand le chagrin est trop profondément enfoui, on oublie même qu’on est triste. Quand les émotions sont devenues floues au point que la tristesse ne fonctionne plus comme telle, les expressions se figent. Tout au plus, subsistent et fonctionnent encore, la surprise et la colère ». L’éclaircie vient avec la visite du jeune frère de Chuichi qui va l’aider à reprendre pied en évacuant le dépotoir et en partant faire le fameux pèlerinage de Shikoku, équivalent bouddhiste du chemin de Saint Jacques de Compostelle. Cette troisième partie du roman intitulé « le pèlerinage » – les deux premières étant  « le dépotoir », «  la famille » – offre des descriptions vivantes et colorées des pèlerins cheminant sur le long parcours, plus de mille kilomètres et permet d’espérer la « résurrection » de Chuichi, même si arrivé au but, il meurt mais enfin apaisé.
Cet ouvrage inspire des sentiments contrastés : lassitude dans la première partie car le rythme très lent des évènements limités à la description des ordures et des réactions du voisinage donne plutôt envie d’abandonner la lecture, intérêt soutenu dans l’évocation de la vie de Chuichi qui apporte un éclairage vivant et réaliste sur le mode de vie japonais tellement déconcertant pour notre regard occidental et enfin émotion dans le pèlerinage au contact des descriptions très évocatrices des paysages et de l’analyse esquissée à traits concis et retenus mais parlante des personnages. Au total un livre assez déconcertant, en particulier par un style dépourvu d’affects et presque clinique, par l’absence de clés sur les situations et les personnages, mais qui est intéressant par ce qu’il peut révéler de la littérature japonaise contemporaine.

 

Café littéraire de février 2021
Nos coups de cœur

« Crénom Baudelaire !» de Jean Teulé

Pourquoi ce titre « Crénom » ?
Pour expliquer ce titre, Jean Teulé commence son livre par la fin de la vie de Charles Baudelaire.
On est en 1866, Baudelaire est en Belgique. Il sort du portail baroque de l’église St Loup de Namur, loupe une marche et tombe sur le front à même le parvis en jurant : « CRENOM !!!! ». C’est tout ce qu’il pourra prononcer. Hémiplégique à la suite de cette chute, il restera aphasique (muet) jusqu’à sa mort, un an plus tard (1867).
Jean Teulé s’est glissé dans l’ombre de cet « Everest de la poésie » que le temps et la postérité ont figé dans la pierre des mémoires collectives. Il accompagne le poète dès ses 6 ans jusqu’à sa mort le 31 août 1867.
Le décès de son père François Baudelaire est une joie pour lui. Il a 6 ans et dit à sa mère : « Mère, vous voilà toute à moi pour la vie entière ». Mais 19 mois après son veuvage, sa mère Caroline se remarie avec « le général et sénateur d’Empire Jacques Aupick » : le chaos, le gouffre, un intrus a pris sa place. Il le déteste. C’est la blessure fondamentale d’un enfant ultrasensible qui le poursuivra toute sa vie = ultime trahison.
De ce jour-là, il devint misogyne et ne fit plus aucune confiance aux femmes.
Menant une vie de bohême et de dandy, en 1841, son beau-père exaspéré lui impose un voyage vers les Indes, sur le paquebot – des mers du sud – pour un an de navigation. Il vit très mal cette punition. Mélancolique et boudeur, il est horrifié par le piégeage d’un albatros par les matelots qu’il insulte abondamment. Mais il en écrira un magnifique poème : « ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !… »tre Jeanne Duval, une métisse qui deviendra sa muse tout au long de sa vie rythmée entre cohabitations, séparations, ruptures et réconciliations.
De retour à Paris 6 mois après, en février 1842, il renconIl dépense sans compter, sous tutelle judiciaire, il doit travailler. En 1845, il devient journaliste et critique d’art. En 1847, Il découvre Edgar Poe et traduit ses œuvres. Comme Charles, il a le goût de la fascination pour  le mal. Edgar Poe dira : « c’est le démon de la perversité ».
En juillet 1857, il publie « LES FLEURS DU MAL », 100 poèmes, son œuvre majeure. Condamné pour outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs, il paiera une lourde amende, ainsi que son éditeur et ami Auguste Poulet-Malassis qu’il appellera « coco mal perché ». En 1861, il publiera une nouvelle édition avec 6 poèmes supprimés et un long article sur Richard Wagner. 1949 : année de la réhabilitation des « Fleurs du Mal ».
Baudelaire met en lumière, dans ses poèmes, la dualité entre : la violence et la volupté, le bien et le mal, la laideur et la beauté, l’enfer et le ciel.
Baudelaire meurt le 31 août 1867 à 46 ans. Il est inhumé au cimetière Montparnasse.
Toute sa vie sera marquée par le Spleen, ce mal-être, cette immense tristesse tendant à la dépression. Elle sera en totale opposition aux codes moraux de son époque. C’est un « Ecorché vif ». Ses œuvres inaugurent la Modernité en poésie. Ses successeurs diront de lui : – le vrai Dieu selon Arthur Rimbaud, -le premier surréaliste pour André Breton, -le plus important des poètes pour Paul Valéry.
Jean Teulé fit un gros travail de préparation, s’intéressant surtout à la recherche de lettres de témoignages de personnes qui l’ont bien connu. Tout au long de ce roman truculent, l’auteur place des extraits de poèmes ou des poèmes entiers (l’albatros, le vin de l’assassin, la charogne, à une passante, enivrez-vous, l’invitation au voyage  etc…) afin que Charles Baudelaire soit partout avec nous.
Ce poète maudit ne voulait être qu’en apparence. Bien sûr il est pris dans l’engrenage infernal de la drogue : la confiture verte, le laudanum, l’opium pour doper son inspiration géniale. Il n’aimait que les femmes laides et maigres : « J’idolâtre le mystère de la laideur ».
Jean Teulé sait nous faire ressentir la vie dans Paris au XIXe siècle, des plus beaux salons aux bas-fonds, et démontre bien les bouleversements crées par le baron Haussmann et surtout permet au lecteur de rencontrer ses contemporains : Félix Nadar, Edouard Manet, Charles Asselineau (son plus fidèle ami), les frères Goncourt, Hector Berlioz, Honoré Daumier, Gustave Courbet très patient (le fameux tableau avec ou sans Jeanne au musée dOrsay), Gustave Flaubert, Gustave Doré…..Il les rencontre chez la belle Apollonie Sabatier, qui tient salon le dimanche.
L’auteur aime présenter aux lecteurs, avec réalisme, crûment même, des personnages qui ne sont pas vraiment des modèles à suivre. !!!!! (François Villon, Rimbaud, Verlaine) et faisant parti du lot, Baudelaire dont il admirera l’œuvre et détestera l’homme. D’ailleurs le poète se détestait lui-même, il disait de lui : « Si j’avais un fils qui me ressemble, je le tuerai par horreur de moi-même »
En complément, ce fascicule intitulé : Charles Baudelaire le Musicien, 2 CD de Beethoven à Gainsbourg et 1 CD de poèmes chantés par Léo Ferré, Yves Montand, textes lus par Irène Jacob. Magnifique.

 

« Les gratitudes »  de Delphine de Vigan

« Je suis orthophoniste. Je travaille avec les mots avec le silence et les non-dits. Je travaille avec la honte, les secrets, les regrets. Je travaille avec l’absence, les souvenirs disparus et ceux qui resurgissent au détour d’un prénom, d’une image, d’un mot… Je travaille avec les douleurs d’hier et la peur de mourir. Cela fait partie de mon métier » dit Jérôme.
Jérôme intervient dans l’Ehpad que vient d’intégrer celle qui se fait appeler Michka. Michka reçoit 2 visites par semaine, celle de Jérôme, l’orthophoniste  et celle de Marie, qu’elle a pratiquement élevée et dont elle est très proche. Avec beaucoup de délicatesse, Marie et Jérôme s’emploient, chacun à leur tour et à leur façon, à aider Michka à vivre la progression de son aphasie puisqu’elle ne peut pas en guérir. Michka a enfoui  dans sa mémoire un « merci » qu’elle n’a jamais pu dire à des personnes généreuses qui l’ont secourue dans sa tendre enfance et elle ne pourra quitter ce monde sans s’en être libérée. Pour cela aussi, Jérôme et Marie seront présents.
Souvent léger et drôle, jamais plombant, ce petit livre fait du bien. Le mot merci y prend toute sa résonnance.

 

« La familia grande » de Camille Kouchner

Séisme de la rentrée littéraire, Camille Kouchner accuse son beau-père, Olivier Duhamel de viols répétés sur son frère jumeau. Elle souligne le fait que l’inceste est un fléau qui touche toutes les classes sociales et bénéficie souvent de la complicité « d’un premier cercle » muré dans le silence.
Camille a fait un choix urgent et politique en parlant. Elle raconte son histoire, mais au nom de toutes les personnes touchées par l’inceste. Elle termine son livre dédiée à sa mère (décédée en 2017) par ces mots : « Regarde-moi, maman, c’est pour toutes les victimes que j’écris, si nombreuses et que l’on n’évoque jamais parce qu’on ne sait pas les regarder »
La position d’Olivier Duhamel, constitutionaliste, grand  habitué des médias a été déstabilisée avant même la sortie du livre et il a de lui-même mit fin à ses fonctions de président de la FNSP (Fondation nationale des services politiques). Une enquête a été ouverte contre lui.
L’écriture de Camille Kouchner est percutante et elliptique, elle ne tombe jamais dans le pathos ou le vulgaire. C’est à cause du poids de sa propre culpabilité qu’elle trouve la force de raconter, car son frère  lui avait confié  toute l’ambiguïté de l’attitude de leur beau-père à l’issue de sa première tentative. Complice et sommée de se taire. Un poids énorme pour une gamine de 14 ans. Camille a essayé d’enterrer tout cela mais « l’hydre » a repoussé à l’intérieur de son ventre, menaçant de l’étouffer. Elle a dû même consulter plusieurs pneumologues pour des symptômes respiratoires jusqu’à ce qu’elle se décide à parler de ce qui l’« étouffe » réellement pour en être libérée.
Ce livre nous offre un zoom sur l’éducation très libertaire des années 70 et post 68, dans un milieu très aisé où naviguaient toutes les célébrités de l’époque. Les enfants étaient mêlés à tout : débats politiques,  jeux sexuels entre adultes, photographies intimes, nudité, peu importait l’âge, chacun pouvait donner son avis, du moment qu’il était argumenté.
Camille devait vivre avec les histoires de cul de sa mère, de sa tante et de sa grand-mère, était-ce là l’apprentissage de la liberté ?
« Une peine inconsolable. Le regard de ma mère, sa joie me broient. Je me sens sale. Pour la vie, je me sens sale. Ses envies de complicité me torturent. Ma honte leur fait barrage. L’hydre m’interdit à jamais toute indulgence et toute spontanéité.
Ma culpabilité est celle du secret, du mensonge. Je ne peux pas te parler. Toute ma vie je te mentirai. Les têtes de l’hydre dansent. Je suis coupable de te mentir tout le temps. Ce sentiment me tord le cerveau, m’empêche de plus rien espérer. Toi qui m’as appris la vérité et le courage de la critique, je vais te décevoir. Penser, c’est dire non ? Vise un peu l’acceptation. »

 

 « Le poids des secrets » d’Aki Shimazaki

Il s’agit d’une même histoire, où secrets et mystères s’entremêlent au sein d’une famille élargie. Mais pour cette histoire, Aki Shimazaki convoque cinq récits, cinq voix, cinq personnages et donc cinq livres. Le  premier volume pose les bases et tour à tour les quatre autres personnages viennent apporter leur point de vue avec une couleur et un éclairage différent et toujours beaucoup de pudeur. L’écriture est délicate, lumineuse, parfois poétique, souvent envoutante, les personnages sont attachants, leurs sentiments parfois complexes. L’action se déroule au cours XXe siècle au Japon d’abord à Tokyo puis à Nagasaki. L’histoire de cette région du monde télescope la vie des personnages (séismes, guerres, bombes atomiques).
Lecture à recommander : à travers les récits de chaque personnage, elle donne à approcher la mentalité, la manière de voir le monde et la culture des habitants du pays du Soleil-levant.
Aki Shimazaki est née en 1954 au Japon. En 1981, elle émigre au Canada à Vancouver d’abord puis à partir de 1991 à Montréal. Le français est sa langue d’écriture et Tsubaki, le volume 1, a paru en France en 2005, ce qui est extraordinaire quand on pense qu’elle n’a commencé à apprendre le français qu’en 1995.

