2020 – 2021

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Café littéraire de janvier 2021
Nos coups de cœur

« L’Anomalie» d’Hervé Le Tellier  prix Goncourt 2020

« Il est une chose admirable qui surpasse toujours la connaissance, l’intelligence, et même le génie, c’est  L’INCOMPREHENSION »
L’idée du livre était de répondre à deux questions :
– la question de la duplication (le double) et de la confrontation avec soi-même.
– l’autre question : Peut-on se fier à ses sens ?

L’histoire :

Tout commence le 10 mars 2021 à bord d’un vol Air France, Paris New-York.
L’avion se retrouve soudain nez à nez avec un gigantesque cumulonimbus qui précipite l’avion dans un courant descendant de « dingue ». Parmi les passagers se trouvent :
Blake, père de famille respectable et néanmoins « tueur à gage »
Slimboy, un musicien nigérian, homosexuel, las de vivre dans le mensonge
Joanna, une ambitieuse et engagée avocate, rattrapée par ses failles
– André, un architecte de 70 ans et sa compagne Lucie beaucoup plus jeune que lui
– David, atteint d’une tumeur au pancréas.
Sophia accroc à sa grenouille et chargée d’un secret qu’elle partage avec son père militaire dans l’armée américaine
Victor Miesel, un écrivain confidentiel dont le dernier livre a pour titre « l’anomalie »…soudain devenu culte.

Tout semble rentrer dans l’ordre quand l’avion atterrit et chacun reprend le fil de sa vie.
Trois mois plus tard (en juin) les mêmes passagers découvrent que durant cet incident météorologique, le temps (celui qui passe) a été saisi d’un léger « hoquet ».
Cette Anomalie va bouleverser leurs vies, le monde, au-delà de l’imaginable…..

Hervé Le Tellier peint à petites touches la vie d’une poignée d’êtres humains et dissèque leurs secrets intimes en les confrontant à un évènement inouï….
Cette idée scénaristique permet à l’écrivain de mettre ses personnages face à eux-mêmes au sens propre comme au sens figuré.
Tous croyaient avoir une vie secrète. Nul n’imaginait à quel point c’était vrai !!!
L’Anomalie explore cette part de nous-mêmes qui nous échappe…

A travers une riche galerie de personnages, Hervé Le Tellier aborde de multiples sujets comme la guerre, la maladie, les abus sexuels, les relations amoureuses ou encore les problèmes d’environnement.

Avec ce roman choral, il s’amuse avec les univers et les genres littéraires, naviguant au gré des personnages, du polar au roman psychologique en passant par la science-fiction ou encore le roman d’espionnage.
Ce roman Oulipien rythmé comme une série télévisée est un savant jeu de construction dont les pièces s’emboîtent à la perfection pour raconter une histoire surréaliste.

« L’Anomalie » nous questionne en réalité sur notre présent en suggérant de folles hypothèses :
– et si le monde n’était finalement qu’une gigantesque simulation informatique dont les êtres humains sont de simples programmes plus ou moins intelligents ?
« Je pense, donc je suis » de Descartes est obsolète. C’est plutôt « je pense, donc je suis presque sûrement un programme » Vous me suivez ???

Une supposition qui donne l’occasion à une scientifique invitée à réfléchir sur le phénomène inexpliqué, de nous dire ce qu’elle pense de l’Homme Moderne : « Ce descendant d’un Cro-Magnon indécrottablement abruti »

« L’Anomalie » s’achève sur une très belle page en forme de calligramme qui condense à elle seule le message de ce livre sur :
– l’incertitude et la fragilité du monde
– le réel comme le romanesque
– la logique comme le magique.

Hervé Le Tellier, mathématicien de formation et président de l’oulipo, signe un livre savant et divertissant qui répond parfaitement au défi que se proposent les adeptes de ce courant littéraire :

«  Une littérature contemporaine créée sous contrainte »

Roman virtuose.

En complément : OuLiPo   Cher Père Noël ,  vraies lettres inventées chez Librio 91 pages. C’est très drôle.

 

  « La goûteuse d’Hitler » de Rosella Postorino (traduction de Dominique Vittoz)
Un film éponyme est sorti en 2019
S’inspirant de la vie et de l’étrange métier de Margot Wölk, la journaliste italienne Rosella Postorino raconte de façon magistrale la vie quotidienne des Allemandes qui ont risqué leur vie pour sauver celle d’Adolf Hitler.
Une image assez inattendue du nazisme, située en 1943, l’histoire de dix jeunes femmes obligées par les SS de goûter les repas avant Hitler, afin de prévenir toute tentative d’empoisonnement du Führer. Chaque bouchée avalée sous la surveillance étroite de soldats tout acquis à la cause du dictateur. Le cœur qui bat, les aliments qui brûlent l’œsophage, donnent des crampes d’estomac, les nausées. Le repas est une épreuve jusqu’à ce que s’installe une sorte de routine et la révélation de certains secrets que chacune cache, la naissance d’amitiés ou de rancœurs, de jalousies, de complicités entre ces femmes embarquées dans la même galère. Parmi elles, Rosa, la Berlinoise dont le mari, Gregor se trouve au front après seulement un an de mariage, s’est réfugiée en Prusse orientale après la mort de sa mère sous les bombes,  chez ses beaux-parents. C’est précisément là où elle s’est réfugiée pour échapper à la guerre, que Rosa est recrutée de force pour faire partie du groupe des dix « goûteuses » du Führer qui  vivait dans le cauchemar d’être empoisonné. Lorsque l’on annonce la disparition de Gregor, Rosa espère, mais le temps passant, le désir charnel de Gregor s’impose. Disparu ou  mort ? La nuance est de taille pour quelqu’un qui n’a pas « eu le temps » de partager la vie de celui qui devait devenir l’homme de sa vie. Rosa vit chez ses beaux – parents, qui vivent, eux, dans l’espoir insensé du retour de leur fils. En cela, ce roman est sacrément perturbant, déroutant, beau.
Que faire de sa vie quand chaque repas peut y mettre brutalement un terme ? Comment ne pas vivre l’instant présent quand le passé n’est plus et que l’avenir n’est qu’hypothétique. Et puis pèse sur Rosa le regard de la société, le nazisme, l’ordre établi, la morale. Alors Rosa cède pour l’odeur, la chaleur, la douceur d’un corps, les caresses …d’un officier nazi.
Une vision de ce  monde chamboulé où les nazis se questionnent et où la population en plein désarroi ignore son lendemain mais a envie de cet espoir universel ,  » vivre « , rien que ça,  « vivre « ,  chacun avec les moyens dont il dispose.

 

 « L’Année du lion » de Deon Meyer

Ce roman a été écrit en 2016 par Deon Meyer, scénariste, écrivain sud africain connu pour ses romans policiers.
Le caractère prémonitoire de ce livre quant à la situation que nous vivons avec la pandémie actuelle a beaucoup influencé la lecture. Si lire ce roman en 2017 relevait du plaisir pour les adeptes de romans postapocalyptiques (cf l’excellent roman « La route » de Cormac McCarthy), le lire en 2020 relève d’un réalisme dérangeant et angoissant.
L’auteur par la voix d’un de ses personnages déplore que « nous les humains avons créé une terre qui n’est plus naturelle. Nous avons causé une perte d’équilibre. » Il dénonce la misère, le manque de solidarité, des menaces trop grandes pour qu’on puisse les régler. Ces problèmes l’ont certainement poussé à imaginer un monde qui pouvait être détruit par un coronavirus.
L’action se déroule en Afrique du Sud avec deux personnages principaux, un père et son fils, et un coronavirus qui décime 90 % de la population mondiale. Deon Mayer a sans doute été inspiré par le virus Ebola qui avait fait des ravages en 2014 en Afrique. Dans ces territoires décimés par le virus, le monde devient hostile et les hommes se transforment en assassins pour survivre. Même les animaux domestiques reviennent à l’état sauvage et deviennent dangereux.
Construit comme une intrigue psychologique, le romancier raconte les relations entre Nico Storm et son père Willem Storm. Après le désastre et une longue et dangereuse errance, le père, le fils et quelques survivants reconstruisent une communauté sur des bases différentes de celles qui existaient avant la pandémie. Platon est cité : « Tels sont les avantages de la démocratie : c’est un gouvernement agréable, anarchique et bigarré, qui dispense une sorte d’égalité aussi bien à ce qui est inégal qu’à ce qui est égal ». Le père est tué par un gang. Son fils veut le venger et l’intrigue policière se situe à ce niveau, remarquablement bien construite.
Il s’agit bien d’une fable philosophique qui nous donne à penser sur notre monde de surconsommation, de  haine, de mépris des plus démunis… et qui donne l’espoir de voir s’instaurer une société nouvelle après le coronavirus 2020 tout comme les rescapés du camp d’Amanzi qui ont créé une nouvelle démocratie. N’est-ce pas une utopie ? Au fil de l’histoire les relations entre les membres de la communauté deviennent difficiles au fur et à mesure que celle-ci grandit. 

