2020 – 2021

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Café littéraire de novembre 2020
Nos coups de cœur

«  Ce qu’il faut de nuit » de Laurent Petitmangin, 1er roman

C’est un récit bouleversant. La détresse de ce père qui assiste peu à peu à ce qu’il n’imaginait même pas un instant pour son gamin. La drogue, l’alcool , pourquoi pas, mais ça, c’est ce qui pouvait arriver de plus abominable. Et pourtant, l’amour qu’il éprouve pour lui est au-delà de cet affront.
L’Est de la France, la Lorraine, du coté de Nancy. Les samedis au foot pour voir évoluer le fiston, Fus, pour Futsball, « À la luxo ». La section locale du PS, en décrépitude. D’entrée on a une saveur sociale, populaire ou politique en bouche, même si ce n’est pas vraiment le sujet, plutôt la toile de fond. Le père tient la parole, et il ne la lâchera pas tout le long du récit, un point de vue avec des angles morts forcément, dont l’auteur saura jouer dans sa narration. Mais le père est tellement fort pour aimer ses petits depuis que la « Moman » les a quittés, vaincue par un crabe banal qu’il réussit à leur créer des moments de  tendresse et de partage comme ces vacances en camping au bord de la Moselle :
« Ils étaient beaux mes deux fils, assis à cette table de camping, Fus déjà grand et sec, Gillou encore rond, une bonne bouille qui prenait son temps pour grandir. Ils étaient assis dos à la Moselle, et j’avais sous mes yeux la plus belle vue du monde ».
On ressent d’autant plus les liens quand ils se brisent, avec la blessure qu’ils nous infligent, comme pour mieux nous faire imaginer celles des vrais acteurs. Parce que ça finira pas bien cette histoire, on le savait. Il y a une bonne nouvelle au final pour le lecteur, il ne s’agit que d’un roman, un premier plus précisément. On peut sécher ses larmes C’est un livre qu’on a du mal à lâcher.  On espère qu’il y en aura d’autres !

« Impossible »  d’Erri de Luca

Nous sommes en Italie dans la région montagneuse des Dolomites. Sur un sentier escarpé, un homme plutôt âgé chute dans le vide, au passage d’une « Vire » (replat étroit sur une paroi verticale). A cent mètres derrière lui, un autre homme tout aussi âgé, donne l’alerte. Malheureusement, celui qui est tombé n’a pas survécu à cette chute vertigineuse.
Or, ces deux hommes se connaissaient dans le passé. En effet, il y a 40 ans ils furent amis et engagés politiquement au sein d’une organisation révolutionnaire clandestine. Mais le premier, s’avéra être un traître dans l’organisation. Pour acheter sa liberté, il dénonça tous ses camarades y compris le suspect.
Alors, question : cette rencontre, 40 ans après, au détour d’un sentier abrupt est-ce une simple coïncidence ou bien un traquenard savamment orchestré ? C’est ce que cherche à savoir un jeune magistrat dépêché sur cette affaire.
Ce roman est une forme de huis clos où nous assistons très vite à l’interrogatoire du témoin devenant suspect. L’entretien avec ce jeune magistrat zélé et de plus en plus offensif, est une lutte acharnée d’une tension extrême. Il cherche à précipiter le suspect dans des pièges tendus, mais ce dernier, malin, jouant avec les mots, menant la danse par sa sagesse et sa maturité, ne se laisse pas faire. Comme au théâtre, les joutes fusent. Le jeune magistrat, représentant l’État, veut gagner coûte que coûte. Peu importe comment les faits se sont réellement déroulés, si l’on arrive à une vérité procédurale. Il croit viscéralement en la justice. C’est glacial !!!!!
En détention provisoire, le suspect se retrouve au calme dans sa cellule où il prend le temps de réfléchir. Serein mais déterminé il écrit à son « amoureuse » des lettres pleines de sensibilité.
La forme du récit est originale. Les pages relatant l’interrogatoire présentent une typographie policière, comme saisie à la machine à écrire par un greffier. Celles où le suspect s’adresse à sa bien-aimée sont d’une typographie italique.
Erri de Luca fait appel à ses expériences personnelles et à ses passions pour construire son œuvre. Ici, dans ce roman, il associe son passé d’activiste politique à la montagne dont il est un pratiquant chevronné, pour livrer une  réflexion sur la fraternité, sur l’engagement révolutionnaire, sur l’IMPOSSIBLE vengeance d’une trahison liée à un temps révolu.
Chères amies lectrices et chers amis lecteurs, vous ne pourrez pas vous « contenter » de lire ce roman une ou deux fois, c’est IMPOSSIBLE, car des réflexions nouvelles surgissent à chaque lecture.

 

« Un cheval entre dans un bar » de David Grossman

La lecture du magnifique ouvrage de David Grossman « Une femme fuyant l’annonce » et l’unanimité des appréciations positives recueillies lors de sa présentation au cercle « Lecture et Rencontre » m’ont incitée à découvrir une autre de ses œuvres.
Voici donc « Un cheval entre dans un bar », court récit (228 pages), en même temps drôle, plein de dérision lucide, émouvant, poignant même, évoluant entre la réalité et l’inconscient, où les sentiments forts côtoient les actes irraisonnés, bref, un  livre qui entérine la position d’auteur de premier plan de David Grossman.
Un club miteux dans une petite ville côtière, Netanya, en Israël. Sur scène, un « show man », du moins présenté comme tel, Dovalé G. Il débite des plaisanteries douteuses, salaces parfois, raconte des histoires sans queue ni tête, livre des confidences familiales qui déconcertent le public. Un public insolite et mélangé, curieux entré un peu par hasard, motards, couples, femmes seules… Un public qui rit quelquefois mais aussi s’agace aux  insinuations choquantes de Dovalé et le dit, s’étonne des confidences du comique qui exhume des souvenirs grinçants, perturbants, et,  entre réprobation devant la crudité des fragments de vie exposés et incompréhension devant la logorrhée de Dovalé, finit par s’ennuyer et commence à quitter la salle. Mais certains, animés par un sentiment de compassion ou plutôt d’humaine solidarité restent. Les humains sont divers…
Et puis, au fond de la salle, il y a un homme âgé, le juge Avishaï Lazar, invité par Dovalé à son spectacle. Il l’a connu enfant quand on est venu lui annoncer la mort d’un de ses parents sans lui dire lequel. Et Avishai ne l’a alors pas aidé ni même soutenu. Peut-être, Dovalé, va-t-il, à travers les évocations brutales mais aussi bouleversantes de son passé, donner à Avishai l’occasion de lui apporter le réconfort qui lui a manqué, peut-être aussi en s’exposant ainsi, Dovalé peut-il trouver la paix.
Un récit puissant par son style qui alterne descriptif, dialogues, apartés, ce qui induit une lecture sans respiration, vivante et vibrante. Original aussi par le resserrement de l’action sur le personnage de Dovalé  et la reconstitution de son histoire par l’intermédiaire de son show. Et en même temps, humour, dérision, émotion.