 

 

On a bien aimé aussi

« Héritage » de Miguel Bonnefoy

Auteur de deux romans qui ont reçu de nombreux prix et été traduits dans plusieurs langues, Le voyage d’Octavio et Sucre noir. Héritage a été nominé au Grand prix du roman de l’Académie française.
Miguel Bonnefoy est un jeune écrivain français et vénézuélien de père chilien et de mère vénézuélienne. Son roman se situe en partie au Chili en partie en Europe. Il saute d’un lieu à un autre, d’une époque à l’autre avec aisance ; il a le don de l’ellipse, ce qui lui permet en seulement 200 pages de nous entraîner dans une épopée puissante et fantaisiste sans que jamais nous perdions le fil.
Au début du 20e siècle, le premier de la lignée est viticulteur sur les coteaux du Jura. Victime du phylloxéra, ruiné, il décide de tout quitter pour aller s’établir en Californie où les conditions sont paraît-il réunies pour y faire pousser la vigne. Il s’embarque sur un bateau qui contourne l’Amérique du Sud par le détroit de Magellan. Arrivé le long des côtes chiliennes, atteint par une forte fièvre, il est débarqué à Valparaiso  avec pour seule fortune un pied de sa vigne. Il s’établira définitivement au Chili où il prospérera à la tête de plusieurs domaines viticoles. De son union avec Delphine Moriset naîtront trois garçons. Lazare et ses frères partiront se battre pour la France lors de la Seconde Guerre mondiale. Seul Lazare reviendra vivant gardant le souvenir prégnant d’un soldat allemand. Sa fille Margot, étrangement, retrouvera ce fantôme qui lui permettra de mettre au monde LLario Da. Cet enfant particulier deviendra un farouche partisan de Salvatore Allende. Il sera emprisonné, torturé, avant de venir se réfugier en France.
Les personnages sont originaux. Chacun a un destin singulier présenté par l’auteur comme un conte. Quelques événements exotiques, dramatiques, amusants, merveilleux, mystérieux,  permettent de camper chacun sans qu’il soit besoin de beaucoup d’explications. Les femmes ont une place particulière et sont, par leur force et leur caractère, les étais de la lignée. Bien que les événements historiques (la Grande Guerre, la dictature Pinochet) touchent douloureusement les générations successives, l’impression générale du roman reste légère et fantasque. Ceci est dû à la plume alerte et souvent magnifique de Miguel Bonnefoy, à son imagination qui lui permet de clore l’histoire de façon originale.
Ce roman m’a séduite et je suivrais le parcours futur de cet écrivain.

 

 « Betty » de Tiffany McDaniel

Tiffany McDaniel est née en 1985 dans l’Ohio. Romancière, poétesse autodidacte. « Betty » est son deuxième roman.
Betty Carpenter est le sixième des huit enfants de la famille. La mère est blanche mais le père est Cherokee. C’est pourquoi la famille vit toujours en marge de la société, le père allant d’un petit boulot à un autre, la famille déménageant d’un lieu à l’autre au gré du travail du père. Celui-ci est très aimant mais c’est un doux rêveur et il ne voit pas grand-chose de ce qui se passe sous ses yeux. Betty ressemble beaucoup à son papa et il y a une grande complicité entre eux deux. Il raconte à « sa petite indienne » les légendes des Cherokee, l’initie aux vertus des plantes médicinales dont il fait un peu le commerce. Mais Betty est en butte aux méchancetés des enfants de l’école et des enseignants. La vie est difficile. La mère est sans grande volonté. Petit à petit, Betty découvre de lourds secrets familiaux et perd peu à peu son innocence. Elle confie ses chagrins, ses secrets à des feuillets qu’elle met dans un bocal puis qu’elle enfouit sous terre pour qu’ils restent secrets. Peu à peu les enfants quittent le foyer pour essayer de vivre leurs rêves.
Ce livre est un livre sur la difficulté pour une « petite indienne » de s’adapter et surtout de se faire accepter par les autres. Un livre intéressant, mais un livre plein de douleurs diverses. Presque chacun des personnages a sa propre douleur à porter. Après avoir fermé le livre, les personnages continuent à s’imposer à nous.

 

 « La chute des princes » de Robert Goolrick

C’est le deuxième tome de la trilogie entamée avec « Féroce » et qui se terminera avec « Ainsi passe la gloire du monde ». Ecrit à la première personne, sous la plume de Rooney, ce tome comme le premier et le 3ème, est très largement autobiographique.
Rooney a été l’incarnation même du golden boy des années 80-90 aux Etats-Unis et plus spécifiquement à Wall Street. Egaré par les excès, alcool, drogues, sexe, après des années de flamboyance, il perd progressivement le contrôle de sa vie. Il est licencié par le supérieur même qui lui avait ouvert les portes de l’univers où seules les actions qui rapportent de l’argent, les apparences de toute puissance, le luxe sans limite, comptent. Il sombre dans l’existence misérable d’un chômeur. La rédemption viendra d’un travail dans une librairie où les valeurs auxquelles il avait cru dans son extrême jeunesse – une vie artistique grâce à son amour des lettres, Proust en particulier- lui permettent de reprendre pied.
Les personnages décrits avec acuité, vigueur et, surtout, vérité, sont à la fois repoussants de superficialité, mépris de l’humain, débauche sans limite, de culte du Dieu argent et aussi pitoyables par la fragilité de leur mode de vie que peut ruiner en un instant autant l’erreur professionnelle que la survenue de la catastrophe sanitaire que va être le sida.
Robert Goolrick parvient, grâce à une structure qui alterne le passé de Rooney avec sa vie reconstruite, à induire de l’empathie pour ce monde d’artifices qui, pour presque tous les personnages, finit par s’effondrer. Un monde de paillettes dont l’envers est un enfer. La prose est puissante, violente, très évocatrice, mais aussi délicate et subtile. Ainsi le personnage de Holly le travesti qui n’est qu’amour et compassion, éclaire les pages les plus sombres du chemin de Rooney.
Un ouvrage qui peut déplaire voire excéder car il fait plonger dans le plus noir des années de la toute puissance de la spéculation mais qui peut aussi faire prendre conscience de l’extrême fragilité de certaines vies. En tous cas, qui ne laisse pas indifférent.

 

« La folie Almayer : Histoire d’une rivière d’Orient » de Joseph Conrad

C’est le premier livre écrit par Joseph Conrad lorsqu’il arrête sa vie de navigateur et s’installe en Angleterre en 1894. Il y évoque un monde qu’il a connu, la Malaisie, les pirates de Bornéo, les aventuriers en quête de richesse. Comme on le verra dans ses ouvrages ultérieurs, il commence par le portrait d’un homme, Kaspar Almayer, vieil homme au soir de sa vie, qui se retourne sur son existence. En proie à une obsession dévorante, devenir riche et puissant, il a accepté d’épouser la fille de l’homme, le capitaine Lingard, qui devait l’enrichir. Marché de dupes, l’épouse le méprise, le trésor espéré, désespérément recherché, n’existe sans doute pas, Lingard est ruiné, au fil des années la somptueuse maison qu’Almayer a fait construire, « la folie » est rongée par l’implacable humidité malaise et s’effrite. Son seul amour, sa fille Nina, lui rendra bien mal sa dévotion. Mais peu à peu sous la plume de Conrad, au portrait d’un homme, se substitue celui de la Malaisie, de sa splendeur naturelle, de son incroyable et dévorante végétation, de la force incontrôlable de ses eaux, de la moiteur de son climat. Les personnages qui gravitent autour d’Almayer l’envahissent progressivement et par leur nature, tellement différente de ses propres critères, l’isolent dans une solitude désespérée. Il est pris au piège de ses rêves de puissance confrontés à  une nature et une civilisation qu’il ne peut ni comprendre ni maitriser et qui finira par le détruire.
Première œuvre, encore imparfaite, introduction très lente, digressions laborieuses, mais déjà le souffle qui caractérisera tous les ouvrages de Conrad est là. L’incroyable force de l’évocation de la nature malaisienne subjugue.  On sent littéralement la moiteur de l’air, on entend le grondement irrépressible de la rivière. La finesse d’analyse des personnages est remarquable ; ainsi l’enlisement d’Almayer est de plus en plus anticipable au fil des pages et sa fin est sobrement amenée.
Déjà un grand livre qui incite à découvrir l’ensemble de l’œuvre de Joseph Conrad.

 

« La voyageuse de nuit » de Laure Adler

« C’est un carnet de voyage au pays où nous irons tous habiter : la vieillesse. C’est là que je vis désormais dans ce lieu  dont personne ne parle. C’est un chemin personnel. Tendre, joyeux et vital ».
Laure Adler a 72 ans, l’occasion pour elle de se pencher sur la vieillesse. Son livre est un catalogue de seniors bardés de références littéraires, cinématographiques, journalistiques et politiques qui ont tous réussi quelque chose dans leur « quatrième âge ». L’auteure n’élude pourtant aucun des aspects négatifs  de cette période de la vie : solitude, éloignement familial, diminution du lien social, perte d’autonomie, mémoire défaillante, maladie d’Alzheimer.    
Elle fait une place à part au sort des « vieilles », classe des oubliées fragiles : « Etre vieux, c’est une horreur, être vieille, c’est pire… »            
Laure Adler pose la question  des conditions de vie dans les Ehpad, de l’espace de liberté laissé aux résidents, de leur personnel insuffisant ou sous-qualifié.
Ainsi s’enchaînent enquêtes, lectures, rencontres et interviews dans ce livre qui manque beaucoup de ressenti et de réflexion personnelle et qui, de fait s’apparente plus à une thèse qu’à un carnet de voyage.

 

« La chambre des dupes » de Camille Pascal

Après  « L’Été des quatre rois », couronné par le Grand Prix du roman de l’Académie française, Camille Pascal nous fait entrer cette fois de plain-pied dans le Versailles de Louis XV.
Il s’intéresse à un épisode de la vie de Louis XV, né en 1710, sacré roi en 1715, qui remet la cour et le gouvernement de la France à Versailles et va de septembre 1741 à avril 1746 s’éprendre de Madame de la Tournelle, jeune veuve qui entend tirer profit de la passion qu’elle inspire et espère obtenir un titre et un patrimoine de son illustre amant.
Devenue duchesse de Châteauroux, elle va être  jalousée par la Cour, crainte des ministres et haïe par le peuple – devra-t-elle plier brusquement le genou face à l’Église et se soumettre à la raison d’État ?
Dans ce roman de la Cour, Camille Pascal plonge le lecteur dans les intrigues amoureuses, les cabales d’étiquette et les complots politiques d’un monde qui vacille.
Intéressant.

« Une rose seule » de Muriel Barbery

On connaissait « l’élégance du hérisson » et le charme que Muriel Barbieri expose dans ses romans.
Ici elle nous fait revivre l’équipée de Rose jeune femme, un peu perdue  qui ne connait rien de son père, Haru, marchand d’art japonais décédé, l’associé de ce dernier est belge et demande à Rose de venir au Japon régler sa succession.
Elle va être accueillie par Sayoko, hôtesse des lieux et guide discrète, efficace pour Rose, qui va lui faire découvrir le langage des fleurs et des bouquets, Paul l’associé de son père et son mentor à Kyoto, ville qu’elle va découvrir à travers les temples et les paysages.
Et ce père inconnu pour lequel elle n’a qu’indifférence voire rancœur, va prendre à travers ceux qui l’ont connu une nouvelle présence pour Rose.
Muriel Barbieri a passé 2 ans au Japon pour s’imprégner de ce pays dont elle nous fait découvrir les ambiguïtés et les paradoxes.

 

 

Café littéraire de janvier 2021
Nos coups de cœur

« L’Anomalie» d’Hervé Le Tellier  prix Goncourt 2020

« Il est une chose admirable qui surpasse toujours la connaissance, l’intelligence, et même le génie, c’est  L’INCOMPREHENSION »
L’idée du livre était de répondre à deux questions :
– la question de la duplication (le double) et de la confrontation avec soi-même.
– l’autre question : Peut-on se fier à ses sens ?

L’histoire :

Tout commence le 10 mars 2021 à bord d’un vol Air France, Paris New-York.
L’avion se retrouve soudain nez à nez avec un gigantesque cumulonimbus qui précipite l’avion dans un courant descendant de « dingue ». Parmi les passagers se trouvent :
Blake, père de famille respectable et néanmoins « tueur à gage »
Slimboy, un musicien nigérian, homosexuel, las de vivre dans le mensonge
Joanna, une ambitieuse et engagée avocate, rattrapée par ses failles
– André, un architecte de 70 ans et sa compagne Lucie beaucoup plus jeune que lui
– David, atteint d’une tumeur au pancréas.
Sophia accroc à sa grenouille et chargée d’un secret qu’elle partage avec son père militaire dans l’armée américaine
Victor Miesel, un écrivain confidentiel dont le dernier livre a pour titre « l’anomalie »…soudain devenu culte.

Tout semble rentrer dans l’ordre quand l’avion atterrit et chacun reprend le fil de sa vie.
Trois mois plus tard (en juin) les mêmes passagers découvrent que durant cet incident météorologique, le temps (celui qui passe) a été saisi d’un léger « hoquet ».
Cette Anomalie va bouleverser leurs vies, le monde, au-delà de l’imaginable…..

Hervé Le Tellier peint à petites touches la vie d’une poignée d’êtres humains et dissèque leurs secrets intimes en les confrontant à un évènement inouï….
Cette idée scénaristique permet à l’écrivain de mettre ses personnages face à eux-mêmes au sens propre comme au sens figuré.
Tous croyaient avoir une vie secrète. Nul n’imaginait à quel point c’était vrai !!!
L’Anomalie explore cette part de nous-mêmes qui nous échappe…

A travers une riche galerie de personnages, Hervé Le Tellier aborde de multiples sujets comme la guerre, la maladie, les abus sexuels, les relations amoureuses ou encore les problèmes d’environnement.

Avec ce roman choral, il s’amuse avec les univers et les genres littéraires, naviguant au gré des personnages, du polar au roman psychologique en passant par la science-fiction ou encore le roman d’espionnage.
Ce roman Oulipien rythmé comme une série télévisée est un savant jeu de construction dont les pièces s’emboîtent à la perfection pour raconter une histoire surréaliste.

« L’Anomalie » nous questionne en réalité sur notre présent en suggérant de folles hypothèses :
– et si le monde n’était finalement qu’une gigantesque simulation informatique dont les êtres humains sont de simples programmes plus ou moins intelligents ?
« Je pense, donc je suis » de Descartes est obsolète. C’est plutôt « je pense, donc je suis presque sûrement un programme » Vous me suivez ???

Une supposition qui donne l’occasion à une scientifique invitée à réfléchir sur le phénomène inexpliqué, de nous dire ce qu’elle pense de l’Homme Moderne : « Ce descendant d’un Cro-Magnon indécrottablement abruti »

« L’Anomalie » s’achève sur une très belle page en forme de calligramme qui condense à elle seule le message de ce livre sur :
– l’incertitude et la fragilité du monde
– le réel comme le romanesque
– la logique comme le magique.