 

« Le royaume interdit » de Rose Tremain Prix Fémina étranger 1994

Le 15 Février 1952, le roi d’Angleterre, Georges VI meurt et, pour honorer sa mémoire le pays, tout entier, observe deux minutes de silence. Le pays tout entier, mais pas Sonny Ward, le père alcoolique et brutal, qui a bien rassemblé sa famille dans le champ voisin de leur ferme, mais qui agité et impatient qu’il est ne peut même pas se calmer pour ce bref arrêt du temps. D’ailleurs, il a perdu la grande aiguille de sa montre. Le ton est donné dès les premières lignes. Une famille tumultueuse, la mère Estelle, rejoindra d’elle-même l’hôpital psychiatrique, lorsqu’elle sent que sa raison lui échappe et qu’elle peut commettre un acte grave, Tim le petit frère, enfant élu parce qu’il pourra succéder à son père pour diriger la ferme – en fait, décevant  tous les espoirs paternels, il deviendra pasteur, il n’aime pas la campagne, il aime la natation et la compétition et il a une foi  solide – et surtout, Mary, la figure centrale du roman, étonnant personnage, déterminé, tenace, à contre-courant du déterminisme de sa naissance et qui, déjà à six ans, a décidé qu’elle était un garçon et s’efforcera de le devenir.
L’ample roman qui, à partir de la famille Ward, couvre trente ans de la vie rurale dans le comté du Suffolk en Angleterre dans le village de Swaithey, fait vivre de nombreux personnages puissamment peints : le grand’père Cork chez qui Mary se réfugie pour échapper à la violence de Sonny qui, persuadé qu’elle est une sorcière responsable des échecs de son exploitation, la maltraite. Le grand’père comprend sa volonté inébranlable de devenir Martin et s’efforce de l’aider. L’institutrice, Miss McRae, formidable personne, bienveillante et attentive à ses élèves, accueille elle aussi Mary/Martin et va essayer d’être « la personne qu’il lui faut » « Miss MacRae inclina la tête… Comme tu le sais, j’ai certaines limites. Je n’ai jamais visité les sanctuaires de la Grèce antique. Je n’ai jamais descendu les Champs-Elysées au bras de quiconque. La musique d’Elvis Presley m’est entièrement étrangère. Mais je vais essayer d’être la personne qu’il te faut ». Monsieur Harker, qui voit la réincarnation dans tout être animé et surtout Walter, fou de musique country, qui mettra toute sa passion, abandonnant l’abattoir où il travaille, pour rejoindre Nashville.
Cette vaste fresque, divisée en quatre parties, 1952-1958, 1961-1964, 1966-1972, 1973-1980, offre, appuyée sur une analyse vigoureuse de la société anglaise qui évolue spectaculairement dans la deuxième moitié du 20ème siècle en passant d’une société d’après-guerre rurale et paysanne à une société thatchérienne industrielle et citadine, de nombreux thèmes de réflexion : l’attachement au sol, le poids du passé, la famille, l’ouverture à l’autre, la force des choix de vie et surtout la recherche insatiable de sa véritable identité – le royaume interdit-.
Porté par un style énergique, sans effets artificiellement littéraires, marqué par un humour tendre et une attention profonde à l’humain, le livre de Rose Tremain est à lire absolument.

 

« Ce regard en arrière » de Nuala O’Faolain

Nuala O’Faolain est une journaliste et une écrivaine irlandaise. Née en 1940 à Dublin où elle est morte en 2008, elle est très connue pour sa chronique dans l’Irish News où elle a largement contribué au combat féministe en Irlande d’une part et, a, par son inlassable dénonciation des mécanismes du pouvoir d’autre part, constitué une incontournable conscience politique. Elle écrivit plusieurs romans, assez connus en France, dont « Best love Rosie », «  L’histoire de Chicago May », Prix Femina étranger 2006
Dans « ce regard en arrière » et « autres secrets journalistiques » sont rassemblés soixante-dix textes écrits en vingt ans de carrière (1986-2008) dans différents journaux et périodiques. Les sujets les plus variés sont abordés, d’intérêt général, le statut des femmes, l’église catholique en Irlande, le processus de paix, la sexualité et les frustrations que sa répression a engendrées, le boom économique … mais aussi des thèmes très personnels, les concerts de U2, sa réaction au 11 Septembre, le rire de Maura, la moine boudhiste, l’inaltérable plaisir que lui procure la voix de Sinatra, la mort de Molly, sa petite chienne…Un grand éclectisme dans les propos offerts au lecteur, beaucoup de passion et peut-être de parti pris dans le traitement des sujets, quelquefois on n’est pas d’accord, mais on est toujours emporté voire séduit par la vigueur de l’analyse, par la sincérité et l’honnêteté de l’auteur, par sa générosité et sa lucidité et par le dynamisme et la vigueur du style.
Une grande écrivaine et une formidable journaliste.

 

 « 14 »  de Jean Echenoz 

Très court roman qui raconte comment Anthime un jeune bourgeois de Vendée, mobilisé par le Tocsin va connaître cette guerre à laquelle lui et ses compagnons sont si mal préparés.
Tous ont pourtant eu dans les oreilles les rumeurs de la guerre à venir, ont senti les menaces mais ils n’y croient pas vraiment jusqu’à ce tocsin.
Ils partent à 5, lui, son frère et 3 copains, pour se battre la fleur au fusil, car la guerre ils ignoraient ce que c’était et que de toute façon, on prédisait qu’elle serait courte. On connaît la suite, la guerre qui s’éternise, les tranchées, la boue, l’ennui, le froid et la faim, les rats et les poux, les blessures atroces, les morts toujours plus nombreux, et le peloton d’exécution pour les récalcitrants.
Jean Echenoz, l’air de rien, signe avec « 14 » un livre exceptionnel sur une des plus grandes absurdités du vingtième siècle. Concis, ironique, factuel, il raconte la Grande Guerre du point de vue des soldats, des millions de sacrifiés, victimes de la folie des hommes. 

 

On a bien aimé aussi

« Betty » de Tiffany Mc Daniel (traducion de François Happe)
Tiffany McDaniel s’est fortement inspirée de l’histoire de sa mère, Betty, née dans les années 1950 en Ohio, dans les contreforts des Appalaches.
Ce livre raconte l’histoire de Betty « la petite indienne », comme l’appelle son père, sixième d’une fratrie de sept enfants. Sa famille vit en marge de la société car si sa mère est blanche son père, Landon Carpenter  est un indien Cherokee. Après avoir bourlingué dans plusieurs états, les Carpenter se posent près des luxuriants paysages de l’Ohio, dans une maison à l’abandon dans la petite ville de Breathed. Avec ses frères et sœurs, Betty confrontée au racisme, grandit, bercée par la magie immémoriale des histoires de son père. Mais les plus noirs secrets de famille se dévoilent peu à peu et pour y faire face, Betty se lance dans l’écriture et confie ainsi sa douleur aux pages qu’elle enfouit dans des bocaux enterrés. Betty raconte ainsi les terribles secrets de sa mère transmis pour ses 9 ans.
Betty raconte aussi la rencontre de ses propres parents. Ce roman comporte des scènes de racisme, handicap, viol, suicide, harcèlement, dépression, violences en tout genre, pauvreté. Et pourtant, jamais ce roman ne bascule dans le sordide, certains passages font mal par la brutalité qu’ils décrivent mais la douleur exposée y est dite dans le respect de la dignité des personnages. La figure paternelle y  domine par sa lumière. Landon est la boussole morale de la famille. C’est lui qui réconforte Betty, celle qui lui ressemble le plus, lorsqu’elle se trouve en butte aux insultes racistes, aux moqueries quotidiennes sur son physique et aux rejets violents de ses camarades d’école. Quand ils se retrouvent tous les deux  dans la nature, cela donne lieu à des pages magnifiques de poésie et de réflexions sur l’histoire du peuple cherokee. C’est aussi son père qui va guider Betty vers l’écriture et la résilience car elle va devenir écrivaine et poétesse et ainsi briser le cercle des abus hérités des femmes de sa famille, de  génération en génération

 

« Femme au foyer » de Jill Alexander Essbaum

Un roman de gare ? Peut-être tant l’intrigue est banale et le déroulement prévisible. Anna, une jeune américaine exilée dans la banlieue chic de Zurich où son mariage avec un brillant jeune banquier l’a amenée, s’ennuie. Elle sait qu’elle ne trouvera pas en elle et en l’apparente perfection de son existence, ses jeunes enfants qu’elle adore, son mari qu’elle aime, son quotidien doré, les ressources pour sortir de sa passivité destructrice, sa solitude profonde. Elle a recours à une analyste. La théorisation du problème et les recours proposés sont loin, très loin de sa réalité. Elle s’évade dans des liaisons où le plaisir physique est une accalmie momentanée à son mal de vivre. Mais elle en perçoit l’immoralité qu’elle voudrait combattre. En vain. Et le drame irréparable qui survient n’arrivera pas à briser son enfermement dans de l’inaptitude à vivre. Elle se suicidera, comme Anna Karénine, en se jetant sous un train.
Roman de gare ? Oui mais aussi remise à jour du bovarysme par la mise en lumière de la solitude, du mal de vivre, de la dépression qui peut encore frapper des femmes dont la vie parait sans problèmes. Rien de nouveau donc mais une certaine permanence de la détresse psychique et une interrogation toujours d’actualité sur l’institution du mariage et l’inégalité de la condition féminine quand la société a un regard sans indulgence sur ses difficultés. Le livre est servi par un style efficace, sec, tranchant et une analyse assez fine du caractère stéréotypé du processus d’analyse. Ensemble plutôt intéressant.

 

 « Au pays des purs » de Kénizé Mourad

Kénizé Mourad de père Indien et de mère ottomane est connue pour son livre : « De la part de la princesse morte »
Dans ce livre Anne, journaliste française, raconte son périple de correspondante de guerre, envoyée par sa rédaction au Pakistan pour enquêter sur les intentions des dirigeants de ce pays à déclencher une attaque nucléaire.
Le jour de la fête du printemps (Bassant), elle arrive au Pakistan, ravagé par des inondations sans précédent, laissant des millions de sinistrés qui ne trouvent de l’aide qu’auprès des organisations islamistes.
Elle va enquêter dans ce seul pays musulman doté de la force nucléaire, sur les risques d’un détournement possible de la bombe par les terroristes. Dans la beauté aristocratique de Lahore, célèbre pour ses palais, ses mosquées et ses jardins moghols, la jeune femme se heurte aux réseaux d’espions de tous bords, de militaires et de policiers, de familles patriciennes et de djihadistes, de Talibans.
Elle va tenter de pénétrer une organisation extrémiste responsable d’attentats meurtriers, sera prise en otage, connaîtra la faim, la soif et l’angoisse de la mort.
« Au pays des purs » est un roman passionnant, parfaitement documenté qui se lit également comme un reportage avec un intérêt constant.