 

« Là où chantent les écrevisses »  de Delia Owens

Delia Owens, née en Géorgie, est diplômée en zoologie et biologie. Elle a déjà publié trois ouvrages consacrés à la nature et aux animaux. Ceci est son premier roman.
Nous sommes en Caroline du Nord, en bordure de l’Atlantique, région où l’eau est souveraine : l’océan, les marais, les bras de mer, les rivières…Là vit Kya, petite fille de 7 ans, avec ses parents et Jodie le plus jeune de ses frères. La vie est très dure, le père est alcoolique, il frappe sa femme. Et un matin, Ma s’en va. Quelques jours plus tard, Jodie qui n’en peut plus de cette vie part lui aussi. Kya se retrouve toute seule avec ce père. Ce livre est donc l’histoire de cette toute petite fille qui, malgré un grand chagrin, va assumer toutes les tâches de la maison, y compris celle de financer l’achat des biens de première nécessité après que son père ait lui aussi disparu définitivement. Elle va trouver sa subsistance dans cet océan qu’elle connaît si bien. Elle récolte moules et huîtres qu’elle vend. Avec sa petite barque à moteur, elle sillonne tous les bras de mer et se passionne pour les coquillages, les insectes et les fleurs. Elle acquiert une grande connaissance scientifique qui sera plus tard reconnue. Mais elle vit dans une  solitude très douloureuse. Elle fera quelques belles rencontres mais ne se méfiera pas assez d’un garçon quand il lui fera des promesses illusoires.
Ce livre  bouleversant est un hymne à la solitude, au courage et à la nature sauvage.

 

« 10 heures et demie du soir en été « de Marguerite Duras

Retrouver l’écriture de Marguerite Duras, un vrai plaisir. Écriture remarquablement efficiente qui stimule notre imagination dans ce scénario  triangulaire classique mis en scène dans ce petit roman. Récit étrange, envoûtant et amer.
 Un couple de touristes français, Pierre et Maria  voyagent en Espagne avec leur petite fille Judith et Claire une jeune femme,  belle et amicale, secrètement amoureuse de Pierre. On pressent que c’est elle l’élément qui va faire vaciller le couple qui s’éloigne et se perd. Maria,elle, se perd dans l’alcool et la manzanilla, Pierre dans la désillusion de son amour perdu. Et Maria observe ces deux amants qui se guettent, se cherchent et, probablement, consumeront leurs amours à Madrid. L’action se déroule dans un village où un crime passionnel  vient d’être commis. Un certain Rodrigo Paestra vient d’assassiner sa jeune épouse et son amant. Depuis, l’homme se cache et la police est à ses trousses. Dans ce village envahi par les touristes déroutés par l’orage qui s’abat sur la région, chacun se réfugie dans l’hôtel pris d’assaut. On dort à même le sol, dans les couloirs. Mais pendant cette nuit, Maria, torturée par la pensée de Pierre et Claire ensemble, (« l’ont-ils fait ? ») ne dort pas ; elle aperçoit l’ombre de Rodrigo Paestra…
Et ainsi le roman se profile : sur les routes de vacances, un couple, un enfant, une femme et un criminel recherché. On se noie dans les verres de manzanilla, on s’effleure sur les balcons, on se dit qu’on s’aime en pleurant, et on perd la vie dans les champs de blé. Beau et étrange roman, insaisissable presque, mais incontournable aussi.

 

« Âme brisée »*  de Akira Mizubayashi, écrit en français                           Prix des libraires 2020

Petit bijou de livre d’une écriture très délicate et dépouillée. Sa construction est classique, jusqu’à en paraître  simple pour un récit profond où se mêlent  histoire, musique, mémoire, filiation, poésie, résilience. On lit une belle histoire sur le pouvoir de la musique et l’univers du violon ; lecture douce et apaisante avec des émotions tout en retenue.
1938 conflit sino japonais. Yu professeur d’anglais, passionné de musique classique occidental a constitué un quatuor à cordes avec 3 étudiants chinois restés au Japon malgré la guerre. Ils répètent au centre culturel de Tokyo, Rosamunde, quatuor à cordes de Schubert, lorsque 5 soldats viennent les arrêter. Ces musiciens sont soupçonnés de comploter contre le pays. Yu a juste le temps de cacher dans une armoire son fils Rei âgé de 11 ans qui assiste à la répétition. Le violon de Yu est écrasé avec acharnement par un de ces soldats. C’est un très beau violon de 1837. Le lieutenant Kurokami venu arrêter ces  hommes trouve Rei dans l’armoire, il lui laisse la vie sauve, et lui remet le violon brisé. Kurokami est mélomane. Rei orphelin est adopté par un couple français les Maillard, il deviendra Jacques Maillard. Jacques devient luthier et dédiera sa vie à la restauration de ce violon. Il est un luthier de renom. Soixante plus tard il offrira ce violon à la petite fille du lieutenant Kurokami, violoniste célèbre pour un concert 67 ans plus tard…
*l’âme d’un violon est une petite pièce de bois qui transmet les vibrations de l’instrument.