Hervé Le Tellier, mathématicien de formation et président de l’oulipo, signe un livre savant et divertissant qui répond parfaitement au défi que se proposent les adeptes de ce courant littéraire :

«  Une littérature contemporaine créée sous contrainte »

Roman virtuose.

En complément : OuLiPo   Cher Père Noël ,  vraies lettres inventées chez Librio 91 pages. C’est très drôle.

 

  « La goûteuse d’Hitler » de Rosella Postorino (traduction de Dominique Vittoz)
Un film éponyme est sorti en 2019
S’inspirant de la vie et de l’étrange métier de Margot Wölk, la journaliste italienne Rosella Postorino raconte de façon magistrale la vie quotidienne des Allemandes qui ont risqué leur vie pour sauver celle d’Adolf Hitler.
Une image assez inattendue du nazisme, située en 1943, l’histoire de dix jeunes femmes obligées par les SS de goûter les repas avant Hitler, afin de prévenir toute tentative d’empoisonnement du Führer. Chaque bouchée avalée sous la surveillance étroite de soldats tout acquis à la cause du dictateur. Le cœur qui bat, les aliments qui brûlent l’œsophage, donnent des crampes d’estomac, les nausées. Le repas est une épreuve jusqu’à ce que s’installe une sorte de routine et la révélation de certains secrets que chacune cache, la naissance d’amitiés ou de rancœurs, de jalousies, de complicités entre ces femmes embarquées dans la même galère. Parmi elles, Rosa, la Berlinoise dont le mari, Gregor se trouve au front après seulement un an de mariage, s’est réfugiée en Prusse orientale après la mort de sa mère sous les bombes,  chez ses beaux-parents. C’est précisément là où elle s’est réfugiée pour échapper à la guerre, que Rosa est recrutée de force pour faire partie du groupe des dix « goûteuses » du Führer qui  vivait dans le cauchemar d’être empoisonné. Lorsque l’on annonce la disparition de Gregor, Rosa espère, mais le temps passant, le désir charnel de Gregor s’impose. Disparu ou  mort ? La nuance est de taille pour quelqu’un qui n’a pas « eu le temps » de partager la vie de celui qui devait devenir l’homme de sa vie. Rosa vit chez ses beaux – parents, qui vivent, eux, dans l’espoir insensé du retour de leur fils. En cela, ce roman est sacrément perturbant, déroutant, beau.
Que faire de sa vie quand chaque repas peut y mettre brutalement un terme ? Comment ne pas vivre l’instant présent quand le passé n’est plus et que l’avenir n’est qu’hypothétique. Et puis pèse sur Rosa le regard de la société, le nazisme, l’ordre établi, la morale. Alors Rosa cède pour l’odeur, la chaleur, la douceur d’un corps, les caresses …d’un officier nazi.
Une vision de ce  monde chamboulé où les nazis se questionnent et où la population en plein désarroi ignore son lendemain mais a envie de cet espoir universel ,  » vivre « , rien que ça,  « vivre « ,  chacun avec les moyens dont il dispose.

 

 « L’Année du lion » de Deon Meyer

Ce roman a été écrit en 2016 par Deon Meyer, scénariste, écrivain sud africain connu pour ses romans policiers.
Le caractère prémonitoire de ce livre quant à la situation que nous vivons avec la pandémie actuelle a beaucoup influencé la lecture. Si lire ce roman en 2017 relevait du plaisir pour les adeptes de romans postapocalyptiques (cf l’excellent roman « La route » de Cormac McCarthy), le lire en 2020 relève d’un réalisme dérangeant et angoissant.
L’auteur par la voix d’un de ses personnages déplore que « nous les humains avons créé une terre qui n’est plus naturelle. Nous avons causé une perte d’équilibre. » Il dénonce la misère, le manque de solidarité, des menaces trop grandes pour qu’on puisse les régler. Ces problèmes l’ont certainement poussé à imaginer un monde qui pouvait être détruit par un coronavirus.
L’action se déroule en Afrique du Sud avec deux personnages principaux, un père et son fils, et un coronavirus qui décime 90 % de la population mondiale. Deon Mayer a sans doute été inspiré par le virus Ebola qui avait fait des ravages en 2014 en Afrique. Dans ces territoires décimés par le virus, le monde devient hostile et les hommes se transforment en assassins pour survivre. Même les animaux domestiques reviennent à l’état sauvage et deviennent dangereux.
Construit comme une intrigue psychologique, le romancier raconte les relations entre Nico Storm et son père Willem Storm. Après le désastre et une longue et dangereuse errance, le père, le fils et quelques survivants reconstruisent une communauté sur des bases différentes de celles qui existaient avant la pandémie. Platon est cité : « Tels sont les avantages de la démocratie : c’est un gouvernement agréable, anarchique et bigarré, qui dispense une sorte d’égalité aussi bien à ce qui est inégal qu’à ce qui est égal ». Le père est tué par un gang. Son fils veut le venger et l’intrigue policière se situe à ce niveau, remarquablement bien construite.
Il s’agit bien d’une fable philosophique qui nous donne à penser sur notre monde de surconsommation, de  haine, de mépris des plus démunis… et qui donne l’espoir de voir s’instaurer une société nouvelle après le coronavirus 2020 tout comme les rescapés du camp d’Amanzi qui ont créé une nouvelle démocratie. N’est-ce pas une utopie ? Au fil de l’histoire les relations entre les membres de la communauté deviennent difficiles au fur et à mesure que celle-ci grandit. 

 

« Le royaume interdit » de Rose Tremain Prix Fémina étranger 1994

Le 15 Février 1952, le roi d’Angleterre, Georges VI meurt et, pour honorer sa mémoire le pays, tout entier, observe deux minutes de silence. Le pays tout entier, mais pas Sonny Ward, le père alcoolique et brutal, qui a bien rassemblé sa famille dans le champ voisin de leur ferme, mais qui agité et impatient qu’il est ne peut même pas se calmer pour ce bref arrêt du temps. D’ailleurs, il a perdu la grande aiguille de sa montre. Le ton est donné dès les premières lignes. Une famille tumultueuse, la mère Estelle, rejoindra d’elle-même l’hôpital psychiatrique, lorsqu’elle sent que sa raison lui échappe et qu’elle peut commettre un acte grave, Tim le petit frère, enfant élu parce qu’il pourra succéder à son père pour diriger la ferme – en fait, décevant  tous les espoirs paternels, il deviendra pasteur, il n’aime pas la campagne, il aime la natation et la compétition et il a une foi  solide – et surtout, Mary, la figure centrale du roman, étonnant personnage, déterminé, tenace, à contre-courant du déterminisme de sa naissance et qui, déjà à six ans, a décidé qu’elle était un garçon et s’efforcera de le devenir.
L’ample roman qui, à partir de la famille Ward, couvre trente ans de la vie rurale dans le comté du Suffolk en Angleterre dans le village de Swaithey, fait vivre de nombreux personnages puissamment peints : le grand’père Cork chez qui Mary se réfugie pour échapper à la violence de Sonny qui, persuadé qu’elle est une sorcière responsable des échecs de son exploitation, la maltraite. Le grand’père comprend sa volonté inébranlable de devenir Martin et s’efforce de l’aider. L’institutrice, Miss McRae, formidable personne, bienveillante et attentive à ses élèves, accueille elle aussi Mary/Martin et va essayer d’être « la personne qu’il lui faut » « Miss MacRae inclina la tête… Comme tu le sais, j’ai certaines limites. Je n’ai jamais visité les sanctuaires de la Grèce antique. Je n’ai jamais descendu les Champs-Elysées au bras de quiconque. La musique d’Elvis Presley m’est entièrement étrangère. Mais je vais essayer d’être la personne qu’il te faut ». Monsieur Harker, qui voit la réincarnation dans tout être animé et surtout Walter, fou de musique country, qui mettra toute sa passion, abandonnant l’abattoir où il travaille, pour rejoindre Nashville.
Cette vaste fresque, divisée en quatre parties, 1952-1958, 1961-1964, 1966-1972, 1973-1980, offre, appuyée sur une analyse vigoureuse de la société anglaise qui évolue spectaculairement dans la deuxième moitié du 20ème siècle en passant d’une société d’après-guerre rurale et paysanne à une société thatchérienne industrielle et citadine, de nombreux thèmes de réflexion : l’attachement au sol, le poids du passé, la famille, l’ouverture à l’autre, la force des choix de vie et surtout la recherche insatiable de sa véritable identité – le royaume interdit-.
Porté par un style énergique, sans effets artificiellement littéraires, marqué par un humour tendre et une attention profonde à l’humain, le livre de Rose Tremain est à lire absolument.

 

« Ce regard en arrière » de Nuala O’Faolain

Nuala O’Faolain est une journaliste et une écrivaine irlandaise. Née en 1940 à Dublin où elle est morte en 2008, elle est très connue pour sa chronique dans l’Irish News où elle a largement contribué au combat féministe en Irlande d’une part et, a, par son inlassable dénonciation des mécanismes du pouvoir d’autre part, constitué une incontournable conscience politique. Elle écrivit plusieurs romans, assez connus en France, dont « Best love Rosie », «  L’histoire de Chicago May », Prix Femina étranger 2006
Dans « ce regard en arrière » et « autres secrets journalistiques » sont rassemblés soixante-dix textes écrits en vingt ans de carrière (1986-2008) dans différents journaux et périodiques. Les sujets les plus variés sont abordés, d’intérêt général, le statut des femmes, l’église catholique en Irlande, le processus de paix, la sexualité et les frustrations que sa répression a engendrées, le boom économique … mais aussi des thèmes très personnels, les concerts de U2, sa réaction au 11 Septembre, le rire de Maura, la moine boudhiste, l’inaltérable plaisir que lui procure la voix de Sinatra, la mort de Molly, sa petite chienne…Un grand éclectisme dans les propos offerts au lecteur, beaucoup de passion et peut-être de parti pris dans le traitement des sujets, quelquefois on n’est pas d’accord, mais on est toujours emporté voire séduit par la vigueur de l’analyse, par la sincérité et l’honnêteté de l’auteur, par sa générosité et sa lucidité et par le dynamisme et la vigueur du style.
Une grande écrivaine et une formidable journaliste.

 

 « 14 »  de Jean Echenoz 

Très court roman qui raconte comment Anthime un jeune bourgeois de Vendée, mobilisé par le Tocsin va connaître cette guerre à laquelle lui et ses compagnons sont si mal préparés.
Tous ont pourtant eu dans les oreilles les rumeurs de la guerre à venir, ont senti les menaces mais ils n’y croient pas vraiment jusqu’à ce tocsin.
Ils partent à 5, lui, son frère et 3 copains, pour se battre la fleur au fusil, car la guerre ils ignoraient ce que c’était et que de toute façon, on prédisait qu’elle serait courte. On connaît la suite, la guerre qui s’éternise, les tranchées, la boue, l’ennui, le froid et la faim, les rats et les poux, les blessures atroces, les morts toujours plus nombreux, et le peloton d’exécution pour les récalcitrants.
Jean Echenoz, l’air de rien, signe avec « 14 » un livre exceptionnel sur une des plus grandes absurdités du vingtième siècle. Concis, ironique, factuel, il raconte la Grande Guerre du point de vue des soldats, des millions de sacrifiés, victimes de la folie des hommes. 

 

On a bien aimé aussi

« Betty » de Tiffany Mc Daniel (traducion de François Happe)
Tiffany McDaniel s’est fortement inspirée de l’histoire de sa mère, Betty, née dans les années 1950 en Ohio, dans les contreforts des Appalaches.
Ce livre raconte l’histoire de Betty « la petite indienne », comme l’appelle son père, sixième d’une fratrie de sept enfants. Sa famille vit en marge de la société car si sa mère est blanche son père, Landon Carpenter  est un indien Cherokee. Après avoir bourlingué dans plusieurs états, les Carpenter se posent près des luxuriants paysages de l’Ohio, dans une maison à l’abandon dans la petite ville de Breathed. Avec ses frères et sœurs, Betty confrontée au racisme, grandit, bercée par la magie immémoriale des histoires de son père. Mais les plus noirs secrets de famille se dévoilent peu à peu et pour y faire face, Betty se lance dans l’écriture et confie ainsi sa douleur aux pages qu’elle enfouit dans des bocaux enterrés. Betty raconte ainsi les terribles secrets de sa mère transmis pour ses 9 ans.
Betty raconte aussi la rencontre de ses propres parents. Ce roman comporte des scènes de racisme, handicap, viol, suicide, harcèlement, dépression, violences en tout genre, pauvreté. Et pourtant, jamais ce roman ne bascule dans le sordide, certains passages font mal par la brutalité qu’ils décrivent mais la douleur exposée y est dite dans le respect de la dignité des personnages. La figure paternelle y  domine par sa lumière. Landon est la boussole morale de la famille. C’est lui qui réconforte Betty, celle qui lui ressemble le plus, lorsqu’elle se trouve en butte aux insultes racistes, aux moqueries quotidiennes sur son physique et aux rejets violents de ses camarades d’école. Quand ils se retrouvent tous les deux  dans la nature, cela donne lieu à des pages magnifiques de poésie et de réflexions sur l’histoire du peuple cherokee. C’est aussi son père qui va guider Betty vers l’écriture et la résilience car elle va devenir écrivaine et poétesse et ainsi briser le cercle des abus hérités des femmes de sa famille, de  génération en génération

 

« Femme au foyer » de Jill Alexander Essbaum

Un roman de gare ? Peut-être tant l’intrigue est banale et le déroulement prévisible. Anna, une jeune américaine exilée dans la banlieue chic de Zurich où son mariage avec un brillant jeune banquier l’a amenée, s’ennuie. Elle sait qu’elle ne trouvera pas en elle et en l’apparente perfection de son existence, ses jeunes enfants qu’elle adore, son mari qu’elle aime, son quotidien doré, les ressources pour sortir de sa passivité destructrice, sa solitude profonde. Elle a recours à une analyste. La théorisation du problème et les recours proposés sont loin, très loin de sa réalité. Elle s’évade dans des liaisons où le plaisir physique est une accalmie momentanée à son mal de vivre. Mais elle en perçoit l’immoralité qu’elle voudrait combattre. En vain. Et le drame irréparable qui survient n’arrivera pas à briser son enfermement dans de l’inaptitude à vivre. Elle se suicidera, comme Anna Karénine, en se jetant sous un train.
Roman de gare ? Oui mais aussi remise à jour du bovarysme par la mise en lumière de la solitude, du mal de vivre, de la dépression qui peut encore frapper des femmes dont la vie parait sans problèmes. Rien de nouveau donc mais une certaine permanence de la détresse psychique et une interrogation toujours d’actualité sur l’institution du mariage et l’inégalité de la condition féminine quand la société a un regard sans indulgence sur ses difficultés. Le livre est servi par un style efficace, sec, tranchant et une analyse assez fine du caractère stéréotypé du processus d’analyse. Ensemble plutôt intéressant.