 

« Le silence » d’Issra d’Etaf Rum

Isra, jeune palestinienne vit avec ses parents dans son pays.
Un mariage arrangé par sa mère et Farida sa future belle-mère, va la propulser à New York, dans une partie de Brooklyn ou vivent les émigrés de sa communauté.
Isra s’exprime peu et adore rêver sur le seul livre qu’elle possède et relit : « les contes de mille et une  nuits ».
Sa belle-famille attend d’elle un fils, pour seconder Adam le mari d’Isra, ainé de famille et gérant de l’épicerie familiale.
Elle va avoir 4 filles dont l’ainée Deya ressemble fort à l’auteur, celle-ci va découvrir au moment où Farida veut lui trouver un mari tous les non-dits et mensonges de sa grand’mère. Cette dernière s’appliquant à perpétuer indéfiniment ce qu’elle-même a vécu et à l’imposer à sa fille et ses petites filles.
Deya grâce à sa tante Sarah qui s’est émancipée des contraintes tutélaires en fuyant sa famille, va entrer à l’université et  s’assumer selon ses désirs.
Ce roman n’est pas le premier à décrire les violences faites aux femmes musulmanes, violences œuvre des femmes qui ont accepté leur maltraitance et protègent leurs fils.
C’est oublier que les nouvelles générations ne mangeront pas de ce pain.



Café littéraire de décembre 2020
Nos coups de cœur

« La vie joue avec moi» de David Grossman

Dans le magnifique roman de Grossman « Une femme fuyant l’annonce » l’héroïne Ora part marcher pour fuir la vérité ; son fils vient de partir à la guerre elle craint qu’il ne soit tué, nouvelle qu’elle ne veut pas entendre. La démarche de ce roman « La vie joue avec moi » est inverse. Le voyage entrepris par les protagonistes a pour but non pas de fuir la vérité mais de l’approcher au plus près  pour percer  les secrets qui ont bouleversé leur vie.
Trois générations de femmes, Vera, Nina et Guili. Vera, vénérée et admirée de tous, fête ses 90 ans au kibboutz. Sa fille Nina est venue de Scandinavie pour l’événement. Nina a une vie chaotique, qui la fait s’interroger sur son histoire et celle de sa famille. Elle questionne sa mère. Guili, la fille de Nina, accepte ce jour là l’idée de tourner un film sur sa grand-mère. Ces trois femmes partent pour la Croatie natale de Véra, avec Raphaël le mari de Nina et père de Guili. Pendant ce périple Vera se raconte… sa passion pour Milosz son premier mari, exécuté comme espion stanilien… comment refusant de trahir la mémoire de Milosz elle est condamnée à trois ans de travaux forcés sur l’île goulag de Goli Otok, choix qui la condamne à abandonner sa fille qui n’a que 6 ans… ses années de souffrance sur l’île… Nina  jamais remise de cette abandon a elle même abandonné sa fille Guili. Voyage d’une extrême intensité que ce compte à rebours sur ce destin tragique. Comme dans « Une femme fuyant l’annonce » l’Histoire intervient et pèse dans la vie des personnages avec des choix impossibles.
Ce roman d’une extrême intensité happe le lecteur dans un questionnement sur la maternité, la filiation, la transmission, la maladie, le destin, la liberté : choisir ou non, renoncer ou non, vivre ou non. L’exploration des traumatismes intergénérationnels de ces femmes leur est nécessaire pour leur permettre de comprendre et de libérer un pardon qui leur permettra de s’aimer.
Grossman excelle dans le portrait de ces femmes qu’il peint avec grande compréhension.

 

« Opus 77 » d’Alexis Ragougneau

Famille de virtuoses que les Claessens avec le père chef d’orchestre de renommée mondiale et ses deux enfants prodiges, Ariane et David, elle au piano, lui au violon. Leur mère Yaël rencontrée à Tel Aviv est une chanteuse soprano sublime. Nous partageons la vie de cette famille de musiciens exceptionnels, et vivons l’exigence, la dureté, la concurrence de ce monde de virtuoses. Drame de Yaël qui perd sa voix, alors que David et Diane sont encore très jeunes, dépressive elle fait de fréquents séjours en clinique. Claessens, à cause de douleurs dans les mains, devient chef d’orchestre. David pour ne pas se confronter à son père choisit le violon. Pour ses 13 ans, Claessens lui offre un magnifique violon. Mais ce père froid, intransigeant, bloque complètement son fils. David, au dernier moment, ne participe pas au concours où il devait jouer l’Opus 77 dirigé par son père  Un autre professeur le prend sous son aile, le rassure et l’inscrit à un très prestigieux concours. Il arrive en final, joue magnifiquement mais soudain interrompt le morceau, c’était l’Opus 77, suicide artistique.
Qu’attend un père si talentueux de ses enfants, quel poids, quelle exigence fait il peser sur eux ? Comment les enfants peuvent-ils se construire sous le regard d’un père qui n’aime que la perfection de la musique, et est incapable de leur donner l’amour qu’ils attendent. Comment se protéger de ce père. Ariane s’est enfermée dans sa froide virtuosité de soliste, David s’est sabordé, le grand amour de Claessens, Yaël n’a pas résisté non plus. Toutes ces questions sont le ressort de ce très beau roman.
La construction du roman est intéressante.  Il s’ouvre par les funérailles de Claessens, effectue un retour en arrière pour raconter l’histoire de la famille, et retourne aux funérailles où Ariane est au piano ; l’assemblée attend une marche funèbre, mais elle joue l’Opus77  de Chostakovitch.
Histoire familiale implacable mais très sensible sur fond de musique classique.

 

« Tout le bleu du ciel » de Mélissa Da Costa, Premier roman

Le livre commence ainsi :
Petitesannonces.fr
Sujet : recherche compagnon(ne) de voyage pour ultime escapade.
Auteur : Emile26
Message : jeune homme de 26 ans, condamné par un Alzheimer précoce, souhaite prendre le large pour un ultime voyage.
Itinéraire : Alpes, Hautes-Alpes, Pyrénées, à valider ensemble.
Départ : dès que possible. Durée du voyage : 2ans maximum (selon l’estimation des médecins).
Profil : bon mental (je  risque de subir des pertes de mémoire de plus en plus importantes). Avoir  envie de partager une aventure humaine.
Emile n’a plus beaucoup de temps à vivre. Il décide de fuir l’hôpital, la compassion de sa famille et de ses amis. A son propre étonnement, il reçoit une réponse à son annonce. Et 3 jours plus tard, devant son camping-car acheté secrètement il retrouve Joanne, une jeune femme coiffée d’un grand chapeau noir qui a pour seul bagage, un sac à dos et qui ne donne aucune explication sur sa présence.
Ainsi commence un voyage stupéfiant de beauté où naissent, à travers la rencontre des autres et la découverte de soi, la joie, la peur, l’amitié, l’amour, qui peu à peu percent la carapace de douleurs d’Emile.
Comment deux êtres peuvent se guérir et trouver un sens à la vie et à la mort ?
C’est promis, un jour je cheminerai sur les lieux de ces deux héros : Emile et Joanne.

 

« L’enfant céleste » de Maud Simonnot

Mary a un petit garçon Célian surdoué qui s’ennuie à l’école primaire et dont la maîtresse s’entête à ne voir en lui qu’un enfant paresseux. Autre sujet de douleur pour Mary, Pierre son compagnon et papa de Célian les quitte. La fin de l’année scolaire n’est plus très loin.  Mary décide donc de partir dans l’île de Ven. C’est une île suédoise en mer Baltique. Et là, c’est l’enchantement. Ils sont hébergés chez Solveig, femme vigoureuse mais d’une grande tendresse. Ils font de très belles rencontres. Et surtout, Célian vit là en toute liberté dans cette nature magnifique et sauvage. Cette île est aussi celle où Tycho Brahé avait bâti son observatoire et fait d’innombrables observations du ciel qui seront exploitées par ses successeurs. Célian peut se forger des forces morales nouvelles et, au moment de la rentrée, il ira vers le collège avec détermination.
Les personnages sont tous très attachants, alliant une grande chaleur humaine à une grande délicatesse. La  nature est également magnifiquement évoquée au fil des escapades de Célian. …….

 

On a bien aimé aussi

« Né d’aucune femme » de Franck Bouysse
Grand prix des lectrices de ELLE  Policiers 2019-  Prix Babelio littérature française 2019 – Prix des libraires 2019.
Le dernier roman de Franck Bouysse est sombre  mais sauvé par le personnage principal de Rose, jeune fille aînée d’une famille pauvre dans la France d’avant l’automobile. La vie de nos aïeules y est décrite sans complaisance entre la classe des riches et celle du petit peuple corvéable à merci.
L’histoire y est racontée par le biais des personnages principaux qui ont chacun leur chapitre et donnent leur point de vue, permettant d’avoir une vue d’ensemble du récit narratif à un moment donné. Et aussi par les mots de Rose, à travers les cahiers qu’elle remplit lorsqu’elle va se trouver enfermée
Le père va devoir prendre une décision qui va changer sa vie et celle de sa fille aînée Rose et par conséquent affecter l’ensemble de la famille. Il va littéralement vendre sa fille aînée au Maître des Forges. Cette décision irrévocable, il va la regretter tout au long de sa courte existence. Comment ne pas voir dans ce récit une description du rôle de la femme réduite à sa fonction de reproductrice finalement proche du monde animal. Mais c’est également un récit riche en rebondissements dans lequel le bonheur et l’espérance sont présents et où le roman prend le dessus pour pouvoir nous amener vers une fin inattendue.