 

« De pierre et d’os » de Bérengère Cournut

La vie des Inuits : leur famille, leur croyance, les histoires qu’ils se  racontent.
Un soir la banquise se fend séparant Uqsuralik de sa famille. Il lui faut survivre par ses propres moyens dans le froid et la solitude.  Elle chasse le phoque, se construit un igloo. Exténuée, elle finit par rencontrer d’autres nomades qui la sauvent et se joint à eux. On découvre ces familles qui vivent au gré des saisons, leur relation et leur mode de vie.
Pour Uqsuralik c’est un voyage initiatique où elle découvre la sociabilité mais aussi la cruauté, où elle grandit, devient femme avec désir de maternité. Expérience chamanique avec son second mari.
Ce roman est un voyage dans les fjords et la toundra au gré des saisons au plus près du monde animal qui permet de se nourrir, le végétal n’existe pas.
Magnifique voyage dans ce monde du grand nord que nous offre l’auteur, qui nous fait découvrir ce peuple chasseur et pêcheur empreint de spiritualité. 

 

On a bien aimé aussi

« Le journal d’une femme en blanc » d’André Soubiran, Tome 1

Les rayonnages de la SLL sont une formidable ressource de lecture et plus encore en ces temps de confinement ! J’y ai découvert un ouvrage qui, en son temps, début 1960, avait suscité beaucoup d’émotion entre désapprobation et adhésion.
Claude, étudiante en médecine, termine sa formation par un « stage interné » en gynécologie, dans un grand hôpital de la banlieue parisienne. Elle a choisi ce stage parce qu’elle veut permettre aux femmes de maîtriser leur fécondité et de devenir plus indépendantes des hommes. Mais la loi du 31 Juillet 1920 interdisant la promulgation et la diffusion de l’information sur les moyens contraceptifs est toujours en vigueur. Claude, bouleversée par les conséquences dramatiques des grossesses non voulues, va se battre pour aider les femmes, se consacrant toute entière à ce combat au risque de renoncer à sa vie sentimentale, et d’encourir des sanctions professionnelles voire judiciaires.
Un roman, peut-être démodé par l’académisme de son style et le manichéisme des personnages, mais très éclairant sur le courage qu’il a fallu à des personnages comme Claude pour faire avancer une société encore ligotée par des principes moraux et religieux incontournables. Une œuvre utile en son temps, et qui peut l’être aujourd’hui où on craint de voir ressurgir l’oppression exercée sur les femmes.

 

« Le discours » de Fabrice Caro

Ce court roman a été écrit par un auteur de bandes dessinées, bien connu des amateurs, Fabcaro, qui, en troquant son crayon pour la plume, n’a pas abandonné son esprit incisif, humoristique, lucide et tendre !
Adrien, quadragénaire un peu désabusé, déboussolé par le départ de sa compagne, en proie à un état dépressif, au cours du repas hebdomadaire familial, se voit proposer par son futur beau-frère de prononcer un « petit » discours pour le mariage de sa sœur. Mais comment pourrait-il le faire alors qu’il est tout occupé par l’obsession de faire revenir son ex, et que, pour l’heure, il n’arrive pas à trouver la bonne formule de sms pour se manifester à ses yeux ! Mais il ne veut surtout pas faire de peine à sa famille…
Une suite de propos caustiques sur lui-même, son indécision, sa pusillanimité, des digressions désopilantes sur les usages bourgeois et les obligations sociales, un regard acéré sur la relation amoureuse, des allers et retours hilarants sur les solutions qu’il pourrait trouver pour ramener l’infidèle, bref une lecture jouissive que l’on poursuit dans le rire constant mais non dépourvue d’émotion tant Adrien est touchant et finalement pas si différent de nous dans ses doutes et ses risqués essais de changer le cours des choses.
Un très bref et bien léger ouvrage mais un très bon moment de lecture.

 

« Paris, mille vies » de Laurent Gaudé

Un soir de juillet sur le parvis de la gare Montparnasse, le narrateur est interpellé par un individu : Qui es-tu, toi ? Le narrateur va alors suivre cet individu dans une longue déambulation dans Paris. D’abord il voit des jeunes attablés à une terrasse, puis peu à peu la nuit gagne et Paris se vide. La déambulation continue passant d’un souvenir à un autre. Là, une plaque au coin d’une rue évoquant un soldat tombé en août 1944, puis on rencontre François Villon dans le Quartier Latin et plus loin Hugo, Verlaine. Tous les hommes qui ont vécu là se pressent dans la mémoire du narrateur.
Un récit entre rêve et réalité où le fantastique est bien présent. Et bien sûr la belle écriture de Laurent Gaudé. On le suit sans interruption dans sa déambulation à travers Paris au travers des âges.

 

« L’autre Rimbaud » de David Le Bailly

David Le Bailly, journaliste, est impressionné par Pierre Michon auteur de « vies minuscules », qui s’exprimait sur France Culture et révélait avoir le projet d’écrire sur Frédéric Rimbaud, frère du poète, inconnu du public et aussi maudit que son illustre frère.
Projet abandonné et repris par David Le Bailly qui trouve une empathie pour cet homme de l’ombre, ce  poissard, moins fortuné intellectuellement qu’Arthur et qui va affronter différemment de lui la vie de mal aimé.
Mal aimé par son père de colonel qui a abandonné sa mère et le renie dans son désir de briller à la guerre,
Mal aimé par sa mère femme acariâtre et frustrée qui va se mettre en travers de ses projets, les plus légitimes : reprendre l’exploitation agricole familiale, se marier avec Blanche Justin, jeune fille considérée de « basse extraction » …
Mal aimé par sa sœur Isabelle qui va capter l’héritage intellectuel d’Arthur Rimbaud et le déshériter.
Il finit comme conducteur de l’omnibus d’Attigny, dans la plus grande obscurité, il est même effacé de la photo de première communion qui va promouvoir son illustre frère.
Ce livre montre une vie provinciale faite de rapacité et d’indifférence, d’où seuls les caractères extrêmes peuvent sortir indemnes.