 

 « Au pays des purs » de Kénizé Mourad

Kénizé Mourad de père Indien et de mère ottomane est connue pour son livre : « De la part de la princesse morte »
Dans ce livre Anne, journaliste française, raconte son périple de correspondante de guerre, envoyée par sa rédaction au Pakistan pour enquêter sur les intentions des dirigeants de ce pays à déclencher une attaque nucléaire.
Le jour de la fête du printemps (Bassant), elle arrive au Pakistan, ravagé par des inondations sans précédent, laissant des millions de sinistrés qui ne trouvent de l’aide qu’auprès des organisations islamistes.
Elle va enquêter dans ce seul pays musulman doté de la force nucléaire, sur les risques d’un détournement possible de la bombe par les terroristes. Dans la beauté aristocratique de Lahore, célèbre pour ses palais, ses mosquées et ses jardins moghols, la jeune femme se heurte aux réseaux d’espions de tous bords, de militaires et de policiers, de familles patriciennes et de djihadistes, de Talibans.
Elle va tenter de pénétrer une organisation extrémiste responsable d’attentats meurtriers, sera prise en otage, connaîtra la faim, la soif et l’angoisse de la mort.
« Au pays des purs » est un roman passionnant, parfaitement documenté qui se lit également comme un reportage avec un intérêt constant.

 

« Le silence » d’Issra d’Etaf Rum

Isra, jeune palestinienne vit avec ses parents dans son pays.
Un mariage arrangé par sa mère et Farida sa future belle-mère, va la propulser à New York, dans une partie de Brooklyn ou vivent les émigrés de sa communauté.
Isra s’exprime peu et adore rêver sur le seul livre qu’elle possède et relit : « les contes de mille et une  nuits ».
Sa belle-famille attend d’elle un fils, pour seconder Adam le mari d’Isra, ainé de famille et gérant de l’épicerie familiale.
Elle va avoir 4 filles dont l’ainée Deya ressemble fort à l’auteur, celle-ci va découvrir au moment où Farida veut lui trouver un mari tous les non-dits et mensonges de sa grand’mère. Cette dernière s’appliquant à perpétuer indéfiniment ce qu’elle-même a vécu et à l’imposer à sa fille et ses petites filles.
Deya grâce à sa tante Sarah qui s’est émancipée des contraintes tutélaires en fuyant sa famille, va entrer à l’université et  s’assumer selon ses désirs.
Ce roman n’est pas le premier à décrire les violences faites aux femmes musulmanes, violences œuvre des femmes qui ont accepté leur maltraitance et protègent leurs fils.
C’est oublier que les nouvelles générations ne mangeront pas de ce pain.

 

Café littéraire de décembre 2020
Nos coups de cœur

« La vie joue avec moi» de David Grossman

Dans le magnifique roman de Grossman « Une femme fuyant l’annonce » l’héroïne Ora part marcher pour fuir la vérité ; son fils vient de partir à la guerre elle craint qu’il ne soit tué, nouvelle qu’elle ne veut pas entendre. La démarche de ce roman « La vie joue avec moi » est inverse. Le voyage entrepris par les protagonistes a pour but non pas de fuir la vérité mais de l’approcher au plus près  pour percer  les secrets qui ont bouleversé leur vie.
Trois générations de femmes, Vera, Nina et Guili. Vera, vénérée et admirée de tous, fête ses 90 ans au kibboutz. Sa fille Nina est venue de Scandinavie pour l’événement. Nina a une vie chaotique, qui la fait s’interroger sur son histoire et celle de sa famille. Elle questionne sa mère. Guili, la fille de Nina, accepte ce jour là l’idée de tourner un film sur sa grand-mère. Ces trois femmes partent pour la Croatie natale de Véra, avec Raphaël le mari de Nina et père de Guili. Pendant ce périple Vera se raconte… sa passion pour Milosz son premier mari, exécuté comme espion stanilien… comment refusant de trahir la mémoire de Milosz elle est condamnée à trois ans de travaux forcés sur l’île goulag de Goli Otok, choix qui la condamne à abandonner sa fille qui n’a que 6 ans… ses années de souffrance sur l’île… Nina  jamais remise de cette abandon a elle même abandonné sa fille Guili. Voyage d’une extrême intensité que ce compte à rebours sur ce destin tragique. Comme dans « Une femme fuyant l’annonce » l’Histoire intervient et pèse dans la vie des personnages avec des choix impossibles.
Ce roman d’une extrême intensité happe le lecteur dans un questionnement sur la maternité, la filiation, la transmission, la maladie, le destin, la liberté : choisir ou non, renoncer ou non, vivre ou non. L’exploration des traumatismes intergénérationnels de ces femmes leur est nécessaire pour leur permettre de comprendre et de libérer un pardon qui leur permettra de s’aimer.
Grossman excelle dans le portrait de ces femmes qu’il peint avec grande compréhension.

 

« Opus 77 » d’Alexis Ragougneau

Famille de virtuoses que les Claessens avec le père chef d’orchestre de renommée mondiale et ses deux enfants prodiges, Ariane et David, elle au piano, lui au violon. Leur mère Yaël rencontrée à Tel Aviv est une chanteuse soprano sublime. Nous partageons la vie de cette famille de musiciens exceptionnels, et vivons l’exigence, la dureté, la concurrence de ce monde de virtuoses. Drame de Yaël qui perd sa voix, alors que David et Diane sont encore très jeunes, dépressive elle fait de fréquents séjours en clinique. Claessens, à cause de douleurs dans les mains, devient chef d’orchestre. David pour ne pas se confronter à son père choisit le violon. Pour ses 13 ans, Claessens lui offre un magnifique violon. Mais ce père froid, intransigeant, bloque complètement son fils. David, au dernier moment, ne participe pas au concours où il devait jouer l’Opus 77 dirigé par son père  Un autre professeur le prend sous son aile, le rassure et l’inscrit à un très prestigieux concours. Il arrive en final, joue magnifiquement mais soudain interrompt le morceau, c’était l’Opus 77, suicide artistique.
Qu’attend un père si talentueux de ses enfants, quel poids, quelle exigence fait il peser sur eux ? Comment les enfants peuvent-ils se construire sous le regard d’un père qui n’aime que la perfection de la musique, et est incapable de leur donner l’amour qu’ils attendent. Comment se protéger de ce père. Ariane s’est enfermée dans sa froide virtuosité de soliste, David s’est sabordé, le grand amour de Claessens, Yaël n’a pas résisté non plus. Toutes ces questions sont le ressort de ce très beau roman.
La construction du roman est intéressante.  Il s’ouvre par les funérailles de Claessens, effectue un retour en arrière pour raconter l’histoire de la famille, et retourne aux funérailles où Ariane est au piano ; l’assemblée attend une marche funèbre, mais elle joue l’Opus77  de Chostakovitch.
Histoire familiale implacable mais très sensible sur fond de musique classique.

 

« Tout le bleu du ciel » de Mélissa Da Costa, Premier roman

Le livre commence ainsi :
Petitesannonces.fr
Sujet : recherche compagnon(ne) de voyage pour ultime escapade.
Auteur : Emile26
Message : jeune homme de 26 ans, condamné par un Alzheimer précoce, souhaite prendre le large pour un ultime voyage.
Itinéraire : Alpes, Hautes-Alpes, Pyrénées, à valider ensemble.
Départ : dès que possible. Durée du voyage : 2ans maximum (selon l’estimation des médecins).
Profil : bon mental (je  risque de subir des pertes de mémoire de plus en plus importantes). Avoir  envie de partager une aventure humaine.
Emile n’a plus beaucoup de temps à vivre. Il décide de fuir l’hôpital, la compassion de sa famille et de ses amis. A son propre étonnement, il reçoit une réponse à son annonce. Et 3 jours plus tard, devant son camping-car acheté secrètement il retrouve Joanne, une jeune femme coiffée d’un grand chapeau noir qui a pour seul bagage, un sac à dos et qui ne donne aucune explication sur sa présence.
Ainsi commence un voyage stupéfiant de beauté où naissent, à travers la rencontre des autres et la découverte de soi, la joie, la peur, l’amitié, l’amour, qui peu à peu percent la carapace de douleurs d’Emile.
Comment deux êtres peuvent se guérir et trouver un sens à la vie et à la mort ?
C’est promis, un jour je cheminerai sur les lieux de ces deux héros : Emile et Joanne.

 

« L’enfant céleste » de Maud Simonnot

Mary a un petit garçon Célian surdoué qui s’ennuie à l’école primaire et dont la maîtresse s’entête à ne voir en lui qu’un enfant paresseux. Autre sujet de douleur pour Mary, Pierre son compagnon et papa de Célian les quitte. La fin de l’année scolaire n’est plus très loin.  Mary décide donc de partir dans l’île de Ven. C’est une île suédoise en mer Baltique. Et là, c’est l’enchantement. Ils sont hébergés chez Solveig, femme vigoureuse mais d’une grande tendresse. Ils font de très belles rencontres. Et surtout, Célian vit là en toute liberté dans cette nature magnifique et sauvage. Cette île est aussi celle où Tycho Brahé avait bâti son observatoire et fait d’innombrables observations du ciel qui seront exploitées par ses successeurs. Célian peut se forger des forces morales nouvelles et, au moment de la rentrée, il ira vers le collège avec détermination.
Les personnages sont tous très attachants, alliant une grande chaleur humaine à une grande délicatesse. La  nature est également magnifiquement évoquée au fil des escapades de Célian. …….

 

On a bien aimé aussi

« Né d’aucune femme » de Franck Bouysse
Grand prix des lectrices de ELLE  Policiers 2019-  Prix Babelio littérature française 2019 – Prix des libraires 2019.
Le dernier roman de Franck Bouysse est sombre  mais sauvé par le personnage principal de Rose, jeune fille aînée d’une famille pauvre dans la France d’avant l’automobile. La vie de nos aïeules y est décrite sans complaisance entre la classe des riches et celle du petit peuple corvéable à merci.
L’histoire y est racontée par le biais des personnages principaux qui ont chacun leur chapitre et donnent leur point de vue, permettant d’avoir une vue d’ensemble du récit narratif à un moment donné. Et aussi par les mots de Rose, à travers les cahiers qu’elle remplit lorsqu’elle va se trouver enfermée
Le père va devoir prendre une décision qui va changer sa vie et celle de sa fille aînée Rose et par conséquent affecter l’ensemble de la famille. Il va littéralement vendre sa fille aînée au Maître des Forges. Cette décision irrévocable, il va la regretter tout au long de sa courte existence. Comment ne pas voir dans ce récit une description du rôle de la femme réduite à sa fonction de reproductrice finalement proche du monde animal. Mais c’est également un récit riche en rebondissements dans lequel le bonheur et l’espérance sont présents et où le roman prend le dessus pour pouvoir nous amener vers une fin inattendue.

 

« Impasse Verlaine » de Dalie Farah,  Premier roman
Prix Livres en Vignes (Bourgogne) – Prix Rémi Dubreuil du Premier Roman de la SGDL – Prix ADELF (Langue française) – Prix des Lycéens et Apprentis de la Région Auvergne- Rhônes-Alpes – Prix littéraire ENS Paris-Saclay – Prix du Jury Lire Elire  2020  (Argenteuil) – Prix Coup de Coeur Coup de Soleil (région Paca) – Lauréat Festival de Chambéry (Savoie)
Un premier roman très prometteur. C’est l’histoire de deux enfances cruelles et joyeuses, l’histoire d’une mère et de sa fille liées par un amour paradoxal. Un récit unique et universel où lhumour côtoie la poésie.
Une fille raconte sa mère, Vendredi (traduction littérale de son prénom arabe), née au cœur des montagnes berbères, adorée de son père mais durement malmenée par sa mère. Une fille trop jolie, trop libre et indomptable, donc finalement encombrante.
Jusqu’au jour où on la marie à un homme qui lui répugne et l’emmène vivre de l’autre côté de la Méditerranée, dans une banlieue auvergnate. A seize ans, désespérée d’être enceinte, elle accouche d’une petite fille à qui elle portera un amour étonné et brutal.
Une fille raconte sa mère, Vendredi, l’immigrée algérienne illettrée, une figure maternelle excessive, à la fois fantasque et terrorisante.
Une fille se raconte, elle-même, grandissant dans une tour HLM de la région auvergnate, jonglant entre deux cultures, luttant contre la maltraitance au quotidien, avec l’école comme seul échappatoire, le savoir comme unique tuteur de résilience…. Les scènes de maltraitance sont très violentes, et l’on est écœuré par l’absence de signalement, l’indifférence générale, voire l’approbation tacite du corps enseignant. La plume de l’auteure est à la fois percutante, juste et sans pathos. Impasse Verlaine, en Auvergne, la fille de Vendredi remplit les dossiers administratifs pour la famille et les voisins, fait des ménages avec sa mère, arrive parfois en classe marquée des coups reçus chez elle. En douce, elle lit Dostoïevski et gagne des concours d’écriture, aime un Philippe qui ne la regarde pas et l’école qui pourtant se refuse à voir la violence éprouvée.
Un récit qui parle d’identité, d’éducation, d’exil, de relations mère-fille, de transmission et d’émancipation. La reproduction du schéma culturel et éducatif (toxique) est au centre de ce roman.