 

« Impasse Verlaine » de Dalie Farah,  Premier roman
Prix Livres en Vignes (Bourgogne) – Prix Rémi Dubreuil du Premier Roman de la SGDL – Prix ADELF (Langue française) – Prix des Lycéens et Apprentis de la Région Auvergne- Rhônes-Alpes – Prix littéraire ENS Paris-Saclay – Prix du Jury Lire Elire  2020  (Argenteuil) – Prix Coup de Coeur Coup de Soleil (région Paca) – Lauréat Festival de Chambéry (Savoie)
Un premier roman très prometteur. C’est l’histoire de deux enfances cruelles et joyeuses, l’histoire d’une mère et de sa fille liées par un amour paradoxal. Un récit unique et universel où lhumour côtoie la poésie.
Une fille raconte sa mère, Vendredi (traduction littérale de son prénom arabe), née au cœur des montagnes berbères, adorée de son père mais durement malmenée par sa mère. Une fille trop jolie, trop libre et indomptable, donc finalement encombrante.
Jusqu’au jour où on la marie à un homme qui lui répugne et l’emmène vivre de l’autre côté de la Méditerranée, dans une banlieue auvergnate. A seize ans, désespérée d’être enceinte, elle accouche d’une petite fille à qui elle portera un amour étonné et brutal.
Une fille raconte sa mère, Vendredi, l’immigrée algérienne illettrée, une figure maternelle excessive, à la fois fantasque et terrorisante.
Une fille se raconte, elle-même, grandissant dans une tour HLM de la région auvergnate, jonglant entre deux cultures, luttant contre la maltraitance au quotidien, avec l’école comme seul échappatoire, le savoir comme unique tuteur de résilience…. Les scènes de maltraitance sont très violentes, et l’on est écœuré par l’absence de signalement, l’indifférence générale, voire l’approbation tacite du corps enseignant. La plume de l’auteure est à la fois percutante, juste et sans pathos. Impasse Verlaine, en Auvergne, la fille de Vendredi remplit les dossiers administratifs pour la famille et les voisins, fait des ménages avec sa mère, arrive parfois en classe marquée des coups reçus chez elle. En douce, elle lit Dostoïevski et gagne des concours d’écriture, aime un Philippe qui ne la regarde pas et l’école qui pourtant se refuse à voir la violence éprouvée.
Un récit qui parle d’identité, d’éducation, d’exil, de relations mère-fille, de transmission et d’émancipation. La reproduction du schéma culturel et éducatif (toxique) est au centre de ce roman.

 

« Chavirer » de Lola Lafon

Paru après « Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce »- tout noir de poésie rebelle, et « La petite communiste qui ne souriait jamais », plus abouti, serré,  sans un mot de trop
Huit mois après Le consentement, de Vanessa Springora, c’est au tour de Lola Lafon de nous entraîner dans les bas-fonds du mouvement #metoo avec son roman Chavirer.
Cléo a treize ans et vit à Fontenay-sous-Bois. Elle a un rêve, comme beaucoup d’autres jeunes filles : devenir danseuse.
Pour Cléo, 13 ans, la danse c’est un moyen de sortir du cadre étriqué de sa vie en banlieue parisienne. C’est aussi pouvoir se rêver autre, sur les marches d’un podium, dans la lumière. Et c’est ce que lui laisse entrevoir Cathy, cette élégante femme qui lui promet un avenir à la hauteur des dons qu’elle a repéré et lui propose donc de tenter de remporter une bourse, délivrée par la fondation Galatée. Le leurre, assorti de cadeaux de prix, est trop tentant, et le piège se referme sur l’ado, qui se retrouve entre les mains de pervers pédophiles.
Loin de remporter le jackpot, elle est maintenue dans le circuit, avec espoir à la clé, à condition de présenter à Cathy d’autres gamines dignes du challenge.
Cléo vivra finalement de la danse, ou plutôt survivra, car les paillettes masquent une situation précaire et sans avenir assuré. Et c’est sans compter avec le poids du remords. C’est la colère qui domine quand on parcourt ces lignes. Si la fondation Galatée est née de l’imagination de l’auteur, ce type de pratiques scandaleuses n’est pas une fable.
 Multipliant les points de vue, et croisant les destins, Lola Lafon dresse aussi, en toile de fond des scènes du roman, une formidable peinture du contexte culturel des années 80 et 90, rendant, en particulier, un bel hommage à la culture populaire, de ses chanteurs à ses animateurs télé, de Jean-Jacques Goldmann ou Mylène Farmer à Michel Drucker. Dans son  roman, l’auteure  dénonce, avec juste colère, la manière dont des adultes criminels peuvent faire « chavirer » des destins sur fond de  petite musique qui  distille, avec paroles et danses, les rythmes d’une époque.
Ce roman est une réflexion sur la culpabilité qui va poursuivre Cléo des années durant car elle se sait autant coupable que victime.      
Et si elle arrive finalement à se reconstruire, ça ne sera pas le cas de toutes les jeunes filles abusées. L’histoire nous interpelle à la fois sur la volonté sans limites de briller de ces adolescentes avides de célébrité, mais également sur la responsabilité des adultes qui se sont trouvés proches de ce réseau sans intervenir, les parents d’abord, soit indifférents, soit inconsciemment complices, le professeur de danse ignorant ce recrutement dans son propre cours et toutes les personnes qui ont participé de près ou de loin aux « repas » de sélection avec des membres d’un jury masculin avide de chair fraîche. Le thème du traumatisme d’un «passé irréversible» est aujourd’hui soulevé avec le mouvement #metoo mais il est traité ici de façon trop détournée pour réaliser son incidence sur la vie d’adulte des victimes.
On a du mal à entrer dans ce roman très décousu où l’on ne comprend le lien entre les chapitres que vers la fin de l’histoire mais son sujet d’actualité aide à dépasser cette chronologie bousculée. Autant la vie de danseuse de Cléo est détaillée et intéressante, autant le pardon qu’elle attend n’est que survolé et on reste sur sa faim quant au devenir de la démarche de témoignages, engagée par des journalistes trente ans après. Reste une belle langue, mais qui ne suffit pas à masquer le vide créé par cette structure artificielle .

 

« Idaho » d’Emily Ruskovich

Wade, Jenny, June et May forment une famille heureuse vivant dans une ferme perdue dans les montagnes de l’Idaho. Il fait très chaud cet été 1995. La famille va ramasser du bois. Wade empile les buches, Jenny élague les branches qui dépassent, tandis que les deux filles June et May chantent, se chamaillent autour du pick up. Jenny fait une pause et une machette à la main vient boire dans la voiture. Drame, May meurt et June disparaît. Qu’est-il arrivé, on ne le saura jamais. Jenny accusée du meurtre de May est en prison. De June aucune nouvelle.
Neuf ans après ce drame, Wade refait sa vie avec Ann professeur de musique ;  ils habitent la ferme. Wade, comme son père, commence à perdre la mémoire. Ann obsédée par ce drame familial cherche à reconstituer ce qui est arrivé. Wade n’a plus  de souvenirs, Ann va alors s’efforcer de reconstituer ce passé, d’établir des liens avec la mère des filles pour donner corps à l’oubli.
Très bonnes critiques sur ce roman, ni policier ni thriller, mais petite déception. Pour mener à bien la résolution de l’énigme, l’auteur nous emmène sur des pistes sans issue, l’histoire tourne un peu rond sans savoir comment avancer dans un désordre chronologique compliqué, ce qui laisse un goût bizarre, mais peut être est-ce là sa force. L’histoire est ouverte mais reste le questionnement sur a mémoire, l’oubli, ce qui nous échappe.
L’auteure parle admirablement de la nature, des animaux de ces montagnes sauvages, du mode de vie rude de ses habitants.

 

« Clara Malraux, nous avons été deux » de Dominique Bona

Dominique Bona est une écrivaine spécialiste de biographies (Romain Gary, Berthe Morizot, Camille et Paul Claudel…). Elle se livre, dans ce livre, à une analyse de la personnalité de Clara Malraux, intimement liée à sa relation avec André Malraux. En effet, à part son enfance et sa prime jeunesse qu’elle décrit à l’aide de documents et témoignages propres à la famille de Clara, le reste de sa vie, son évolution, ses choix politiques et professionnels, sont appuyés sur sa relation avec André Malraux, y compris les années qu’elle vivra en dehors de leur mariage.
Clara Goldschmidt appartient à une famille juive d’origine allemande, de la haute bourgeoisie de Basse Saxe, qui s’est tôt exilée en France où elle naîtra en 1897. Ses origines, son éducation sont assez éloignées de celles d’André Malraux , fils très aimé voire idolâtrée, d’une modeste épicière de Bondy où il passe son enfance. Cette différence d’origine explique peut-être, selon Dominique Bona, le besoin de domination et la mythomanie qui l’animera toute sa vie.
La rencontre avec André est l’évènement fondateur de la destinée de Clara. Éperdument amoureuse, elle est aussi un implacable juge de ses excès, mystifications, erreurs de jugements et elle n’hésite pas à le lui faire savoir. Ce qui explique le caractère tumultueux de leur relation mais aussi la profonde connivence de leurs actions. Aussi bien dans l’épopée cambodgienne, qu’elle a initiée, que dans leurs incessants voyages et séjours de par le monde et dans les débuts de leur engagement dans la guerre d’Espagne, ils sont complices, associés pour le meilleur et pour le pire. On comprend d’autant mieux sa douleur et son désespoir quand une autre femme, Josette Clotis prend sa place dans la vie de Malraux. Mais Clara est une battante. Elle se relèvera et malgré les profondes épreuves que sa judaïcité lui causeront (elle fait baptiser leur fille Florence avec l’aide de Malraux pour la mettre à l’abri), elle  conduira une carrière très honorable de journaliste et d’écrivaine, toujours très militante, prête à tous les combats, ainsi dans la guerre d’Algérie ce qui provoquera un affrontement violent avec André Malraux.
L’intérêt de cet ouvrage réside d’une part dans la richesse de l’information délivrée à propos de la personne de Clara et de sa relation avec André Malraux, et, d’autre part dans l’implication presqu’affective de Dominique Bona dans l’analyse des personnages. Un très bon livre.