 

« Le Clou » de Zang Yueran

Premier roman, édité en France, de Zang Yueran, née dans les années 80 dans la province du Shandong.  Elle est une des voix les plus prometteuses de la littérature chinoise d’aujourd’hui
Li Jiaqui et Cheng Gong, inséparables durant l’enfance et l’adolescence se retrouvent après des années sans nouvelles. Ils ont la trentaine, cabossés l’un et l’autre par la vie et vont dans une confession, où chacun s’exprime à la première personne, évoquer les épisodes de leurs vies respectives, et les destinées de leurs deux familles.
Souvenirs et réminiscences sur 3 générations, celle des grands-parents, pionniers communistes combattant le Kuomintang, puis médecins dans la nouvelle Chine de Mao, parents nés juste avant la révolution culturelle de 1966 à 1976, et la leur, celle du boom économique capitaliste.
Le thriller de l’intime initial se mue en thriller tout court, avec au cœur le mystère sur ce qu’est advenu l’un des grands-pères en 1967, tragédie qui lie les 2 familles, et les ronge.
Roman passionnant et ambitieux dans son questionnement sur le temps et sur la mémoire d’une nation, « Le Clou » du titre a un rapport avec ce passé douloureux mais est aussi comme un clou planté dans le présent et difficile à enlever et douloureux à ignorer.

 

« La commode aux tiroirs de couleur » d’Olivia Ruiz

La narratrice vient d’hériter de son « abuela » (grand-mère en espagnol) la fameuse commode aux tiroirs de couleur. Elle détient ainsi les non-dits et secrets de famille cachés à l’intérieur. La commode est remplie des vies de quatre générations de femmes franches, très différentes qui formeront son arbre généalogique. (Comme dans les « cœurs cousus » emplis de secrets des Roses fauves de Carole Martinez , cachés dans l’armoire de Lola). En une nuit, c’est le temps qu’il lui faudra pour ouvrir chacun des tiroirs, elle découvrira une collection d’objets emblématiques. Chaque « chapitre-tiroir » lui confiera un souvenir, une parole libérée et dévoilera un pan de son passé, permettant à la jeune femme de découvrir ses origines et de construire son identité grâce à la mémoire familiale. Cette saga familiale émouvante n’en est pas moins colorée, en partie grâce aux expressions en langue espagnole qui font vibrer les dialogues.
C’est aussi un roman sur la transmission, l’exil et le déracinement  car l’abuela fut contrainte avec ses sœurs de fuir l’Espagne franquiste lors de l’exode républicain en 1939.
Comme dans le roman de Carole Martinez, il s’agit de retracer les origines d’une lignée de femmes  espagnoles sur quatre générations d’après des traces soigneusement cachées par les aïeules.

 

« L’histoire du fils » de   Marie Hélène Lafon,

Le fils, c’est André. De père inconnu et de mère « à double fond ». La mère, c’est Gabrielle
André est élevé par Hélène, la sœur de Gabrielle, et son mari. Il grandit au milieu de ses cousines. Chaque été, il retrouve Gabrielle qui vient passer ses vacances en famille.
Entre Figeac, dans le Lot, Chanterelle ou Aurillac, dans le Cantal, et Paris, « l’histoire du fils » sonde le cœur d’une famille éclatée. André ne saura rien de son père jusqu’à son mariage. Il ratera plusieurs rendez-vous avec son père et c’est finalement Antoine, son fils  qui bouclera la boucle en retrouvant son grand-père. Gabrielle fera des apparitions en pointillés dans la vie d’André. Son oncle et sa tante lui offriront généreusement un foyer accueillant alors que sa mère leur à littéralement fait « un quatrième enfant dans le dos ». L’histoire débutée en 1908  se termine aujourd’hui  et en balayant plus d’un siècle nous raconte les épisodes les plus marquants de cette famille bourgeoise sans oublier la peinture sociale de l’époque. Le portrait « en creux et en manque » de la mère absente est aussi intéressant que la vie du fils.
Un livre où l’on aime se plonger .

 

« Le 7ème jour » de Yu Hua

Le narrateur Yan Fei vient de mourir dans une explosion. Il est chez lui quand la morgue l’appelle pour lui dire qu’il est en retard pour sa crémation. Il revêt sa tenue mortuaire et part au funérarium. Arrivé là-bas il tombe d’abord sur les VIP qui ont déjà de riches sépultures et attendent leur tour dans des fauteuils, en devisant ; ceux qui n’ont pas de sépultures attendent sur des chaises leur tour d’être appelés… N’ayant ni sépulture, ni urne, Yan Fei commence son errance parmi les morts.  Il rencontre des personnes qui ont fait partie de sa vie et se remémore au fil de ces rencontres son histoire dans le monde des vivants. Cette errance va symboliquement durer sept jours.
On est dans un conte fantastique, poétique. Certaines pages semblent sortir d’un roman de  Boris Vian. Le réalisme du monde des vivants est bien là aussi avec sa critique sociale et politique de la Chine : corruption, pauvreté, détresse sociale, trafic d’organes pour survivre…
Livre très singulier où l’on traverse sans morbidité le monde des vivants et celui des morts séparés par un voile ténu. Roman paradoxalement doux et délicat.