 

« Chavirer » de Lola Lafon

Paru après « Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce »- tout noir de poésie rebelle, et « La petite communiste qui ne souriait jamais », plus abouti, serré,  sans un mot de trop
Huit mois après Le consentement, de Vanessa Springora, c’est au tour de Lola Lafon de nous entraîner dans les bas-fonds du mouvement #metoo avec son roman Chavirer.
Cléo a treize ans et vit à Fontenay-sous-Bois. Elle a un rêve, comme beaucoup d’autres jeunes filles : devenir danseuse.
Pour Cléo, 13 ans, la danse c’est un moyen de sortir du cadre étriqué de sa vie en banlieue parisienne. C’est aussi pouvoir se rêver autre, sur les marches d’un podium, dans la lumière. Et c’est ce que lui laisse entrevoir Cathy, cette élégante femme qui lui promet un avenir à la hauteur des dons qu’elle a repéré et lui propose donc de tenter de remporter une bourse, délivrée par la fondation Galatée. Le leurre, assorti de cadeaux de prix, est trop tentant, et le piège se referme sur l’ado, qui se retrouve entre les mains de pervers pédophiles.
Loin de remporter le jackpot, elle est maintenue dans le circuit, avec espoir à la clé, à condition de présenter à Cathy d’autres gamines dignes du challenge.
Cléo vivra finalement de la danse, ou plutôt survivra, car les paillettes masquent une situation précaire et sans avenir assuré. Et c’est sans compter avec le poids du remords. C’est la colère qui domine quand on parcourt ces lignes. Si la fondation Galatée est née de l’imagination de l’auteur, ce type de pratiques scandaleuses n’est pas une fable.
 Multipliant les points de vue, et croisant les destins, Lola Lafon dresse aussi, en toile de fond des scènes du roman, une formidable peinture du contexte culturel des années 80 et 90, rendant, en particulier, un bel hommage à la culture populaire, de ses chanteurs à ses animateurs télé, de Jean-Jacques Goldmann ou Mylène Farmer à Michel Drucker. Dans son  roman, l’auteure  dénonce, avec juste colère, la manière dont des adultes criminels peuvent faire « chavirer » des destins sur fond de  petite musique qui  distille, avec paroles et danses, les rythmes d’une époque.
Ce roman est une réflexion sur la culpabilité qui va poursuivre Cléo des années durant car elle se sait autant coupable que victime.      
Et si elle arrive finalement à se reconstruire, ça ne sera pas le cas de toutes les jeunes filles abusées. L’histoire nous interpelle à la fois sur la volonté sans limites de briller de ces adolescentes avides de célébrité, mais également sur la responsabilité des adultes qui se sont trouvés proches de ce réseau sans intervenir, les parents d’abord, soit indifférents, soit inconsciemment complices, le professeur de danse ignorant ce recrutement dans son propre cours et toutes les personnes qui ont participé de près ou de loin aux « repas » de sélection avec des membres d’un jury masculin avide de chair fraîche. Le thème du traumatisme d’un «passé irréversible» est aujourd’hui soulevé avec le mouvement #metoo mais il est traité ici de façon trop détournée pour réaliser son incidence sur la vie d’adulte des victimes.
On a du mal à entrer dans ce roman très décousu où l’on ne comprend le lien entre les chapitres que vers la fin de l’histoire mais son sujet d’actualité aide à dépasser cette chronologie bousculée. Autant la vie de danseuse de Cléo est détaillée et intéressante, autant le pardon qu’elle attend n’est que survolé et on reste sur sa faim quant au devenir de la démarche de témoignages, engagée par des journalistes trente ans après. Reste une belle langue, mais qui ne suffit pas à masquer le vide créé par cette structure artificielle .

 

« Idaho » d’Emily Ruskovich

Wade, Jenny, June et May forment une famille heureuse vivant dans une ferme perdue dans les montagnes de l’Idaho. Il fait très chaud cet été 1995. La famille va ramasser du bois. Wade empile les buches, Jenny élague les branches qui dépassent, tandis que les deux filles June et May chantent, se chamaillent autour du pick up. Jenny fait une pause et une machette à la main vient boire dans la voiture. Drame, May meurt et June disparaît. Qu’est-il arrivé, on ne le saura jamais. Jenny accusée du meurtre de May est en prison. De June aucune nouvelle.
Neuf ans après ce drame, Wade refait sa vie avec Ann professeur de musique ;  ils habitent la ferme. Wade, comme son père, commence à perdre la mémoire. Ann obsédée par ce drame familial cherche à reconstituer ce qui est arrivé. Wade n’a plus  de souvenirs, Ann va alors s’efforcer de reconstituer ce passé, d’établir des liens avec la mère des filles pour donner corps à l’oubli.
Très bonnes critiques sur ce roman, ni policier ni thriller, mais petite déception. Pour mener à bien la résolution de l’énigme, l’auteur nous emmène sur des pistes sans issue, l’histoire tourne un peu rond sans savoir comment avancer dans un désordre chronologique compliqué, ce qui laisse un goût bizarre, mais peut être est-ce là sa force. L’histoire est ouverte mais reste le questionnement sur a mémoire, l’oubli, ce qui nous échappe.
L’auteure parle admirablement de la nature, des animaux de ces montagnes sauvages, du mode de vie rude de ses habitants.

 

« Clara Malraux, nous avons été deux » de Dominique Bona

Dominique Bona est une écrivaine spécialiste de biographies (Romain Gary, Berthe Morizot, Camille et Paul Claudel…). Elle se livre, dans ce livre, à une analyse de la personnalité de Clara Malraux, intimement liée à sa relation avec André Malraux. En effet, à part son enfance et sa prime jeunesse qu’elle décrit à l’aide de documents et témoignages propres à la famille de Clara, le reste de sa vie, son évolution, ses choix politiques et professionnels, sont appuyés sur sa relation avec André Malraux, y compris les années qu’elle vivra en dehors de leur mariage.
Clara Goldschmidt appartient à une famille juive d’origine allemande, de la haute bourgeoisie de Basse Saxe, qui s’est tôt exilée en France où elle naîtra en 1897. Ses origines, son éducation sont assez éloignées de celles d’André Malraux , fils très aimé voire idolâtrée, d’une modeste épicière de Bondy où il passe son enfance. Cette différence d’origine explique peut-être, selon Dominique Bona, le besoin de domination et la mythomanie qui l’animera toute sa vie.
La rencontre avec André est l’évènement fondateur de la destinée de Clara. Éperdument amoureuse, elle est aussi un implacable juge de ses excès, mystifications, erreurs de jugements et elle n’hésite pas à le lui faire savoir. Ce qui explique le caractère tumultueux de leur relation mais aussi la profonde connivence de leurs actions. Aussi bien dans l’épopée cambodgienne, qu’elle a initiée, que dans leurs incessants voyages et séjours de par le monde et dans les débuts de leur engagement dans la guerre d’Espagne, ils sont complices, associés pour le meilleur et pour le pire. On comprend d’autant mieux sa douleur et son désespoir quand une autre femme, Josette Clotis prend sa place dans la vie de Malraux. Mais Clara est une battante. Elle se relèvera et malgré les profondes épreuves que sa judaïcité lui causeront (elle fait baptiser leur fille Florence avec l’aide de Malraux pour la mettre à l’abri), elle  conduira une carrière très honorable de journaliste et d’écrivaine, toujours très militante, prête à tous les combats, ainsi dans la guerre d’Algérie ce qui provoquera un affrontement violent avec André Malraux.
L’intérêt de cet ouvrage réside d’une part dans la richesse de l’information délivrée à propos de la personne de Clara et de sa relation avec André Malraux, et, d’autre part dans l’implication presqu’affective de Dominique Bona dans l’analyse des personnages. Un très bon livre.

 

 

Café littéraire de novembre 2020

Nos coups de cœur

« Ce qu’il faut de nuit » de Laurent Petitmangin, 1er roman

C’est un récit bouleversant. La détresse de ce père qui assiste peu à peu à ce qu’il n’imaginait même pas un instant pour son gamin. La drogue, l’alcool , pourquoi pas, mais ça, c’est ce qui pouvait arriver de plus abominable. Et pourtant, l’amour qu’il éprouve pour lui est au-delà de cet affront.
L’Est de la France, la Lorraine, du coté de Nancy. Les samedis au foot pour voir évoluer le fiston, Fus, pour Futsball, « À la luxo ». La section locale du PS, en décrépitude. D’entrée on a une saveur sociale, populaire ou politique en bouche, même si ce n’est pas vraiment le sujet, plutôt la toile de fond. Le père tient la parole, et il ne la lâchera pas tout le long du récit, un point de vue avec des angles morts forcément, dont l’auteur saura jouer dans sa narration. Mais le père est tellement fort pour aimer ses petits depuis que la « Moman » les a quittés, vaincue par un crabe banal qu’il réussit à leur créer des moments de  tendresse et de partage comme ces vacances en camping au bord de la Moselle :
« Ils étaient beaux mes deux fils, assis à cette table de camping, Fus déjà grand et sec, Gillou encore rond, une bonne bouille qui prenait son temps pour grandir. Ils étaient assis dos à la Moselle, et j’avais sous mes yeux la plus belle vue du monde ».
On ressent d’autant plus les liens quand ils se brisent, avec la blessure qu’ils nous infligent, comme pour mieux nous faire imaginer celles des vrais acteurs. Parce que ça finira pas bien cette histoire, on le savait. Il y a une bonne nouvelle au final pour le lecteur, il ne s’agit que d’un roman, un premier plus précisément. On peut sécher ses larmes C’est un livre qu’on a du mal à lâcher.  On espère qu’il y en aura d’autres !

« Impossible »  d’Erri de Luca

Nous sommes en Italie dans la région montagneuse des Dolomites. Sur un sentier escarpé, un homme plutôt âgé chute dans le vide, au passage d’une « Vire » (replat étroit sur une paroi verticale). A cent mètres derrière lui, un autre homme tout aussi âgé, donne l’alerte. Malheureusement, celui qui est tombé n’a pas survécu à cette chute vertigineuse.
Or, ces deux hommes se connaissaient dans le passé. En effet, il y a 40 ans ils furent amis et engagés politiquement au sein d’une organisation révolutionnaire clandestine. Mais le premier, s’avéra être un traître dans l’organisation. Pour acheter sa liberté, il dénonça tous ses camarades y compris le suspect.
Alors, question : cette rencontre, 40 ans après, au détour d’un sentier abrupt est-ce une simple coïncidence ou bien un traquenard savamment orchestré ? C’est ce que cherche à savoir un jeune magistrat dépêché sur cette affaire.
Ce roman est une forme de huis clos où nous assistons très vite à l’interrogatoire du témoin devenant suspect. L’entretien avec ce jeune magistrat zélé et de plus en plus offensif, est une lutte acharnée d’une tension extrême. Il cherche à précipiter le suspect dans des pièges tendus, mais ce dernier, malin, jouant avec les mots, menant la danse par sa sagesse et sa maturité, ne se laisse pas faire. Comme au théâtre, les joutes fusent. Le jeune magistrat, représentant l’État, veut gagner coûte que coûte. Peu importe comment les faits se sont réellement déroulés, si l’on arrive à une vérité procédurale. Il croit viscéralement en la justice. C’est glacial !!!!!
En détention provisoire, le suspect se retrouve au calme dans sa cellule où il prend le temps de réfléchir. Serein mais déterminé il écrit à son « amoureuse » des lettres pleines de sensibilité.
La forme du récit est originale. Les pages relatant l’interrogatoire présentent une typographie policière, comme saisie à la machine à écrire par un greffier. Celles où le suspect s’adresse à sa bien-aimée sont d’une typographie italique.
Erri de Luca fait appel à ses expériences personnelles et à ses passions pour construire son œuvre. Ici, dans ce roman, il associe son passé d’activiste politique à la montagne dont il est un pratiquant chevronné, pour livrer une  réflexion sur la fraternité, sur l’engagement révolutionnaire, sur l’IMPOSSIBLE vengeance d’une trahison liée à un temps révolu.
Chères amies lectrices et chers amis lecteurs, vous ne pourrez pas vous « contenter » de lire ce roman une ou deux fois, c’est IMPOSSIBLE, car des réflexions nouvelles surgissent à chaque lecture.