 

 

Café littéraire de novembre 2020

Nos coups de cœur

« Ce qu’il faut de nuit » de Laurent Petitmangin, 1er roman

C’est un récit bouleversant. La détresse de ce père qui assiste peu à peu à ce qu’il n’imaginait même pas un instant pour son gamin. La drogue, l’alcool , pourquoi pas, mais ça, c’est ce qui pouvait arriver de plus abominable. Et pourtant, l’amour qu’il éprouve pour lui est au-delà de cet affront.
L’Est de la France, la Lorraine, du coté de Nancy. Les samedis au foot pour voir évoluer le fiston, Fus, pour Futsball, « À la luxo ». La section locale du PS, en décrépitude. D’entrée on a une saveur sociale, populaire ou politique en bouche, même si ce n’est pas vraiment le sujet, plutôt la toile de fond. Le père tient la parole, et il ne la lâchera pas tout le long du récit, un point de vue avec des angles morts forcément, dont l’auteur saura jouer dans sa narration. Mais le père est tellement fort pour aimer ses petits depuis que la « Moman » les a quittés, vaincue par un crabe banal qu’il réussit à leur créer des moments de  tendresse et de partage comme ces vacances en camping au bord de la Moselle :
« Ils étaient beaux mes deux fils, assis à cette table de camping, Fus déjà grand et sec, Gillou encore rond, une bonne bouille qui prenait son temps pour grandir. Ils étaient assis dos à la Moselle, et j’avais sous mes yeux la plus belle vue du monde ».
On ressent d’autant plus les liens quand ils se brisent, avec la blessure qu’ils nous infligent, comme pour mieux nous faire imaginer celles des vrais acteurs. Parce que ça finira pas bien cette histoire, on le savait. Il y a une bonne nouvelle au final pour le lecteur, il ne s’agit que d’un roman, un premier plus précisément. On peut sécher ses larmes C’est un livre qu’on a du mal à lâcher.  On espère qu’il y en aura d’autres !

« Impossible »  d’Erri de Luca

Nous sommes en Italie dans la région montagneuse des Dolomites. Sur un sentier escarpé, un homme plutôt âgé chute dans le vide, au passage d’une « Vire » (replat étroit sur une paroi verticale). A cent mètres derrière lui, un autre homme tout aussi âgé, donne l’alerte. Malheureusement, celui qui est tombé n’a pas survécu à cette chute vertigineuse.
Or, ces deux hommes se connaissaient dans le passé. En effet, il y a 40 ans ils furent amis et engagés politiquement au sein d’une organisation révolutionnaire clandestine. Mais le premier, s’avéra être un traître dans l’organisation. Pour acheter sa liberté, il dénonça tous ses camarades y compris le suspect.
Alors, question : cette rencontre, 40 ans après, au détour d’un sentier abrupt est-ce une simple coïncidence ou bien un traquenard savamment orchestré ? C’est ce que cherche à savoir un jeune magistrat dépêché sur cette affaire.
Ce roman est une forme de huis clos où nous assistons très vite à l’interrogatoire du témoin devenant suspect. L’entretien avec ce jeune magistrat zélé et de plus en plus offensif, est une lutte acharnée d’une tension extrême. Il cherche à précipiter le suspect dans des pièges tendus, mais ce dernier, malin, jouant avec les mots, menant la danse par sa sagesse et sa maturité, ne se laisse pas faire. Comme au théâtre, les joutes fusent. Le jeune magistrat, représentant l’État, veut gagner coûte que coûte. Peu importe comment les faits se sont réellement déroulés, si l’on arrive à une vérité procédurale. Il croit viscéralement en la justice. C’est glacial !!!!!
En détention provisoire, le suspect se retrouve au calme dans sa cellule où il prend le temps de réfléchir. Serein mais déterminé il écrit à son « amoureuse » des lettres pleines de sensibilité.
La forme du récit est originale. Les pages relatant l’interrogatoire présentent une typographie policière, comme saisie à la machine à écrire par un greffier. Celles où le suspect s’adresse à sa bien-aimée sont d’une typographie italique.
Erri de Luca fait appel à ses expériences personnelles et à ses passions pour construire son œuvre. Ici, dans ce roman, il associe son passé d’activiste politique à la montagne dont il est un pratiquant chevronné, pour livrer une  réflexion sur la fraternité, sur l’engagement révolutionnaire, sur l’IMPOSSIBLE vengeance d’une trahison liée à un temps révolu.
Chères amies lectrices et chers amis lecteurs, vous ne pourrez pas vous « contenter » de lire ce roman une ou deux fois, c’est IMPOSSIBLE, car des réflexions nouvelles surgissent à chaque lecture.

 

« Un cheval entre dans un bar » de David Grossman

La lecture du magnifique ouvrage de David Grossman « Une femme fuyant l’annonce » et l’unanimité des appréciations positives recueillies lors de sa présentation au cercle « Lecture et Rencontre » m’ont incitée à découvrir une autre de ses œuvres.
Voici donc « Un cheval entre dans un bar », court récit (228 pages), en même temps drôle, plein de dérision lucide, émouvant, poignant même, évoluant entre la réalité et l’inconscient, où les sentiments forts côtoient les actes irraisonnés, bref, un  livre qui entérine la position d’auteur de premier plan de David Grossman.
Un club miteux dans une petite ville côtière, Netanya, en Israël. Sur scène, un « show man », du moins présenté comme tel, Dovalé G. Il débite des plaisanteries douteuses, salaces parfois, raconte des histoires sans queue ni tête, livre des confidences familiales qui déconcertent le public. Un public insolite et mélangé, curieux entré un peu par hasard, motards, couples, femmes seules… Un public qui rit quelquefois mais aussi s’agace aux  insinuations choquantes de Dovalé et le dit, s’étonne des confidences du comique qui exhume des souvenirs grinçants, perturbants, et,  entre réprobation devant la crudité des fragments de vie exposés et incompréhension devant la logorrhée de Dovalé, finit par s’ennuyer et commence à quitter la salle. Mais certains, animés par un sentiment de compassion ou plutôt d’humaine solidarité restent. Les humains sont divers…
Et puis, au fond de la salle, il y a un homme âgé, le juge Avishaï Lazar, invité par Dovalé à son spectacle. Il l’a connu enfant quand on est venu lui annoncer la mort d’un de ses parents sans lui dire lequel. Et Avishai ne l’a alors pas aidé ni même soutenu. Peut-être, Dovalé, va-t-il, à travers les évocations brutales mais aussi bouleversantes de son passé, donner à Avishai l’occasion de lui apporter le réconfort qui lui a manqué, peut-être aussi en s’exposant ainsi, Dovalé peut-il trouver la paix.
Un récit puissant par son style qui alterne descriptif, dialogues, apartés, ce qui induit une lecture sans respiration, vivante et vibrante. Original aussi par le resserrement de l’action sur le personnage de Dovalé  et la reconstitution de son histoire par l’intermédiaire de son show. Et en même temps, humour, dérision, émotion.

 

« Là où chantent les écrevisses »  de Delia Owens

Delia Owens, née en Géorgie, est diplômée en zoologie et biologie. Elle a déjà publié trois ouvrages consacrés à la nature et aux animaux. Ceci est son premier roman.
Nous sommes en Caroline du Nord, en bordure de l’Atlantique, région où l’eau est souveraine : l’océan, les marais, les bras de mer, les rivières…Là vit Kya, petite fille de 7 ans, avec ses parents et Jodie le plus jeune de ses frères. La vie est très dure, le père est alcoolique, il frappe sa femme. Et un matin, Ma s’en va. Quelques jours plus tard, Jodie qui n’en peut plus de cette vie part lui aussi. Kya se retrouve toute seule avec ce père. Ce livre est donc l’histoire de cette toute petite fille qui, malgré un grand chagrin, va assumer toutes les tâches de la maison, y compris celle de financer l’achat des biens de première nécessité après que son père ait lui aussi disparu définitivement. Elle va trouver sa subsistance dans cet océan qu’elle connaît si bien. Elle récolte moules et huîtres qu’elle vend. Avec sa petite barque à moteur, elle sillonne tous les bras de mer et se passionne pour les coquillages, les insectes et les fleurs. Elle acquiert une grande connaissance scientifique qui sera plus tard reconnue. Mais elle vit dans une  solitude très douloureuse. Elle fera quelques belles rencontres mais ne se méfiera pas assez d’un garçon quand il lui fera des promesses illusoires.
Ce livre  bouleversant est un hymne à la solitude, au courage et à la nature sauvage.

 

« 10 heures et demie du soir en été « de Marguerite Duras

Retrouver l’écriture de Marguerite Duras, un vrai plaisir. Écriture remarquablement efficiente qui stimule notre imagination dans ce scénario  triangulaire classique mis en scène dans ce petit roman. Récit étrange, envoûtant et amer.
 Un couple de touristes français, Pierre et Maria  voyagent en Espagne avec leur petite fille Judith et Claire une jeune femme,  belle et amicale, secrètement amoureuse de Pierre. On pressent que c’est elle l’élément qui va faire vaciller le couple qui s’éloigne et se perd. Maria,elle, se perd dans l’alcool et la manzanilla, Pierre dans la désillusion de son amour perdu. Et Maria observe ces deux amants qui se guettent, se cherchent et, probablement, consumeront leurs amours à Madrid. L’action se déroule dans un village où un crime passionnel  vient d’être commis. Un certain Rodrigo Paestra vient d’assassiner sa jeune épouse et son amant. Depuis, l’homme se cache et la police est à ses trousses. Dans ce village envahi par les touristes déroutés par l’orage qui s’abat sur la région, chacun se réfugie dans l’hôtel pris d’assaut. On dort à même le sol, dans les couloirs. Mais pendant cette nuit, Maria, torturée par la pensée de Pierre et Claire ensemble, (« l’ont-ils fait ? ») ne dort pas ; elle aperçoit l’ombre de Rodrigo Paestra…
Et ainsi le roman se profile : sur les routes de vacances, un couple, un enfant, une femme et un criminel recherché. On se noie dans les verres de manzanilla, on s’effleure sur les balcons, on se dit qu’on s’aime en pleurant, et on perd la vie dans les champs de blé. Beau et étrange roman, insaisissable presque, mais incontournable aussi.