 

Café littéraire d’octobre 2020
Nos coups de cœur

«  Buveurs de vent », de Franck Bouysse

L’histoire de « Buveurs de vent », le 9ème roman de Franck Bouysse se situe au cœur du Massif Central dans la vallée du « Gour noir ».
A la fois, une enclave territoriale et un destin tout tracé pour ses habitants : travailler pour la centrale électrique, le barrage qui l’alimente ou les carrières que possède Joyce, le tyran au sang froid.
Souverain en son royaume, ce mégalomane a baptisé de son nom toutes les rues de la ville. Il a épousé la plus belle fille du coin, il a des espions partout et le shérif à sa botte….Les habitants résignés vivent sous la terreur.
Mais « Buveurs de vent » est avant tout un récit lumineux des liens indéfectibles unissant une fratrie de trois frères et une sœur :      
-Marc, l’aîné féru de littérature qui lit en cachette de son père sous peine de fouet en guise de mot.
-Mabel (Jean), jeune fille libre, sensuelle et d’une grande beauté.
-Matthieu, l’amoureux de la nature.
– et Luc, le cadet, un simplet déscolarisé, naïf et incomplet qui se réfugie dans l’île au trésor de Stevenson en se prenant pour Jim Hawkins.
Assoiffés de liberté et de frissons, ils se rendent tous les soirs au Viaduc, suspendus au bout d’une corde au-dessus de la rivière afin de sentir les vibrations du train et afin, surtout, de fuir l’ambiance délétère qui règne dans la maison familiale. Entre une mère bigote (les noms des enfants rappellent ceux des quatre évangélistes) et un père taiseux toujours prêt à dégainer le ceinturon pour dresser sa progéniture….
Ce Viaduc qui sépare les deux rives de cette rivière représente le passage entre nos vies et le monde de pierre, d’eau et de vent de l’écrivain, pareil à ces contes mêlant la légende au réel.
Franck Bouysse nous fait pénétrer dans cette vallée où la soif d’amour et de liberté affronte la haine et le mal.
Toute la question est de savoir comment « déboulonner » cet édifice puissant, comment introduire ce grain de sable qui va enrayer le processus ???????…..
J’ai été charmé par le titre, original et poétique. Titre aérien qui contraste avec la photo noire et lugubre ne présageant rien de bon !!!
C’est un roman sombre porté par une écriture flamboyante. Chaque phrase est travaillée, ciselée en un récit d’une poésie envoûtante en forme de conte.
C’est du Bouysse !!!!! On accompagne avec frissons et délices le chemin semé d’embûches des quatre enfants dans une histoire à la frontière du conte et de l’étrange illuminée par la puissance de cet amour fraternel.
Hymne à la liberté et à l’insoumission.

On a bien aimé aussi

« Les roses fauves» de Carole Martinez (auteur de quatre romans dont Le cœur cousu et Du domaine des Murmures -prix Goncourt des Lycéens 2011-).
«Peu après la sortie de mon premier roman, Le cœur cousu, une lectrice m’a raconté une coutume espagnole dont j’ignorais l’existence : dans la sierra andalouse où étaient nées ses aïeules, quand une femme sentait la mort venir, elle brodait un coussin en forme de cœur qu’elle bourrait de bouts de papier sur lesquels étaient écrits ses secrets. À sa mort, sa fille aînée en héritait avec l’interdiction absolue de l’ouvrir. J’ai métamorphosé cette lectrice en personnage.
Lola vit seule au-dessus du bureau de poste où elle travaille, elle se dit comblée par son jardin. Dans son portefeuille, on ne trouve que des photos de ses fleurs et, dans sa chambre, trône une armoire de noces pleine des cœurs en tissu des femmes de sa lignée espagnole. Lola se demande si elle est faite de l’histoire familiale que ces cœurs interdits contiennent et dont elle ne sait rien. Sommes-nous écrits par ceux qui nous ont précédés?
Il faudrait déchirer ces cœurs pour le savoir…» C. M.

La trame de ce roman est bien trouvée et donne envie d’entrer dans l’histoire. Mais ce n’est pas une histoire, mais des histoires qui composent le roman.  On perd alors pied, on est dérouté.

Cependant, le lecteur est magiquement happé probablement par le caractère onirique, étrange, fantastique de celui-ci. Il faut accepter de se perdre dans ce roman très singulier.

Revenons à l’histoire. L’auteure se met en scène avec le personnage d’une narratrice qui se consacre à l’écriture dans un petit village breton. Elle va imaginer devenir l’amie de Lola, postière, femme rigide et boiteuse, héritière d’une longue lignée de femmes espagnoles. Elles vont toutes deux découvrir le contenu du cœur en tissus de son arrière grand’mère dont la destinée hantera les générations suivantes. Des graines contenues dans le cœur sont alors plantées dans le jardin de Lola. Elles vont devenir envahissantes, incontrôlables et donner naissance aux « Roses fauves » d’où le titre du roman. Les roses seront le fil conducteur des différentes parties du récit. Des roses magiques, voraces, annonciatrices de plaisirs charnels mais aussi de mort.
Outre les états d’âme de l’auteur face à l’écriture de son roman, viennent se glisser l’histoire d’amour de Pierre et Marie au moment de la Guerre de 14 et celle de Lola avec un acteur qui joue le rôle de ce Pierre dans un film tourné dans le village.
Pas toujours facile de tirer la substance de ces différents récits ! Le rêve, le songe, font passer habilement de l’un à l’autre. « Ai-je rêvé ? Ces êtres sont-ils ceux que je promène dans ma poche ? Est-il possible que les lieux gardent le souvenir des événements dont ils ont été le théâtre ? »

Il faut passer  au-dessus des obstacles de la construction du livre parce que Carole Martinez est une conteuse. Elle fait un savant équilibre entre le réel et l’imaginaire. Son style est tour à tour onirique, poétique, incisif, troublant. Son écriture est autant élégante que puissante.