 

« Un cheval entre dans un bar » de David Grossman

La lecture du magnifique ouvrage de David Grossman « Une femme fuyant l’annonce » et l’unanimité des appréciations positives recueillies lors de sa présentation au cercle « Lecture et Rencontre » m’ont incitée à découvrir une autre de ses œuvres.
Voici donc « Un cheval entre dans un bar », court récit (228 pages), en même temps drôle, plein de dérision lucide, émouvant, poignant même, évoluant entre la réalité et l’inconscient, où les sentiments forts côtoient les actes irraisonnés, bref, un  livre qui entérine la position d’auteur de premier plan de David Grossman.
Un club miteux dans une petite ville côtière, Netanya, en Israël. Sur scène, un « show man », du moins présenté comme tel, Dovalé G. Il débite des plaisanteries douteuses, salaces parfois, raconte des histoires sans queue ni tête, livre des confidences familiales qui déconcertent le public. Un public insolite et mélangé, curieux entré un peu par hasard, motards, couples, femmes seules… Un public qui rit quelquefois mais aussi s’agace aux  insinuations choquantes de Dovalé et le dit, s’étonne des confidences du comique qui exhume des souvenirs grinçants, perturbants, et,  entre réprobation devant la crudité des fragments de vie exposés et incompréhension devant la logorrhée de Dovalé, finit par s’ennuyer et commence à quitter la salle. Mais certains, animés par un sentiment de compassion ou plutôt d’humaine solidarité restent. Les humains sont divers…
Et puis, au fond de la salle, il y a un homme âgé, le juge Avishaï Lazar, invité par Dovalé à son spectacle. Il l’a connu enfant quand on est venu lui annoncer la mort d’un de ses parents sans lui dire lequel. Et Avishai ne l’a alors pas aidé ni même soutenu. Peut-être, Dovalé, va-t-il, à travers les évocations brutales mais aussi bouleversantes de son passé, donner à Avishai l’occasion de lui apporter le réconfort qui lui a manqué, peut-être aussi en s’exposant ainsi, Dovalé peut-il trouver la paix.
Un récit puissant par son style qui alterne descriptif, dialogues, apartés, ce qui induit une lecture sans respiration, vivante et vibrante. Original aussi par le resserrement de l’action sur le personnage de Dovalé  et la reconstitution de son histoire par l’intermédiaire de son show. Et en même temps, humour, dérision, émotion.

 

« Là où chantent les écrevisses »  de Delia Owens

Delia Owens, née en Géorgie, est diplômée en zoologie et biologie. Elle a déjà publié trois ouvrages consacrés à la nature et aux animaux. Ceci est son premier roman.
Nous sommes en Caroline du Nord, en bordure de l’Atlantique, région où l’eau est souveraine : l’océan, les marais, les bras de mer, les rivières…Là vit Kya, petite fille de 7 ans, avec ses parents et Jodie le plus jeune de ses frères. La vie est très dure, le père est alcoolique, il frappe sa femme. Et un matin, Ma s’en va. Quelques jours plus tard, Jodie qui n’en peut plus de cette vie part lui aussi. Kya se retrouve toute seule avec ce père. Ce livre est donc l’histoire de cette toute petite fille qui, malgré un grand chagrin, va assumer toutes les tâches de la maison, y compris celle de financer l’achat des biens de première nécessité après que son père ait lui aussi disparu définitivement. Elle va trouver sa subsistance dans cet océan qu’elle connaît si bien. Elle récolte moules et huîtres qu’elle vend. Avec sa petite barque à moteur, elle sillonne tous les bras de mer et se passionne pour les coquillages, les insectes et les fleurs. Elle acquiert une grande connaissance scientifique qui sera plus tard reconnue. Mais elle vit dans une  solitude très douloureuse. Elle fera quelques belles rencontres mais ne se méfiera pas assez d’un garçon quand il lui fera des promesses illusoires.
Ce livre  bouleversant est un hymne à la solitude, au courage et à la nature sauvage.

 

« 10 heures et demie du soir en été « de Marguerite Duras

Retrouver l’écriture de Marguerite Duras, un vrai plaisir. Écriture remarquablement efficiente qui stimule notre imagination dans ce scénario  triangulaire classique mis en scène dans ce petit roman. Récit étrange, envoûtant et amer.
 Un couple de touristes français, Pierre et Maria  voyagent en Espagne avec leur petite fille Judith et Claire une jeune femme,  belle et amicale, secrètement amoureuse de Pierre. On pressent que c’est elle l’élément qui va faire vaciller le couple qui s’éloigne et se perd. Maria,elle, se perd dans l’alcool et la manzanilla, Pierre dans la désillusion de son amour perdu. Et Maria observe ces deux amants qui se guettent, se cherchent et, probablement, consumeront leurs amours à Madrid. L’action se déroule dans un village où un crime passionnel  vient d’être commis. Un certain Rodrigo Paestra vient d’assassiner sa jeune épouse et son amant. Depuis, l’homme se cache et la police est à ses trousses. Dans ce village envahi par les touristes déroutés par l’orage qui s’abat sur la région, chacun se réfugie dans l’hôtel pris d’assaut. On dort à même le sol, dans les couloirs. Mais pendant cette nuit, Maria, torturée par la pensée de Pierre et Claire ensemble, (« l’ont-ils fait ? ») ne dort pas ; elle aperçoit l’ombre de Rodrigo Paestra…
Et ainsi le roman se profile : sur les routes de vacances, un couple, un enfant, une femme et un criminel recherché. On se noie dans les verres de manzanilla, on s’effleure sur les balcons, on se dit qu’on s’aime en pleurant, et on perd la vie dans les champs de blé. Beau et étrange roman, insaisissable presque, mais incontournable aussi.

 

« Âme brisée »*  de Akira Mizubayashi, écrit en français                           Prix des libraires 2020

Petit bijou de livre d’une écriture très délicate et dépouillée. Sa construction est classique, jusqu’à en paraître  simple pour un récit profond où se mêlent  histoire, musique, mémoire, filiation, poésie, résilience. On lit une belle histoire sur le pouvoir de la musique et l’univers du violon ; lecture douce et apaisante avec des émotions tout en retenue.
1938 conflit sino japonais. Yu professeur d’anglais, passionné de musique classique occidental a constitué un quatuor à cordes avec 3 étudiants chinois restés au Japon malgré la guerre. Ils répètent au centre culturel de Tokyo, Rosamunde, quatuor à cordes de Schubert, lorsque 5 soldats viennent les arrêter. Ces musiciens sont soupçonnés de comploter contre le pays. Yu a juste le temps de cacher dans une armoire son fils Rei âgé de 11 ans qui assiste à la répétition. Le violon de Yu est écrasé avec acharnement par un de ces soldats. C’est un très beau violon de 1837. Le lieutenant Kurokami venu arrêter ces  hommes trouve Rei dans l’armoire, il lui laisse la vie sauve, et lui remet le violon brisé. Kurokami est mélomane. Rei orphelin est adopté par un couple français les Maillard, il deviendra Jacques Maillard. Jacques devient luthier et dédiera sa vie à la restauration de ce violon. Il est un luthier de renom. Soixante plus tard il offrira ce violon à la petite fille du lieutenant Kurokami, violoniste célèbre pour un concert 67 ans plus tard…
*l’âme d’un violon est une petite pièce de bois qui transmet les vibrations de l’instrument.

 

« De pierre et d’os » de Bérengère Cournut

La vie des Inuits : leur famille, leur croyance, les histoires qu’ils se  racontent.
Un soir la banquise se fend séparant Uqsuralik de sa famille. Il lui faut survivre par ses propres moyens dans le froid et la solitude.  Elle chasse le phoque, se construit un igloo. Exténuée, elle finit par rencontrer d’autres nomades qui la sauvent et se joint à eux. On découvre ces familles qui vivent au gré des saisons, leur relation et leur mode de vie.
Pour Uqsuralik c’est un voyage initiatique où elle découvre la sociabilité mais aussi la cruauté, où elle grandit, devient femme avec désir de maternité. Expérience chamanique avec son second mari.
Ce roman est un voyage dans les fjords et la toundra au gré des saisons au plus près du monde animal qui permet de se nourrir, le végétal n’existe pas.
Magnifique voyage dans ce monde du grand nord que nous offre l’auteur, qui nous fait découvrir ce peuple chasseur et pêcheur empreint de spiritualité. 

 

On a bien aimé aussi

« Le journal d’une femme en blanc » d’André Soubiran, Tome 1

Les rayonnages de la SLL sont une formidable ressource de lecture et plus encore en ces temps de confinement ! J’y ai découvert un ouvrage qui, en son temps, début 1960, avait suscité beaucoup d’émotion entre désapprobation et adhésion.
Claude, étudiante en médecine, termine sa formation par un « stage interné » en gynécologie, dans un grand hôpital de la banlieue parisienne. Elle a choisi ce stage parce qu’elle veut permettre aux femmes de maîtriser leur fécondité et de devenir plus indépendantes des hommes. Mais la loi du 31 Juillet 1920 interdisant la promulgation et la diffusion de l’information sur les moyens contraceptifs est toujours en vigueur. Claude, bouleversée par les conséquences dramatiques des grossesses non voulues, va se battre pour aider les femmes, se consacrant toute entière à ce combat au risque de renoncer à sa vie sentimentale, et d’encourir des sanctions professionnelles voire judiciaires.
Un roman, peut-être démodé par l’académisme de son style et le manichéisme des personnages, mais très éclairant sur le courage qu’il a fallu à des personnages comme Claude pour faire avancer une société encore ligotée par des principes moraux et religieux incontournables. Une œuvre utile en son temps, et qui peut l’être aujourd’hui où on craint de voir ressurgir l’oppression exercée sur les femmes.

 

« Le discours » de Fabrice Caro

Ce court roman a été écrit par un auteur de bandes dessinées, bien connu des amateurs, Fabcaro, qui, en troquant son crayon pour la plume, n’a pas abandonné son esprit incisif, humoristique, lucide et tendre !
Adrien, quadragénaire un peu désabusé, déboussolé par le départ de sa compagne, en proie à un état dépressif, au cours du repas hebdomadaire familial, se voit proposer par son futur beau-frère de prononcer un « petit » discours pour le mariage de sa sœur. Mais comment pourrait-il le faire alors qu’il est tout occupé par l’obsession de faire revenir son ex, et que, pour l’heure, il n’arrive pas à trouver la bonne formule de sms pour se manifester à ses yeux ! Mais il ne veut surtout pas faire de peine à sa famille…
Une suite de propos caustiques sur lui-même, son indécision, sa pusillanimité, des digressions désopilantes sur les usages bourgeois et les obligations sociales, un regard acéré sur la relation amoureuse, des allers et retours hilarants sur les solutions qu’il pourrait trouver pour ramener l’infidèle, bref une lecture jouissive que l’on poursuit dans le rire constant mais non dépourvue d’émotion tant Adrien est touchant et finalement pas si différent de nous dans ses doutes et ses risqués essais de changer le cours des choses.
Un très bref et bien léger ouvrage mais un très bon moment de lecture.

 

« Paris, mille vies » de Laurent Gaudé

Un soir de juillet sur le parvis de la gare Montparnasse, le narrateur est interpellé par un individu : Qui es-tu, toi ? Le narrateur va alors suivre cet individu dans une longue déambulation dans Paris. D’abord il voit des jeunes attablés à une terrasse, puis peu à peu la nuit gagne et Paris se vide. La déambulation continue passant d’un souvenir à un autre. Là, une plaque au coin d’une rue évoquant un soldat tombé en août 1944, puis on rencontre François Villon dans le Quartier Latin et plus loin Hugo, Verlaine. Tous les hommes qui ont vécu là se pressent dans la mémoire du narrateur.
Un récit entre rêve et réalité où le fantastique est bien présent. Et bien sûr la belle écriture de Laurent Gaudé. On le suit sans interruption dans sa déambulation à travers Paris au travers des âges.

 

« L’autre Rimbaud » de David Le Bailly

David Le Bailly, journaliste, est impressionné par Pierre Michon auteur de « vies minuscules », qui s’exprimait sur France Culture et révélait avoir le projet d’écrire sur Frédéric Rimbaud, frère du poète, inconnu du public et aussi maudit que son illustre frère.
Projet abandonné et repris par David Le Bailly qui trouve une empathie pour cet homme de l’ombre, ce  poissard, moins fortuné intellectuellement qu’Arthur et qui va affronter différemment de lui la vie de mal aimé.
Mal aimé par son père de colonel qui a abandonné sa mère et le renie dans son désir de briller à la guerre,
Mal aimé par sa mère femme acariâtre et frustrée qui va se mettre en travers de ses projets, les plus légitimes : reprendre l’exploitation agricole familiale, se marier avec Blanche Justin, jeune fille considérée de « basse extraction » …
Mal aimé par sa sœur Isabelle qui va capter l’héritage intellectuel d’Arthur Rimbaud et le déshériter.
Il finit comme conducteur de l’omnibus d’Attigny, dans la plus grande obscurité, il est même effacé de la photo de première communion qui va promouvoir son illustre frère.
Ce livre montre une vie provinciale faite de rapacité et d’indifférence, d’où seuls les caractères extrêmes peuvent sortir indemnes.

 

« Le Clou » de Zang Yueran

Premier roman, édité en France, de Zang Yueran, née dans les années 80 dans la province du Shandong.  Elle est une des voix les plus prometteuses de la littérature chinoise d’aujourd’hui
Li Jiaqui et Cheng Gong, inséparables durant l’enfance et l’adolescence se retrouvent après des années sans nouvelles. Ils ont la trentaine, cabossés l’un et l’autre par la vie et vont dans une confession, où chacun s’exprime à la première personne, évoquer les épisodes de leurs vies respectives, et les destinées de leurs deux familles.
Souvenirs et réminiscences sur 3 générations, celle des grands-parents, pionniers communistes combattant le Kuomintang, puis médecins dans la nouvelle Chine de Mao, parents nés juste avant la révolution culturelle de 1966 à 1976, et la leur, celle du boom économique capitaliste.
Le thriller de l’intime initial se mue en thriller tout court, avec au cœur le mystère sur ce qu’est advenu l’un des grands-pères en 1967, tragédie qui lie les 2 familles, et les ronge.
Roman passionnant et ambitieux dans son questionnement sur le temps et sur la mémoire d’une nation, « Le Clou » du titre a un rapport avec ce passé douloureux mais est aussi comme un clou planté dans le présent et difficile à enlever et douloureux à ignorer.