 

« Âme brisée »*  de Akira Mizubayashi, écrit en français                           Prix des libraires 2020

Petit bijou de livre d’une écriture très délicate et dépouillée. Sa construction est classique, jusqu’à en paraître  simple pour un récit profond où se mêlent  histoire, musique, mémoire, filiation, poésie, résilience. On lit une belle histoire sur le pouvoir de la musique et l’univers du violon ; lecture douce et apaisante avec des émotions tout en retenue.
1938 conflit sino japonais. Yu professeur d’anglais, passionné de musique classique occidental a constitué un quatuor à cordes avec 3 étudiants chinois restés au Japon malgré la guerre. Ils répètent au centre culturel de Tokyo, Rosamunde, quatuor à cordes de Schubert, lorsque 5 soldats viennent les arrêter. Ces musiciens sont soupçonnés de comploter contre le pays. Yu a juste le temps de cacher dans une armoire son fils Rei âgé de 11 ans qui assiste à la répétition. Le violon de Yu est écrasé avec acharnement par un de ces soldats. C’est un très beau violon de 1837. Le lieutenant Kurokami venu arrêter ces  hommes trouve Rei dans l’armoire, il lui laisse la vie sauve, et lui remet le violon brisé. Kurokami est mélomane. Rei orphelin est adopté par un couple français les Maillard, il deviendra Jacques Maillard. Jacques devient luthier et dédiera sa vie à la restauration de ce violon. Il est un luthier de renom. Soixante plus tard il offrira ce violon à la petite fille du lieutenant Kurokami, violoniste célèbre pour un concert 67 ans plus tard…
*l’âme d’un violon est une petite pièce de bois qui transmet les vibrations de l’instrument.

 

« De pierre et d’os » de Bérengère Cournut

La vie des Inuits : leur famille, leur croyance, les histoires qu’ils se  racontent.
Un soir la banquise se fend séparant Uqsuralik de sa famille. Il lui faut survivre par ses propres moyens dans le froid et la solitude.  Elle chasse le phoque, se construit un igloo. Exténuée, elle finit par rencontrer d’autres nomades qui la sauvent et se joint à eux. On découvre ces familles qui vivent au gré des saisons, leur relation et leur mode de vie.
Pour Uqsuralik c’est un voyage initiatique où elle découvre la sociabilité mais aussi la cruauté, où elle grandit, devient femme avec désir de maternité. Expérience chamanique avec son second mari.
Ce roman est un voyage dans les fjords et la toundra au gré des saisons au plus près du monde animal qui permet de se nourrir, le végétal n’existe pas.
Magnifique voyage dans ce monde du grand nord que nous offre l’auteur, qui nous fait découvrir ce peuple chasseur et pêcheur empreint de spiritualité. 

 

On a bien aimé aussi

« Le journal d’une femme en blanc » d’André Soubiran, Tome 1

Les rayonnages de la SLL sont une formidable ressource de lecture et plus encore en ces temps de confinement ! J’y ai découvert un ouvrage qui, en son temps, début 1960, avait suscité beaucoup d’émotion entre désapprobation et adhésion.
Claude, étudiante en médecine, termine sa formation par un « stage interné » en gynécologie, dans un grand hôpital de la banlieue parisienne. Elle a choisi ce stage parce qu’elle veut permettre aux femmes de maîtriser leur fécondité et de devenir plus indépendantes des hommes. Mais la loi du 31 Juillet 1920 interdisant la promulgation et la diffusion de l’information sur les moyens contraceptifs est toujours en vigueur. Claude, bouleversée par les conséquences dramatiques des grossesses non voulues, va se battre pour aider les femmes, se consacrant toute entière à ce combat au risque de renoncer à sa vie sentimentale, et d’encourir des sanctions professionnelles voire judiciaires.
Un roman, peut-être démodé par l’académisme de son style et le manichéisme des personnages, mais très éclairant sur le courage qu’il a fallu à des personnages comme Claude pour faire avancer une société encore ligotée par des principes moraux et religieux incontournables. Une œuvre utile en son temps, et qui peut l’être aujourd’hui où on craint de voir ressurgir l’oppression exercée sur les femmes.

 

« Le discours » de Fabrice Caro

Ce court roman a été écrit par un auteur de bandes dessinées, bien connu des amateurs, Fabcaro, qui, en troquant son crayon pour la plume, n’a pas abandonné son esprit incisif, humoristique, lucide et tendre !
Adrien, quadragénaire un peu désabusé, déboussolé par le départ de sa compagne, en proie à un état dépressif, au cours du repas hebdomadaire familial, se voit proposer par son futur beau-frère de prononcer un « petit » discours pour le mariage de sa sœur. Mais comment pourrait-il le faire alors qu’il est tout occupé par l’obsession de faire revenir son ex, et que, pour l’heure, il n’arrive pas à trouver la bonne formule de sms pour se manifester à ses yeux ! Mais il ne veut surtout pas faire de peine à sa famille…
Une suite de propos caustiques sur lui-même, son indécision, sa pusillanimité, des digressions désopilantes sur les usages bourgeois et les obligations sociales, un regard acéré sur la relation amoureuse, des allers et retours hilarants sur les solutions qu’il pourrait trouver pour ramener l’infidèle, bref une lecture jouissive que l’on poursuit dans le rire constant mais non dépourvue d’émotion tant Adrien est touchant et finalement pas si différent de nous dans ses doutes et ses risqués essais de changer le cours des choses.
Un très bref et bien léger ouvrage mais un très bon moment de lecture.

 

« Paris, mille vies » de Laurent Gaudé

Un soir de juillet sur le parvis de la gare Montparnasse, le narrateur est interpellé par un individu : Qui es-tu, toi ? Le narrateur va alors suivre cet individu dans une longue déambulation dans Paris. D’abord il voit des jeunes attablés à une terrasse, puis peu à peu la nuit gagne et Paris se vide. La déambulation continue passant d’un souvenir à un autre. Là, une plaque au coin d’une rue évoquant un soldat tombé en août 1944, puis on rencontre François Villon dans le Quartier Latin et plus loin Hugo, Verlaine. Tous les hommes qui ont vécu là se pressent dans la mémoire du narrateur.
Un récit entre rêve et réalité où le fantastique est bien présent. Et bien sûr la belle écriture de Laurent Gaudé. On le suit sans interruption dans sa déambulation à travers Paris au travers des âges.

 

« L’autre Rimbaud » de David Le Bailly

David Le Bailly, journaliste, est impressionné par Pierre Michon auteur de « vies minuscules », qui s’exprimait sur France Culture et révélait avoir le projet d’écrire sur Frédéric Rimbaud, frère du poète, inconnu du public et aussi maudit que son illustre frère.
Projet abandonné et repris par David Le Bailly qui trouve une empathie pour cet homme de l’ombre, ce  poissard, moins fortuné intellectuellement qu’Arthur et qui va affronter différemment de lui la vie de mal aimé.
Mal aimé par son père de colonel qui a abandonné sa mère et le renie dans son désir de briller à la guerre,
Mal aimé par sa mère femme acariâtre et frustrée qui va se mettre en travers de ses projets, les plus légitimes : reprendre l’exploitation agricole familiale, se marier avec Blanche Justin, jeune fille considérée de « basse extraction » …
Mal aimé par sa sœur Isabelle qui va capter l’héritage intellectuel d’Arthur Rimbaud et le déshériter.
Il finit comme conducteur de l’omnibus d’Attigny, dans la plus grande obscurité, il est même effacé de la photo de première communion qui va promouvoir son illustre frère.
Ce livre montre une vie provinciale faite de rapacité et d’indifférence, d’où seuls les caractères extrêmes peuvent sortir indemnes.

 

« Le Clou » de Zang Yueran

Premier roman, édité en France, de Zang Yueran, née dans les années 80 dans la province du Shandong.  Elle est une des voix les plus prometteuses de la littérature chinoise d’aujourd’hui
Li Jiaqui et Cheng Gong, inséparables durant l’enfance et l’adolescence se retrouvent après des années sans nouvelles. Ils ont la trentaine, cabossés l’un et l’autre par la vie et vont dans une confession, où chacun s’exprime à la première personne, évoquer les épisodes de leurs vies respectives, et les destinées de leurs deux familles.
Souvenirs et réminiscences sur 3 générations, celle des grands-parents, pionniers communistes combattant le Kuomintang, puis médecins dans la nouvelle Chine de Mao, parents nés juste avant la révolution culturelle de 1966 à 1976, et la leur, celle du boom économique capitaliste.
Le thriller de l’intime initial se mue en thriller tout court, avec au cœur le mystère sur ce qu’est advenu l’un des grands-pères en 1967, tragédie qui lie les 2 familles, et les ronge.
Roman passionnant et ambitieux dans son questionnement sur le temps et sur la mémoire d’une nation, « Le Clou » du titre a un rapport avec ce passé douloureux mais est aussi comme un clou planté dans le présent et difficile à enlever et douloureux à ignorer.

 

« La commode aux tiroirs de couleur » d’Olivia Ruiz

La narratrice vient d’hériter de son « abuela » (grand-mère en espagnol) la fameuse commode aux tiroirs de couleur. Elle détient ainsi les non-dits et secrets de famille cachés à l’intérieur. La commode est remplie des vies de quatre générations de femmes franches, très différentes qui formeront son arbre généalogique. (Comme dans les « cœurs cousus » emplis de secrets des Roses fauves de Carole Martinez , cachés dans l’armoire de Lola). En une nuit, c’est le temps qu’il lui faudra pour ouvrir chacun des tiroirs, elle découvrira une collection d’objets emblématiques. Chaque « chapitre-tiroir » lui confiera un souvenir, une parole libérée et dévoilera un pan de son passé, permettant à la jeune femme de découvrir ses origines et de construire son identité grâce à la mémoire familiale. Cette saga familiale émouvante n’en est pas moins colorée, en partie grâce aux expressions en langue espagnole qui font vibrer les dialogues.
C’est aussi un roman sur la transmission, l’exil et le déracinement  car l’abuela fut contrainte avec ses sœurs de fuir l’Espagne franquiste lors de l’exode républicain en 1939.
Comme dans le roman de Carole Martinez, il s’agit de retracer les origines d’une lignée de femmes  espagnoles sur quatre générations d’après des traces soigneusement cachées par les aïeules.