 « Comme un empire dans un empire » d’Alice Zeniter

Un ouvrage dense, compact, plutôt épais, près de 400pages, et…assez déconcertant pour qui, comme moi, gardait en mémoire l’intensité de l’émotion et la perturbante réminiscence qu’avait provoquées la lecture de « L’art de perdre ». Là, c’est d’une toute autre époque dont il s’agit, aujourd’hui et peut-être demain…

Le livre débute à l’hiver 2019. Dans la première partie, intitulée introduction, deux personnages :
L, Leila, d’origine arabe, est hackeuse. Entendons par là, qu’elle est une spécialiste d’informatique, capable de contourner les protections des logiciels et d’ainsi pirater les ordinateurs ou, du moins, de modifier certains programmes. Elle agit dans un but politique pour tenter de changer un système dont la puissance empêche l’émergence d’alternatives. Elle profite aussi de ses compétences pour aider, moyennant rémunération, des femmes cyber harcelées. Elle représente le monde « du dedans » où se côtoient, virtuellement, des gens, jeunes généralement, performants en techniques informatiques et qui, en en utilisant toutes les ressources, s’apprêtent à changer le monde où, du moins, en rêvent, en ciblant leurs attaques sur des cibles particulières, pour L la fachosphère. L a vu le début des « Anonymous ». Avec son compagnon, Elias, qui, malgré ses capacités hors normes en piratage, déteste les objets connectés et fait fonctionner ses appareils avec des bouts de ficelle, elle en a vu la fin, mais l’un et l’autre persistent dans leur croisade.
Antoine est l’assistant parlementaire d’un député socialiste souvent en désaccord avec son parti mais qui se fait un point d’honneur d’y être resté. Antoine est de gauche, par atavisme familial, un milieu modeste, la classe moyenne c’est-à-dire « pas du tout un juste milieu mais le fait d’être toujours le riche des pauvres et le pauvre des riches ». Antoine, qui avait des « facilités » a fait une khâgne parisienne, découvert un milieu social supérieur au sien, s’y est tant bien que mal intégré et fait partie du monde du dehors.

La deuxième partie, intitulée développement va voir se rencontrer L et Antoine. On est alors en plein dans la période trouble de l’hiver 2019.  L vit dans la crainte d’être arrêtée pour ses activités illégales de hackeuse puisqu’Elias a été incarcéré pour avoir piraté une grande société de surveillance informatique. Elle rencontre Antoine au cours d’une soirée à laquelle elle ne voulait pas assister mais comme souvent les circonstances l’entrainent. Antoine a pour mission de suivre le mouvement des gilets jaunes mais sa préoccupation tenace est ailleurs, il veut écrire un livre sur la guerre d’Espagne sous un angle nouveau. L’un et l’autre sont mal dans leur dedans et dans leur dehors. Dans cette longue partie, des souvenirs, des rencontres, mais aussi des longues descriptions très factuelles, techniques informatiques, actions de piratages, séances parlementaires … vont construire la relation mi- connivence  mi-amoureuse entre L et Antoine, sur fond de période chaotique, mouvante  où ne se dessinent pas de lignes claires d’avenir mais,  où, plutôt se posent des questionnements sans réponses solides.

Une brève troisième partie, Suspension, voit L. et Antoine vivre ensemble toujours dans le climat assez délétère de leur mutuelle incertitude jusqu’à ce que L s’effondre dans une espèce de dépression presque larvaire, kafkaïenne pense Antoine.

Changement de lieu, d’entourage humain dans la quatrième partie, Dénouement où L., conduite par Antoine, rejoint une communauté «  la vieille ferme » animée par un ami d’Antoine, Xavier, qui s’efforce de vivre en autarcie, une ZAD en quelque sorte, où un « permanent » Kedriss, l’aide à se reprendre. Cependant, pas de changement de vie pour Antoine et L. quand ils quitteront, car ils retourneront à Paris, la vieille ferme mais un éclaircissement sur leur futur. Pour elle, le retour aux abysses du dedans, « elle se remettra à lancer des actions d’une autre envergure, de celles qui séisment des continents numériques ». Pour lui, il a raconté le livre qu’il voulait écrire et il en conclut que peut-être il est «  fondamentalement un élève… fait pour apprendre et… incapable de créer ».
Un roman, comme je l’ai déjà dit, dense où sont ouverts les thèmes très actuels de nos sociétés en particulier l’omni présence de l’informatique avec les possibilités, peut-être effrayantes ou peut-être salutaires qu’elle ouvre, fin du secret des plans politiques, économiques, stratégiques, en même temps ouverture au monde par les réseaux sociaux et isolement des individus par la virtualité de leur communication. Plus spécifiques à l’époque décrite par le roman, le mouvement des gilets jaunes, la construction de sociétés à l’écart de la consommation, le vacillement des convictions politiques. Alice Zeniter entre dans ces problématiques avec une documentation impressionnante. C’est pour moi la force et, un peu, la faiblesse de l’ouvrage. La force parce qu’on est (presque)obligé de s’attacher à la description de l’univers « du dedans » puisque l’actualité nous en découvre les rôles au quotidien, la faiblesse parce qu’on perd en émotion, en chair en quelque sorte. Pourtant à y réfléchir, Zeniter nous donne bien une image miroir de notre société en particulier de « l’infosphère ». Et puis elle le fait avec son écriture maîtrisée, changeante au fil des situations mais toujours rigoureuse, avec le brio de ses observations mordantes, avec les notes percutantes de son humour froid.
En conclusion, pour moi un livre important, qui me confirme le talent d’écrivaine d’Alice Zeniter capable de passer des personnages bouleversants de « l’Art de perdre » au monde moins émotionnel mais tout aussi réel de « comme un empire dans un empire »

 