 

« La commode aux tiroirs de couleur » d’Olivia Ruiz

La narratrice vient d’hériter de son « abuela » (grand-mère en espagnol) la fameuse commode aux tiroirs de couleur. Elle détient ainsi les non-dits et secrets de famille cachés à l’intérieur. La commode est remplie des vies de quatre générations de femmes franches, très différentes qui formeront son arbre généalogique. (Comme dans les « cœurs cousus » emplis de secrets des Roses fauves de Carole Martinez , cachés dans l’armoire de Lola). En une nuit, c’est le temps qu’il lui faudra pour ouvrir chacun des tiroirs, elle découvrira une collection d’objets emblématiques. Chaque « chapitre-tiroir » lui confiera un souvenir, une parole libérée et dévoilera un pan de son passé, permettant à la jeune femme de découvrir ses origines et de construire son identité grâce à la mémoire familiale. Cette saga familiale émouvante n’en est pas moins colorée, en partie grâce aux expressions en langue espagnole qui font vibrer les dialogues.
C’est aussi un roman sur la transmission, l’exil et le déracinement  car l’abuela fut contrainte avec ses sœurs de fuir l’Espagne franquiste lors de l’exode républicain en 1939.
Comme dans le roman de Carole Martinez, il s’agit de retracer les origines d’une lignée de femmes  espagnoles sur quatre générations d’après des traces soigneusement cachées par les aïeules.

 

« L’histoire du fils » de   Marie Hélène Lafon,

Le fils, c’est André. De père inconnu et de mère « à double fond ». La mère, c’est Gabrielle
André est élevé par Hélène, la sœur de Gabrielle, et son mari. Il grandit au milieu de ses cousines. Chaque été, il retrouve Gabrielle qui vient passer ses vacances en famille.
Entre Figeac, dans le Lot, Chanterelle ou Aurillac, dans le Cantal, et Paris, « l’histoire du fils » sonde le cœur d’une famille éclatée. André ne saura rien de son père jusqu’à son mariage. Il ratera plusieurs rendez-vous avec son père et c’est finalement Antoine, son fils  qui bouclera la boucle en retrouvant son grand-père. Gabrielle fera des apparitions en pointillés dans la vie d’André. Son oncle et sa tante lui offriront généreusement un foyer accueillant alors que sa mère leur à littéralement fait « un quatrième enfant dans le dos ». L’histoire débutée en 1908  se termine aujourd’hui  et en balayant plus d’un siècle nous raconte les épisodes les plus marquants de cette famille bourgeoise sans oublier la peinture sociale de l’époque. Le portrait « en creux et en manque » de la mère absente est aussi intéressant que la vie du fils.
Un livre où l’on aime se plonger .

 

« Le 7ème jour » de Yu Hua

Le narrateur Yan Fei vient de mourir dans une explosion. Il est chez lui quand la morgue l’appelle pour lui dire qu’il est en retard pour sa crémation. Il revêt sa tenue mortuaire et part au funérarium. Arrivé là-bas il tombe d’abord sur les VIP qui ont déjà de riches sépultures et attendent leur tour dans des fauteuils, en devisant ; ceux qui n’ont pas de sépultures attendent sur des chaises leur tour d’être appelés… N’ayant ni sépulture, ni urne, Yan Fei commence son errance parmi les morts.  Il rencontre des personnes qui ont fait partie de sa vie et se remémore au fil de ces rencontres son histoire dans le monde des vivants. Cette errance va symboliquement durer sept jours.
On est dans un conte fantastique, poétique. Certaines pages semblent sortir d’un roman de  Boris Vian. Le réalisme du monde des vivants est bien là aussi avec sa critique sociale et politique de la Chine : corruption, pauvreté, détresse sociale, trafic d’organes pour survivre…
Livre très singulier où l’on traverse sans morbidité le monde des vivants et celui des morts séparés par un voile ténu. Roman paradoxalement doux et délicat.

 

Café littéraire d’octobre 2020
Nos coups de cœur

«  Buveurs de vent », de Franck Bouysse

L’histoire de « Buveurs de vent », le 9ème roman de Franck Bouysse se situe au cœur du Massif Central dans la vallée du « Gour noir ».
A la fois, une enclave territoriale et un destin tout tracé pour ses habitants : travailler pour la centrale électrique, le barrage qui l’alimente ou les carrières que possède Joyce, le tyran au sang froid.
Souverain en son royaume, ce mégalomane a baptisé de son nom toutes les rues de la ville. Il a épousé la plus belle fille du coin, il a des espions partout et le shérif à sa botte….Les habitants résignés vivent sous la terreur.
Mais « Buveurs de vent » est avant tout un récit lumineux des liens indéfectibles unissant une fratrie de trois frères et une sœur :      
-Marc, l’aîné féru de littérature qui lit en cachette de son père sous peine de fouet en guise de mot.
-Mabel (Jean), jeune fille libre, sensuelle et d’une grande beauté.
-Matthieu, l’amoureux de la nature.
– et Luc, le cadet, un simplet déscolarisé, naïf et incomplet qui se réfugie dans l’île au trésor de Stevenson en se prenant pour Jim Hawkins.
Assoiffés de liberté et de frissons, ils se rendent tous les soirs au Viaduc, suspendus au bout d’une corde au-dessus de la rivière afin de sentir les vibrations du train et afin, surtout, de fuir l’ambiance délétère qui règne dans la maison familiale. Entre une mère bigote (les noms des enfants rappellent ceux des quatre évangélistes) et un père taiseux toujours prêt à dégainer le ceinturon pour dresser sa progéniture….
Ce Viaduc qui sépare les deux rives de cette rivière représente le passage entre nos vies et le monde de pierre, d’eau et de vent de l’écrivain, pareil à ces contes mêlant la légende au réel.
Franck Bouysse nous fait pénétrer dans cette vallée où la soif d’amour et de liberté affronte la haine et le mal.
Toute la question est de savoir comment « déboulonner » cet édifice puissant, comment introduire ce grain de sable qui va enrayer le processus ???????…..
J’ai été charmé par le titre, original et poétique. Titre aérien qui contraste avec la photo noire et lugubre ne présageant rien de bon !!!
C’est un roman sombre porté par une écriture flamboyante. Chaque phrase est travaillée, ciselée en un récit d’une poésie envoûtante en forme de conte.
C’est du Bouysse !!!!! On accompagne avec frissons et délices le chemin semé d’embûches des quatre enfants dans une histoire à la frontière du conte et de l’étrange illuminée par la puissance de cet amour fraternel.
Hymne à la liberté et à l’insoumission.

On a bien aimé aussi

« Les roses fauves» de Carole Martinez (auteur de quatre romans dont Le cœur cousu et Du domaine des Murmures -prix Goncourt des Lycéens 2011-).
«Peu après la sortie de mon premier roman, Le cœur cousu, une lectrice m’a raconté une coutume espagnole dont j’ignorais l’existence : dans la sierra andalouse où étaient nées ses aïeules, quand une femme sentait la mort venir, elle brodait un coussin en forme de cœur qu’elle bourrait de bouts de papier sur lesquels étaient écrits ses secrets. À sa mort, sa fille aînée en héritait avec l’interdiction absolue de l’ouvrir. J’ai métamorphosé cette lectrice en personnage.
Lola vit seule au-dessus du bureau de poste où elle travaille, elle se dit comblée par son jardin. Dans son portefeuille, on ne trouve que des photos de ses fleurs et, dans sa chambre, trône une armoire de noces pleine des cœurs en tissu des femmes de sa lignée espagnole. Lola se demande si elle est faite de l’histoire familiale que ces cœurs interdits contiennent et dont elle ne sait rien. Sommes-nous écrits par ceux qui nous ont précédés?
Il faudrait déchirer ces cœurs pour le savoir…» C. M.

La trame de ce roman est bien trouvée et donne envie d’entrer dans l’histoire. Mais ce n’est pas une histoire, mais des histoires qui composent le roman.  On perd alors pied, on est dérouté.

Cependant, le lecteur est magiquement happé probablement par le caractère onirique, étrange, fantastique de celui-ci. Il faut accepter de se perdre dans ce roman très singulier.

Revenons à l’histoire. L’auteure se met en scène avec le personnage d’une narratrice qui se consacre à l’écriture dans un petit village breton. Elle va imaginer devenir l’amie de Lola, postière, femme rigide et boiteuse, héritière d’une longue lignée de femmes espagnoles. Elles vont toutes deux découvrir le contenu du cœur en tissus de son arrière grand’mère dont la destinée hantera les générations suivantes. Des graines contenues dans le cœur sont alors plantées dans le jardin de Lola. Elles vont devenir envahissantes, incontrôlables et donner naissance aux « Roses fauves » d’où le titre du roman. Les roses seront le fil conducteur des différentes parties du récit. Des roses magiques, voraces, annonciatrices de plaisirs charnels mais aussi de mort.
Outre les états d’âme de l’auteur face à l’écriture de son roman, viennent se glisser l’histoire d’amour de Pierre et Marie au moment de la Guerre de 14 et celle de Lola avec un acteur qui joue le rôle de ce Pierre dans un film tourné dans le village.
Pas toujours facile de tirer la substance de ces différents récits ! Le rêve, le songe, font passer habilement de l’un à l’autre. « Ai-je rêvé ? Ces êtres sont-ils ceux que je promène dans ma poche ? Est-il possible que les lieux gardent le souvenir des événements dont ils ont été le théâtre ? »

Il faut passer  au-dessus des obstacles de la construction du livre parce que Carole Martinez est une conteuse. Elle fait un savant équilibre entre le réel et l’imaginaire. Son style est tour à tour onirique, poétique, incisif, troublant. Son écriture est autant élégante que puissante.

 « Comme un empire dans un empire » d’Alice Zeniter

Un ouvrage dense, compact, plutôt épais, près de 400pages, et…assez déconcertant pour qui, comme moi, gardait en mémoire l’intensité de l’émotion et la perturbante réminiscence qu’avait provoquées la lecture de « L’art de perdre ». Là, c’est d’une toute autre époque dont il s’agit, aujourd’hui et peut-être demain…

Le livre débute à l’hiver 2019. Dans la première partie, intitulée introduction, deux personnages :
L, Leila, d’origine arabe, est hackeuse. Entendons par là, qu’elle est une spécialiste d’informatique, capable de contourner les protections des logiciels et d’ainsi pirater les ordinateurs ou, du moins, de modifier certains programmes. Elle agit dans un but politique pour tenter de changer un système dont la puissance empêche l’émergence d’alternatives. Elle profite aussi de ses compétences pour aider, moyennant rémunération, des femmes cyber harcelées. Elle représente le monde « du dedans » où se côtoient, virtuellement, des gens, jeunes généralement, performants en techniques informatiques et qui, en en utilisant toutes les ressources, s’apprêtent à changer le monde où, du moins, en rêvent, en ciblant leurs attaques sur des cibles particulières, pour L la fachosphère. L a vu le début des « Anonymous ». Avec son compagnon, Elias, qui, malgré ses capacités hors normes en piratage, déteste les objets connectés et fait fonctionner ses appareils avec des bouts de ficelle, elle en a vu la fin, mais l’un et l’autre persistent dans leur croisade.
Antoine est l’assistant parlementaire d’un député socialiste souvent en désaccord avec son parti mais qui se fait un point d’honneur d’y être resté. Antoine est de gauche, par atavisme familial, un milieu modeste, la classe moyenne c’est-à-dire « pas du tout un juste milieu mais le fait d’être toujours le riche des pauvres et le pauvre des riches ». Antoine, qui avait des « facilités » a fait une khâgne parisienne, découvert un milieu social supérieur au sien, s’y est tant bien que mal intégré et fait partie du monde du dehors.

La deuxième partie, intitulée développement va voir se rencontrer L et Antoine. On est alors en plein dans la période trouble de l’hiver 2019.  L vit dans la crainte d’être arrêtée pour ses activités illégales de hackeuse puisqu’Elias a été incarcéré pour avoir piraté une grande société de surveillance informatique. Elle rencontre Antoine au cours d’une soirée à laquelle elle ne voulait pas assister mais comme souvent les circonstances l’entrainent. Antoine a pour mission de suivre le mouvement des gilets jaunes mais sa préoccupation tenace est ailleurs, il veut écrire un livre sur la guerre d’Espagne sous un angle nouveau. L’un et l’autre sont mal dans leur dedans et dans leur dehors. Dans cette longue partie, des souvenirs, des rencontres, mais aussi des longues descriptions très factuelles, techniques informatiques, actions de piratages, séances parlementaires … vont construire la relation mi- connivence  mi-amoureuse entre L et Antoine, sur fond de période chaotique, mouvante  où ne se dessinent pas de lignes claires d’avenir mais,  où, plutôt se posent des questionnements sans réponses solides.

Une brève troisième partie, Suspension, voit L. et Antoine vivre ensemble toujours dans le climat assez délétère de leur mutuelle incertitude jusqu’à ce que L s’effondre dans une espèce de dépression presque larvaire, kafkaïenne pense Antoine.