 

« L’histoire du fils » de   Marie Hélène Lafon,

Le fils, c’est André. De père inconnu et de mère « à double fond ». La mère, c’est Gabrielle
André est élevé par Hélène, la sœur de Gabrielle, et son mari. Il grandit au milieu de ses cousines. Chaque été, il retrouve Gabrielle qui vient passer ses vacances en famille.
Entre Figeac, dans le Lot, Chanterelle ou Aurillac, dans le Cantal, et Paris, « l’histoire du fils » sonde le cœur d’une famille éclatée. André ne saura rien de son père jusqu’à son mariage. Il ratera plusieurs rendez-vous avec son père et c’est finalement Antoine, son fils  qui bouclera la boucle en retrouvant son grand-père. Gabrielle fera des apparitions en pointillés dans la vie d’André. Son oncle et sa tante lui offriront généreusement un foyer accueillant alors que sa mère leur à littéralement fait « un quatrième enfant dans le dos ». L’histoire débutée en 1908  se termine aujourd’hui  et en balayant plus d’un siècle nous raconte les épisodes les plus marquants de cette famille bourgeoise sans oublier la peinture sociale de l’époque. Le portrait « en creux et en manque » de la mère absente est aussi intéressant que la vie du fils.
Un livre où l’on aime se plonger .

 

« Le 7ème jour » de Yu Hua

Le narrateur Yan Fei vient de mourir dans une explosion. Il est chez lui quand la morgue l’appelle pour lui dire qu’il est en retard pour sa crémation. Il revêt sa tenue mortuaire et part au funérarium. Arrivé là-bas il tombe d’abord sur les VIP qui ont déjà de riches sépultures et attendent leur tour dans des fauteuils, en devisant ; ceux qui n’ont pas de sépultures attendent sur des chaises leur tour d’être appelés… N’ayant ni sépulture, ni urne, Yan Fei commence son errance parmi les morts.  Il rencontre des personnes qui ont fait partie de sa vie et se remémore au fil de ces rencontres son histoire dans le monde des vivants. Cette errance va symboliquement durer sept jours.
On est dans un conte fantastique, poétique. Certaines pages semblent sortir d’un roman de  Boris Vian. Le réalisme du monde des vivants est bien là aussi avec sa critique sociale et politique de la Chine : corruption, pauvreté, détresse sociale, trafic d’organes pour survivre…
Livre très singulier où l’on traverse sans morbidité le monde des vivants et celui des morts séparés par un voile ténu. Roman paradoxalement doux et délicat.

 

Café littéraire d’octobre 2020
Nos coups de cœur

«  Buveurs de vent », de Franck Bouysse

L’histoire de « Buveurs de vent », le 9ème roman de Franck Bouysse se situe au cœur du Massif Central dans la vallée du « Gour noir ».
A la fois, une enclave territoriale et un destin tout tracé pour ses habitants : travailler pour la centrale électrique, le barrage qui l’alimente ou les carrières que possède Joyce, le tyran au sang froid.
Souverain en son royaume, ce mégalomane a baptisé de son nom toutes les rues de la ville. Il a épousé la plus belle fille du coin, il a des espions partout et le shérif à sa botte….Les habitants résignés vivent sous la terreur.
Mais « Buveurs de vent » est avant tout un récit lumineux des liens indéfectibles unissant une fratrie de trois frères et une sœur :      
-Marc, l’aîné féru de littérature qui lit en cachette de son père sous peine de fouet en guise de mot.
-Mabel (Jean), jeune fille libre, sensuelle et d’une grande beauté.
-Matthieu, l’amoureux de la nature.
– et Luc, le cadet, un simplet déscolarisé, naïf et incomplet qui se réfugie dans l’île au trésor de Stevenson en se prenant pour Jim Hawkins.
Assoiffés de liberté et de frissons, ils se rendent tous les soirs au Viaduc, suspendus au bout d’une corde au-dessus de la rivière afin de sentir les vibrations du train et afin, surtout, de fuir l’ambiance délétère qui règne dans la maison familiale. Entre une mère bigote (les noms des enfants rappellent ceux des quatre évangélistes) et un père taiseux toujours prêt à dégainer le ceinturon pour dresser sa progéniture….
Ce Viaduc qui sépare les deux rives de cette rivière représente le passage entre nos vies et le monde de pierre, d’eau et de vent de l’écrivain, pareil à ces contes mêlant la légende au réel.
Franck Bouysse nous fait pénétrer dans cette vallée où la soif d’amour et de liberté affronte la haine et le mal.
Toute la question est de savoir comment « déboulonner » cet édifice puissant, comment introduire ce grain de sable qui va enrayer le processus ???????…..
J’ai été charmé par le titre, original et poétique. Titre aérien qui contraste avec la photo noire et lugubre ne présageant rien de bon !!!
C’est un roman sombre porté par une écriture flamboyante. Chaque phrase est travaillée, ciselée en un récit d’une poésie envoûtante en forme de conte.
C’est du Bouysse !!!!! On accompagne avec frissons et délices le chemin semé d’embûches des quatre enfants dans une histoire à la frontière du conte et de l’étrange illuminée par la puissance de cet amour fraternel.
Hymne à la liberté et à l’insoumission.

On a bien aimé aussi

« Les roses fauves» de Carole Martinez (auteur de quatre romans dont Le cœur cousu et Du domaine des Murmures -prix Goncourt des Lycéens 2011-).
«Peu après la sortie de mon premier roman, Le cœur cousu, une lectrice m’a raconté une coutume espagnole dont j’ignorais l’existence : dans la sierra andalouse où étaient nées ses aïeules, quand une femme sentait la mort venir, elle brodait un coussin en forme de cœur qu’elle bourrait de bouts de papier sur lesquels étaient écrits ses secrets. À sa mort, sa fille aînée en héritait avec l’interdiction absolue de l’ouvrir. J’ai métamorphosé cette lectrice en personnage.
Lola vit seule au-dessus du bureau de poste où elle travaille, elle se dit comblée par son jardin. Dans son portefeuille, on ne trouve que des photos de ses fleurs et, dans sa chambre, trône une armoire de noces pleine des cœurs en tissu des femmes de sa lignée espagnole. Lola se demande si elle est faite de l’histoire familiale que ces cœurs interdits contiennent et dont elle ne sait rien. Sommes-nous écrits par ceux qui nous ont précédés?
Il faudrait déchirer ces cœurs pour le savoir…» C. M.

La trame de ce roman est bien trouvée et donne envie d’entrer dans l’histoire. Mais ce n’est pas une histoire, mais des histoires qui composent le roman.  On perd alors pied, on est dérouté.

Cependant, le lecteur est magiquement happé probablement par le caractère onirique, étrange, fantastique de celui-ci. Il faut accepter de se perdre dans ce roman très singulier.

Revenons à l’histoire. L’auteure se met en scène avec le personnage d’une narratrice qui se consacre à l’écriture dans un petit village breton. Elle va imaginer devenir l’amie de Lola, postière, femme rigide et boiteuse, héritière d’une longue lignée de femmes espagnoles. Elles vont toutes deux découvrir le contenu du cœur en tissus de son arrière grand’mère dont la destinée hantera les générations suivantes. Des graines contenues dans le cœur sont alors plantées dans le jardin de Lola. Elles vont devenir envahissantes, incontrôlables et donner naissance aux « Roses fauves » d’où le titre du roman. Les roses seront le fil conducteur des différentes parties du récit. Des roses magiques, voraces, annonciatrices de plaisirs charnels mais aussi de mort.
Outre les états d’âme de l’auteur face à l’écriture de son roman, viennent se glisser l’histoire d’amour de Pierre et Marie au moment de la Guerre de 14 et celle de Lola avec un acteur qui joue le rôle de ce Pierre dans un film tourné dans le village.
Pas toujours facile de tirer la substance de ces différents récits ! Le rêve, le songe, font passer habilement de l’un à l’autre. « Ai-je rêvé ? Ces êtres sont-ils ceux que je promène dans ma poche ? Est-il possible que les lieux gardent le souvenir des événements dont ils ont été le théâtre ? »

Il faut passer  au-dessus des obstacles de la construction du livre parce que Carole Martinez est une conteuse. Elle fait un savant équilibre entre le réel et l’imaginaire. Son style est tour à tour onirique, poétique, incisif, troublant. Son écriture est autant élégante que puissante.