Café littéraire de septembre 2020
Nos coups de cœur

« Les couleurs de l’incendie » de Pierre Lemaître, 2ème roman d’une trilogie

Nous sommes en février 1927, le Tout Paris assiste aux obsèques du richissime banquier « Marcel Péricourt ». Certains journaux avaient titré : « une emblème de l’économie française vient de s’éteindre ». Sa fille Madeleine doit prendre la tête de cet empire financier dont elle est la seule héritière. Mais le destin lui dicte une autre voie….Elle doit s’occuper de son fils lourdement handicapé.
La crise de 1929 arrive à grands pas, tous les coups bas sont permis et touchent tous les secteurs : politique, économique, bancaire, journalistique, industriel…
Trahisons, lâchetés, mensonges, manigances, médiocrités en tous genres sont à l’honneur. Une course à l’argent et au pouvoir !!! Comme des charognards tournant autour de leur proie, le Fondé de pouvoir de la banque et le frère du défunt montent un stratagème pour voler l’héritage de Madeleine. Du jour au lendemain, elle se retrouve ruinée, blessée, trahie sur le chemin du déclassement.
Avec une force de volonté surprenante, elle va se battre pour sauver son honneur et celui de son fils. Madeleine, en femme intelligente, forte et rusée va tisser sa toile, précautionneusement, avec un seul but « se venger des hommes qui l’ont dépouillée à hauteur du préjudice subi ». Quel talent !!!!!
La sagesse populaire ne dit-elle pas :
     « Assieds-toi au bord d’une rivière, attends et tu verras passer le corps de ton ennemi…… »
Cette fresque romanesque est aussi la chronique de l’entre-deux guerres (27-39), la crise des années 30, l’affirmation du capitalisme, la montée du fascisme, la vague nazie qui s’apprête à submerger l’Europe, d’où le titre. Toute la complexité de cette période est formidablement rendue.
Au contexte historique passionnant, ce deuxième volet aussi vif que profond, aussi sombre et lumineux se révèle haletant et captivant de bout en bout sans temps mort. D’autant que l’écriture est riche, foisonnante, sagace et les dialogues truculents : on rit beaucoup.
Inspiré par son maître « Alexandre Dumas », Pierre Lemaitre se définit comme « un fabricant d’émotions ».  C’est jubilatoire. Un vrai roman tragi-comique.

 

« Nos espérances » d’Anna Hope

Excellent livre sur les vies trois jeunes anglaises, Cate, Hannah et Lissa, de leurs insouciantes jeunes années vécues ensemble à Londres dans la fin des années 80  jusqu’en 2018, lorsque devenues trentenaires, elles confrontent  leur vie à leurs aspirations.
L’une, Cate, très tôt mariée et mère de famille, s’interroge sur sa capacité à être une bonne mère alors qu’Hannah, à la brillante vie professionnelle, s’exténue en vaines tentatives pour être mère. Quant à Lissa, le chemin artistique qu’elle a choisi est plein d’embuches.
La narration, non linéaire, avec de fréquents retours en arrière, est traitée avec délicatesse et grande justesse. Pas de trémolos mais des notations subtiles, fragilités des instants, élans brisés, déchirements intérieurs, colères parfois… Ce n’est pas noir, c’est lucide. En toile de fond, l’évolution du paysage britannique, avec les changements politiques et les conséquences sociales.
Un roman lumineux grâce à une écriture retenue et sensible, des personnages crédibles et attachants (la mère de Lissa, Sarah, dans la fin de sa vie), une construction littéraire habile qui n’égare pas le lecteur.


On a bien aimé aussi

« Pilote de guerre «  d’Antoine de Saint Exupéry

Ce livre, inspiré par les missions assurées par l’auteur en mai-juin 1940, a été publié en 1942. Il était destiné à convaincre les américains d’entrer dans le conflit qui opposait la France à l’Allemagne. Il voulait montrer que la France mettait toute son énergie dans ce conflit.
C’est en fait une longue réflexion philosophique sur les états d’âmes des pilotes de guerre.
Livre un peu ardu et décevant car on ne retrouve pas la poésie de « Vol de nuit » ou de « Terre des hommes ».

« Mont Everest » de Joseph Peyré

Livre également publié en 1942. Joseph Peyré a fait des études de philosophie (élève d’Alain) puis de droit. Il a travaillé dans le journalisme avec Joseph Kessel et c’est ce dernier qui a incité Joseph Peyré à se lancer dans l’écriture. Avec bonheur puisque Joseph Peyré a écrit avec succès pendant des décennies.
Mont Everest est un roman, mais ce pourrait être un récit tellement on y retrouve les récits ultérieurs des ascensions célèbres dans l’Himalaya.
Roman donc qui relate l’ascension du Mont Everest faite par un groupe un peu disparate d’alpinistes : Mac Pherson, un anglais, Nima, un Sherpa, Jewar Singh, un hindou et enfin Jos Mari Tannenwalder, un guide suisse très réputé. A travers et malgré les difficultés presque insurmontables que rencontrent ces hommes, on voit les désaccords se dessiner. Mac Pherson méprise le Suisse car les Alpes n’ont rien à voir avec l’Himalaya, pense t-il. Plus tard les rivalités se font jour. Quel sera le duo qui fera l’ascension finale ?
Beau livre dans lequel on voit des hommes qui affrontent l’inhumain.

On peut rappeler ici « L’affaire du K2″de Walter Bonatti, paru en 2001.
 « Un ami dînait avec nous, à la veille de son départ pour Katmandou pour tenter l’ascension du Manaslu (8 163m!) Nous avions alors beaucoup parlé de montagne bien sûr, et il avait évoqué cette affaire. Il m’a prêté le livre le lendemain en partant. 
Nous ne l’avons jamais revu.  Il n’était pas bien préparé physiquement pour une telle ascension et il a succombé à la dureté extrême de ces sommets. »