Changement de lieu, d’entourage humain dans la quatrième partie, Dénouement où L., conduite par Antoine, rejoint une communauté «  la vieille ferme » animée par un ami d’Antoine, Xavier, qui s’efforce de vivre en autarcie, une ZAD en quelque sorte, où un « permanent » Kedriss, l’aide à se reprendre. Cependant, pas de changement de vie pour Antoine et L. quand ils quitteront, car ils retourneront à Paris, la vieille ferme mais un éclaircissement sur leur futur. Pour elle, le retour aux abysses du dedans, « elle se remettra à lancer des actions d’une autre envergure, de celles qui séisment des continents numériques ». Pour lui, il a raconté le livre qu’il voulait écrire et il en conclut que peut-être il est «  fondamentalement un élève… fait pour apprendre et… incapable de créer ».
Un roman, comme je l’ai déjà dit, dense où sont ouverts les thèmes très actuels de nos sociétés en particulier l’omni présence de l’informatique avec les possibilités, peut-être effrayantes ou peut-être salutaires qu’elle ouvre, fin du secret des plans politiques, économiques, stratégiques, en même temps ouverture au monde par les réseaux sociaux et isolement des individus par la virtualité de leur communication. Plus spécifiques à l’époque décrite par le roman, le mouvement des gilets jaunes, la construction de sociétés à l’écart de la consommation, le vacillement des convictions politiques. Alice Zeniter entre dans ces problématiques avec une documentation impressionnante. C’est pour moi la force et, un peu, la faiblesse de l’ouvrage. La force parce qu’on est (presque)obligé de s’attacher à la description de l’univers « du dedans » puisque l’actualité nous en découvre les rôles au quotidien, la faiblesse parce qu’on perd en émotion, en chair en quelque sorte. Pourtant à y réfléchir, Zeniter nous donne bien une image miroir de notre société en particulier de « l’infosphère ». Et puis elle le fait avec son écriture maîtrisée, changeante au fil des situations mais toujours rigoureuse, avec le brio de ses observations mordantes, avec les notes percutantes de son humour froid.
En conclusion, pour moi un livre important, qui me confirme le talent d’écrivaine d’Alice Zeniter capable de passer des personnages bouleversants de « l’Art de perdre » au monde moins émotionnel mais tout aussi réel de « comme un empire dans un empire »

 

Café littéraire de septembre 2020
Nos coups de cœur

« Les couleurs de l’incendie » de Pierre Lemaître, 2ème roman d’une trilogie

Nous sommes en février 1927, le Tout Paris assiste aux obsèques du richissime banquier « Marcel Péricourt ». Certains journaux avaient titré : « une emblème de l’économie française vient de s’éteindre ». Sa fille Madeleine doit prendre la tête de cet empire financier dont elle est la seule héritière. Mais le destin lui dicte une autre voie….Elle doit s’occuper de son fils lourdement handicapé.
La crise de 1929 arrive à grands pas, tous les coups bas sont permis et touchent tous les secteurs : politique, économique, bancaire, journalistique, industriel…
Trahisons, lâchetés, mensonges, manigances, médiocrités en tous genres sont à l’honneur. Une course à l’argent et au pouvoir !!! Comme des charognards tournant autour de leur proie, le Fondé de pouvoir de la banque et le frère du défunt montent un stratagème pour voler l’héritage de Madeleine. Du jour au lendemain, elle se retrouve ruinée, blessée, trahie sur le chemin du déclassement.
Avec une force de volonté surprenante, elle va se battre pour sauver son honneur et celui de son fils. Madeleine, en femme intelligente, forte et rusée va tisser sa toile, précautionneusement, avec un seul but « se venger des hommes qui l’ont dépouillée à hauteur du préjudice subi ». Quel talent !!!!!
La sagesse populaire ne dit-elle pas :
     « Assieds-toi au bord d’une rivière, attends et tu verras passer le corps de ton ennemi…… »
Cette fresque romanesque est aussi la chronique de l’entre-deux guerres (27-39), la crise des années 30, l’affirmation du capitalisme, la montée du fascisme, la vague nazie qui s’apprête à submerger l’Europe, d’où le titre. Toute la complexité de cette période est formidablement rendue.
Au contexte historique passionnant, ce deuxième volet aussi vif que profond, aussi sombre et lumineux se révèle haletant et captivant de bout en bout sans temps mort. D’autant que l’écriture est riche, foisonnante, sagace et les dialogues truculents : on rit beaucoup.
Inspiré par son maître « Alexandre Dumas », Pierre Lemaitre se définit comme « un fabricant d’émotions ».  C’est jubilatoire. Un vrai roman tragi-comique.

 

« Nos espérances » d’Anna Hope

Excellent livre sur les vies trois jeunes anglaises, Cate, Hannah et Lissa, de leurs insouciantes jeunes années vécues ensemble à Londres dans la fin des années 80  jusqu’en 2018, lorsque devenues trentenaires, elles confrontent  leur vie à leurs aspirations.
L’une, Cate, très tôt mariée et mère de famille, s’interroge sur sa capacité à être une bonne mère alors qu’Hannah, à la brillante vie professionnelle, s’exténue en vaines tentatives pour être mère. Quant à Lissa, le chemin artistique qu’elle a choisi est plein d’embuches.
La narration, non linéaire, avec de fréquents retours en arrière, est traitée avec délicatesse et grande justesse. Pas de trémolos mais des notations subtiles, fragilités des instants, élans brisés, déchirements intérieurs, colères parfois… Ce n’est pas noir, c’est lucide. En toile de fond, l’évolution du paysage britannique, avec les changements politiques et les conséquences sociales.
Un roman lumineux grâce à une écriture retenue et sensible, des personnages crédibles et attachants (la mère de Lissa, Sarah, dans la fin de sa vie), une construction littéraire habile qui n’égare pas le lecteur.


On a bien aimé aussi

« Pilote de guerre «  d’Antoine de Saint Exupéry

Ce livre, inspiré par les missions assurées par l’auteur en mai-juin 1940, a été publié en 1942. Il était destiné à convaincre les américains d’entrer dans le conflit qui opposait la France à l’Allemagne. Il voulait montrer que la France mettait toute son énergie dans ce conflit.
C’est en fait une longue réflexion philosophique sur les états d’âmes des pilotes de guerre.
Livre un peu ardu et décevant car on ne retrouve pas la poésie de « Vol de nuit » ou de « Terre des hommes ».

« Mont Everest » de Joseph Peyré

Livre également publié en 1942. Joseph Peyré a fait des études de philosophie (élève d’Alain) puis de droit. Il a travaillé dans le journalisme avec Joseph Kessel et c’est ce dernier qui a incité Joseph Peyré à se lancer dans l’écriture. Avec bonheur puisque Joseph Peyré a écrit avec succès pendant des décennies.
Mont Everest est un roman, mais ce pourrait être un récit tellement on y retrouve les récits ultérieurs des ascensions célèbres dans l’Himalaya.
Roman donc qui relate l’ascension du Mont Everest faite par un groupe un peu disparate d’alpinistes : Mac Pherson, un anglais, Nima, un Sherpa, Jewar Singh, un hindou et enfin Jos Mari Tannenwalder, un guide suisse très réputé. A travers et malgré les difficultés presque insurmontables que rencontrent ces hommes, on voit les désaccords se dessiner. Mac Pherson méprise le Suisse car les Alpes n’ont rien à voir avec l’Himalaya, pense t-il. Plus tard les rivalités se font jour. Quel sera le duo qui fera l’ascension finale ?
Beau livre dans lequel on voit des hommes qui affrontent l’inhumain.

On peut rappeler ici « L’affaire du K2″de Walter Bonatti, paru en 2001.
 « Un ami dînait avec nous, à la veille de son départ pour Katmandou pour tenter l’ascension du Manaslu (8 163m!) Nous avions alors beaucoup parlé de montagne bien sûr, et il avait évoqué cette affaire. Il m’a prêté le livre le lendemain en partant. 
Nous ne l’avons jamais revu.  Il n’était pas bien préparé physiquement pour une telle ascension et il a succombé à la dureté extrême de ces sommets. »

 « L’allure Chanel » de Paul Morand

L’écrivain a transcrit le contenu des entretiens qu’il a eus de longues années durant avec la couturière. L’intérêt est double : d’une part bénéficier de la parfaite maîtrise et de l’élégance de la langue de Paul Morand, auteur aujourd’hui très peu lu tant à cause du rejet que son comportement de sympathisant avec l’ennemi pendant la deuxième guerre mondiale lui a valu qu’à cause du caractère un peu suranné de ses sujets, et d’autre part découvrir une biographie de Chanel par elle-même. L’accent est surtout mis sur les conceptions très novatrices en matière d’habillement de Coco et ce qui en découle, c’est à dire la libération du corps de la femme et donc de son quotidien. C’est évidemment surtout vrai pour la femme très aisée qui peut choisir de s’habiller selon des normes nouvelles qui lui apportent confort et liberté. Coco insiste beaucoup sur l’audace qu’elle a montrée en supprimant corsets, tournures et jupes volumineuses, en raccourcissant les ourlets… et les cheveux. Elle oppose vigoureusement ses choix d’habillement à ceux de Paul Poiret, alors le pape de la mode qui, selon elle « guindait et figeait les silhouettes ». Un autre intérêt de la biographie est dans l’incroyable inventaire des personnalités côtoyées tout au long de sa longue vie (1883-1971), du monde politique au monde artistique. Cependant, cette créatrice assez exceptionnelle, capable de relancer sa maison à plus de 70ans et de revenir au premier rang de la haute couture (après une interruption mystérieuse de 25 ans), était finalement très solitaire et est morte seule dans son somptueux appartement du Ritz. Cette biographie, qui ne dévoile rien de nouveau sur ce personnage si souvent décrit, vaut par le ton très libre et sans fard des propos et des faits rapportés.
Intéressant

« Le cœur battant » de Suzanne Chantal

L’auteure, qui fut l’amie, la confidente, le très fidèle soutien de Josette Clotis, la compagne entre 1932 et 1944, d’André Malraux, raconte les années d’amour intense mais rendu difficile par l’indécision de Malraux. En effet, celui-ci était marié à Clara, écrivaine brillante et femme indomptable. Il ne se résigne pas à divorcer, malgré la naissance de Gauthier puis de Vincent. Leur vie commune, marquée par l’engagement dans la guerre d’Espagne puis dans la Résistance en sera assombrie. Josette Clotis mourra en 1944, happée par un train en gare de Saint-Chamant. André Malraux écrira : « la mort de la femme aimée, c’est la foudre ».
Ce livre vaut surtout par l’éclairage qu’il donne sur la personnalité de Malraux, toujours emporté dans l’engagement et l’action mais peu concerné par les difficultés que peut rencontrer la femme qui l’aime et que, a priori, il aime aussi.  Il est aussi intéressant par ce qu’il décrit de l’engagement dans la guerre d’Espagne et de la lutte des Républicains, comme aussi des années de combat dans la Résistance.

 « Petits secrets, grands mensonges » de Liane Moriarty

Un très agréable moment de lecture pour qui aime la vivacité, l’entrain et la capacité de restitution du quotidien des séries américaines ! En effet, le livre de Liane Moriarty nous entraîne dans le même galop que « Desperate housewives » et ses personnages féminins typées par les diktats typiquement américains de la jeune bourgeoisie riche : assurer coûte que coûte la réussite scolaire de ses bambins  forcément surdoués !), établir à grands coups de réception son statut social, montrer son altruisme par sa vie associative, sans oublier d’être l’épouse parfaite, même s’il faut cacher des secrets honteux. Et puis il y a les imprévus, les grains de sable qui enrayent le bon fonctionnent du scénario prévu. Il y a la jeune mère célibataire, Jane, qui interroge chacune sur son mode de vie, Madelin qui voit bien les failles du système… Et puis il y a, et ce n’est pas la moindre qualité de la construction du livre que de maintenir le suspense, le meurtre à peine évoqué puis de plus en plus prégnant qui transforme la chronique sociale en thriller haletant. La chute verra une recomposition totale de la structure du groupe.
Liane Moriarty a si bien construit son livre qu’une série américaine en a été aussitôt tirée qui fait aujourd’hui les délices des spectateurs français (avec Nicole Kidman !!). Lecture très distrayante, addictive par l’intrigue, intéressante par une certaine richesse psychologique.

« Berta Isla » de Javier Marias

Le livre est construit comme un thriller évolué avec une histoire compliquée, racontée au fil des chapitres par différents personnages ; ils ont bien sûr des versions différentes des mêmes faits compliqués. L’intrigue met en jeu le M16 (service secret britannique), un héros surdoué en langues, devenu espion malgré lui, sa femme résiliente et résistante, et une cohorte d’officiels britanniques plus ou moins fourbes…
Une histoire de trahisons, de fausses trahisons… très bien écrite, parsemée de morceaux de bravoure littéraire réellement bien construits, un brin de pédantisme exigeant du lecteur de connaitre le colonel Chabert, Shakespeare, et beaucoup de T.S.Eliot… Mais le grand mérite de ce livre de 600 pages est de ne jamais relâcher l’attention du lecteur avant la fin.

« Les falaises de marbre » d’Ernst Junger

Principale qualité : assez court. Reconnu comme une œuvre majeure de la littérature : comme quoi tout le monde peut se tromper ! Est mis en parallèle avec « Le désert des tartares » de Buzzati et « Le rivage des syrtes » de Gracq. On dit que c’est très bien écrit. On croit lire un conte pour enfant : le grand Forestier  fait penser au grand méchant loup !  Disons que ça a vieilli.

« Demande à la poussière » de John Fante

Ce roman passe pour être le meilleur de cet écrivain américain du milieu du siècle dernier. Intrigue simple : une passion amoureuse non partagée entre un écrivain débutant et une jeune femme très belle, serveuse dans un bar, mais qui se drogue. Sous la passion violente de l’écrivain, on soupçonne la recherche d’une héroïne pour son prochain roman. Rassurez vous, tout se termine très mal, par dissolution de l’héroïne dans le désert californien, si vous voulez en savoir plus, demandez à la poussière !
NB : une critique avait déjà été faite dans nos précédents cafés littéraires, dotant ce livre d’un coup de cœur !