 « L’allure Chanel » de Paul Morand

L’écrivain a transcrit le contenu des entretiens qu’il a eus de longues années durant avec la couturière. L’intérêt est double : d’une part bénéficier de la parfaite maîtrise et de l’élégance de la langue de Paul Morand, auteur aujourd’hui très peu lu tant à cause du rejet que son comportement de sympathisant avec l’ennemi pendant la deuxième guerre mondiale lui a valu qu’à cause du caractère un peu suranné de ses sujets, et d’autre part découvrir une biographie de Chanel par elle-même. L’accent est surtout mis sur les conceptions très novatrices en matière d’habillement de Coco et ce qui en découle, c’est à dire la libération du corps de la femme et donc de son quotidien. C’est évidemment surtout vrai pour la femme très aisée qui peut choisir de s’habiller selon des normes nouvelles qui lui apportent confort et liberté. Coco insiste beaucoup sur l’audace qu’elle a montrée en supprimant corsets, tournures et jupes volumineuses, en raccourcissant les ourlets… et les cheveux. Elle oppose vigoureusement ses choix d’habillement à ceux de Paul Poiret, alors le pape de la mode qui, selon elle « guindait et figeait les silhouettes ». Un autre intérêt de la biographie est dans l’incroyable inventaire des personnalités côtoyées tout au long de sa longue vie (1883-1971), du monde politique au monde artistique. Cependant, cette créatrice assez exceptionnelle, capable de relancer sa maison à plus de 70ans et de revenir au premier rang de la haute couture (après une interruption mystérieuse de 25 ans), était finalement très solitaire et est morte seule dans son somptueux appartement du Ritz. Cette biographie, qui ne dévoile rien de nouveau sur ce personnage si souvent décrit, vaut par le ton très libre et sans fard des propos et des faits rapportés.
Intéressant

« Le cœur battant » de Suzanne Chantal

L’auteure, qui fut l’amie, la confidente, le très fidèle soutien de Josette Clotis, la compagne entre 1932 et 1944, d’André Malraux, raconte les années d’amour intense mais rendu difficile par l’indécision de Malraux. En effet, celui-ci était marié à Clara, écrivaine brillante et femme indomptable. Il ne se résigne pas à divorcer, malgré la naissance de Gauthier puis de Vincent. Leur vie commune, marquée par l’engagement dans la guerre d’Espagne puis dans la Résistance en sera assombrie. Josette Clotis mourra en 1944, happée par un train en gare de Saint-Chamant. André Malraux écrira : « la mort de la femme aimée, c’est la foudre ».
Ce livre vaut surtout par l’éclairage qu’il donne sur la personnalité de Malraux, toujours emporté dans l’engagement et l’action mais peu concerné par les difficultés que peut rencontrer la femme qui l’aime et que, a priori, il aime aussi.  Il est aussi intéressant par ce qu’il décrit de l’engagement dans la guerre d’Espagne et de la lutte des Républicains, comme aussi des années de combat dans la Résistance.

 « Petits secrets, grands mensonges » de Liane Moriarty

Un très agréable moment de lecture pour qui aime la vivacité, l’entrain et la capacité de restitution du quotidien des séries américaines ! En effet, le livre de Liane Moriarty nous entraîne dans le même galop que « Desperate housewives » et ses personnages féminins typées par les diktats typiquement américains de la jeune bourgeoisie riche : assurer coûte que coûte la réussite scolaire de ses bambins  forcément surdoués !), établir à grands coups de réception son statut social, montrer son altruisme par sa vie associative, sans oublier d’être l’épouse parfaite, même s’il faut cacher des secrets honteux. Et puis il y a les imprévus, les grains de sable qui enrayent le bon fonctionnent du scénario prévu. Il y a la jeune mère célibataire, Jane, qui interroge chacune sur son mode de vie, Madelin qui voit bien les failles du système… Et puis il y a, et ce n’est pas la moindre qualité de la construction du livre que de maintenir le suspense, le meurtre à peine évoqué puis de plus en plus prégnant qui transforme la chronique sociale en thriller haletant. La chute verra une recomposition totale de la structure du groupe.
Liane Moriarty a si bien construit son livre qu’une série américaine en a été aussitôt tirée qui fait aujourd’hui les délices des spectateurs français (avec Nicole Kidman !!). Lecture très distrayante, addictive par l’intrigue, intéressante par une certaine richesse psychologique.

« Berta Isla » de Javier Marias

Le livre est construit comme un thriller évolué avec une histoire compliquée, racontée au fil des chapitres par différents personnages ; ils ont bien sûr des versions différentes des mêmes faits compliqués. L’intrigue met en jeu le M16 (service secret britannique), un héros surdoué en langues, devenu espion malgré lui, sa femme résiliente et résistante, et une cohorte d’officiels britanniques plus ou moins fourbes…
Une histoire de trahisons, de fausses trahisons… très bien écrite, parsemée de morceaux de bravoure littéraire réellement bien construits, un brin de pédantisme exigeant du lecteur de connaitre le colonel Chabert, Shakespeare, et beaucoup de T.S.Eliot… Mais le grand mérite de ce livre de 600 pages est de ne jamais relâcher l’attention du lecteur avant la fin.

« Les falaises de marbre » d’Ernst Junger

Principale qualité : assez court. Reconnu comme une œuvre majeure de la littérature : comme quoi tout le monde peut se tromper ! Est mis en parallèle avec « Le désert des tartares » de Buzzati et « Le rivage des syrtes » de Gracq. On dit que c’est très bien écrit. On croit lire un conte pour enfant : le grand Forestier  fait penser au grand méchant loup !  Disons que ça a vieilli.

« Demande à la poussière » de John Fante

Ce roman passe pour être le meilleur de cet écrivain américain du milieu du siècle dernier. Intrigue simple : une passion amoureuse non partagée entre un écrivain débutant et une jeune femme très belle, serveuse dans un bar, mais qui se drogue. Sous la passion violente de l’écrivain, on soupçonne la recherche d’une héroïne pour son prochain roman. Rassurez vous, tout se termine très mal, par dissolution de l’héroïne dans le désert californien, si vous voulez en savoir plus, demandez à la poussière !
NB : une critique avait déjà été faite dans nos précédents cafés littéraires, dotant ce livre d’un coup de cœur !