 « Comme un empire dans un empire » d’Alice Zeniter

Un ouvrage dense, compact, plutôt épais, près de 400pages, et…assez déconcertant pour qui, comme moi, gardait en mémoire l’intensité de l’émotion et la perturbante réminiscence qu’avait provoquées la lecture de « L’art de perdre ». Là, c’est d’une toute autre époque dont il s’agit, aujourd’hui et peut-être demain…

Le livre débute à l’hiver 2019. Dans la première partie, intitulée introduction, deux personnages :
L, Leila, d’origine arabe, est hackeuse. Entendons par là, qu’elle est une spécialiste d’informatique, capable de contourner les protections des logiciels et d’ainsi pirater les ordinateurs ou, du moins, de modifier certains programmes. Elle agit dans un but politique pour tenter de changer un système dont la puissance empêche l’émergence d’alternatives. Elle profite aussi de ses compétences pour aider, moyennant rémunération, des femmes cyber harcelées. Elle représente le monde « du dedans » où se côtoient, virtuellement, des gens, jeunes généralement, performants en techniques informatiques et qui, en en utilisant toutes les ressources, s’apprêtent à changer le monde où, du moins, en rêvent, en ciblant leurs attaques sur des cibles particulières, pour L la fachosphère. L a vu le début des « Anonymous ». Avec son compagnon, Elias, qui, malgré ses capacités hors normes en piratage, déteste les objets connectés et fait fonctionner ses appareils avec des bouts de ficelle, elle en a vu la fin, mais l’un et l’autre persistent dans leur croisade.
Antoine est l’assistant parlementaire d’un député socialiste souvent en désaccord avec son parti mais qui se fait un point d’honneur d’y être resté. Antoine est de gauche, par atavisme familial, un milieu modeste, la classe moyenne c’est-à-dire « pas du tout un juste milieu mais le fait d’être toujours le riche des pauvres et le pauvre des riches ». Antoine, qui avait des « facilités » a fait une khâgne parisienne, découvert un milieu social supérieur au sien, s’y est tant bien que mal intégré et fait partie du monde du dehors.

La deuxième partie, intitulée développement va voir se rencontrer L et Antoine. On est alors en plein dans la période trouble de l’hiver 2019.  L vit dans la crainte d’être arrêtée pour ses activités illégales de hackeuse puisqu’Elias a été incarcéré pour avoir piraté une grande société de surveillance informatique. Elle rencontre Antoine au cours d’une soirée à laquelle elle ne voulait pas assister mais comme souvent les circonstances l’entrainent. Antoine a pour mission de suivre le mouvement des gilets jaunes mais sa préoccupation tenace est ailleurs, il veut écrire un livre sur la guerre d’Espagne sous un angle nouveau. L’un et l’autre sont mal dans leur dedans et dans leur dehors. Dans cette longue partie, des souvenirs, des rencontres, mais aussi des longues descriptions très factuelles, techniques informatiques, actions de piratages, séances parlementaires … vont construire la relation mi- connivence  mi-amoureuse entre L et Antoine, sur fond de période chaotique, mouvante  où ne se dessinent pas de lignes claires d’avenir mais,  où, plutôt se posent des questionnements sans réponses solides.

Une brève troisième partie, Suspension, voit L. et Antoine vivre ensemble toujours dans le climat assez délétère de leur mutuelle incertitude jusqu’à ce que L s’effondre dans une espèce de dépression presque larvaire, kafkaïenne pense Antoine.

Changement de lieu, d’entourage humain dans la quatrième partie, Dénouement où L., conduite par Antoine, rejoint une communauté «  la vieille ferme » animée par un ami d’Antoine, Xavier, qui s’efforce de vivre en autarcie, une ZAD en quelque sorte, où un « permanent » Kedriss, l’aide à se reprendre. Cependant, pas de changement de vie pour Antoine et L. quand ils quitteront, car ils retourneront à Paris, la vieille ferme mais un éclaircissement sur leur futur. Pour elle, le retour aux abysses du dedans, « elle se remettra à lancer des actions d’une autre envergure, de celles qui séisment des continents numériques ». Pour lui, il a raconté le livre qu’il voulait écrire et il en conclut que peut-être il est «  fondamentalement un élève… fait pour apprendre et… incapable de créer ».
Un roman, comme je l’ai déjà dit, dense où sont ouverts les thèmes très actuels de nos sociétés en particulier l’omni présence de l’informatique avec les possibilités, peut-être effrayantes ou peut-être salutaires qu’elle ouvre, fin du secret des plans politiques, économiques, stratégiques, en même temps ouverture au monde par les réseaux sociaux et isolement des individus par la virtualité de leur communication. Plus spécifiques à l’époque décrite par le roman, le mouvement des gilets jaunes, la construction de sociétés à l’écart de la consommation, le vacillement des convictions politiques. Alice Zeniter entre dans ces problématiques avec une documentation impressionnante. C’est pour moi la force et, un peu, la faiblesse de l’ouvrage. La force parce qu’on est (presque)obligé de s’attacher à la description de l’univers « du dedans » puisque l’actualité nous en découvre les rôles au quotidien, la faiblesse parce qu’on perd en émotion, en chair en quelque sorte. Pourtant à y réfléchir, Zeniter nous donne bien une image miroir de notre société en particulier de « l’infosphère ». Et puis elle le fait avec son écriture maîtrisée, changeante au fil des situations mais toujours rigoureuse, avec le brio de ses observations mordantes, avec les notes percutantes de son humour froid.
En conclusion, pour moi un livre important, qui me confirme le talent d’écrivaine d’Alice Zeniter capable de passer des personnages bouleversants de « l’Art de perdre » au monde moins émotionnel mais tout aussi réel de « comme un empire dans un empire »

 

Café littéraire de septembre 2020
Nos coups de cœur

« Les couleurs de l’incendie » de Pierre Lemaître, 2ème roman d’une trilogie

Nous sommes en février 1927, le Tout Paris assiste aux obsèques du richissime banquier « Marcel Péricourt ». Certains journaux avaient titré : « une emblème de l’économie française vient de s’éteindre ». Sa fille Madeleine doit prendre la tête de cet empire financier dont elle est la seule héritière. Mais le destin lui dicte une autre voie….Elle doit s’occuper de son fils lourdement handicapé.
La crise de 1929 arrive à grands pas, tous les coups bas sont permis et touchent tous les secteurs : politique, économique, bancaire, journalistique, industriel…
Trahisons, lâchetés, mensonges, manigances, médiocrités en tous genres sont à l’honneur. Une course à l’argent et au pouvoir !!! Comme des charognards tournant autour de leur proie, le Fondé de pouvoir de la banque et le frère du défunt montent un stratagème pour voler l’héritage de Madeleine. Du jour au lendemain, elle se retrouve ruinée, blessée, trahie sur le chemin du déclassement.
Avec une force de volonté surprenante, elle va se battre pour sauver son honneur et celui de son fils. Madeleine, en femme intelligente, forte et rusée va tisser sa toile, précautionneusement, avec un seul but « se venger des hommes qui l’ont dépouillée à hauteur du préjudice subi ». Quel talent !!!!!
La sagesse populaire ne dit-elle pas :
     « Assieds-toi au bord d’une rivière, attends et tu verras passer le corps de ton ennemi…… »
Cette fresque romanesque est aussi la chronique de l’entre-deux guerres (27-39), la crise des années 30, l’affirmation du capitalisme, la montée du fascisme, la vague nazie qui s’apprête à submerger l’Europe, d’où le titre. Toute la complexité de cette période est formidablement rendue.
Au contexte historique passionnant, ce deuxième volet aussi vif que profond, aussi sombre et lumineux se révèle haletant et captivant de bout en bout sans temps mort. D’autant que l’écriture est riche, foisonnante, sagace et les dialogues truculents : on rit beaucoup.
Inspiré par son maître « Alexandre Dumas », Pierre Lemaitre se définit comme « un fabricant d’émotions ».  C’est jubilatoire. Un vrai roman tragi-comique.

 

« Nos espérances » d’Anna Hope

Excellent livre sur les vies trois jeunes anglaises, Cate, Hannah et Lissa, de leurs insouciantes jeunes années vécues ensemble à Londres dans la fin des années 80  jusqu’en 2018, lorsque devenues trentenaires, elles confrontent  leur vie à leurs aspirations.
L’une, Cate, très tôt mariée et mère de famille, s’interroge sur sa capacité à être une bonne mère alors qu’Hannah, à la brillante vie professionnelle, s’exténue en vaines tentatives pour être mère. Quant à Lissa, le chemin artistique qu’elle a choisi est plein d’embuches.
La narration, non linéaire, avec de fréquents retours en arrière, est traitée avec délicatesse et grande justesse. Pas de trémolos mais des notations subtiles, fragilités des instants, élans brisés, déchirements intérieurs, colères parfois… Ce n’est pas noir, c’est lucide. En toile de fond, l’évolution du paysage britannique, avec les changements politiques et les conséquences sociales.
Un roman lumineux grâce à une écriture retenue et sensible, des personnages crédibles et attachants (la mère de Lissa, Sarah, dans la fin de sa vie), une construction littéraire habile qui n’égare pas le lecteur.


On a bien aimé aussi

« Pilote de guerre «  d’Antoine de Saint Exupéry

Ce livre, inspiré par les missions assurées par l’auteur en mai-juin 1940, a été publié en 1942. Il était destiné à convaincre les américains d’entrer dans le conflit qui opposait la France à l’Allemagne. Il voulait montrer que la France mettait toute son énergie dans ce conflit.
C’est en fait une longue réflexion philosophique sur les états d’âmes des pilotes de guerre.
Livre un peu ardu et décevant car on ne retrouve pas la poésie de « Vol de nuit » ou de « Terre des hommes ».

« Mont Everest » de Joseph Peyré

Livre également publié en 1942. Joseph Peyré a fait des études de philosophie (élève d’Alain) puis de droit. Il a travaillé dans le journalisme avec Joseph Kessel et c’est ce dernier qui a incité Joseph Peyré à se lancer dans l’écriture. Avec bonheur puisque Joseph Peyré a écrit avec succès pendant des décennies.
Mont Everest est un roman, mais ce pourrait être un récit tellement on y retrouve les récits ultérieurs des ascensions célèbres dans l’Himalaya.
Roman donc qui relate l’ascension du Mont Everest faite par un groupe un peu disparate d’alpinistes : Mac Pherson, un anglais, Nima, un Sherpa, Jewar Singh, un hindou et enfin Jos Mari Tannenwalder, un guide suisse très réputé. A travers et malgré les difficultés presque insurmontables que rencontrent ces hommes, on voit les désaccords se dessiner. Mac Pherson méprise le Suisse car les Alpes n’ont rien à voir avec l’Himalaya, pense t-il. Plus tard les rivalités se font jour. Quel sera le duo qui fera l’ascension finale ?
Beau livre dans lequel on voit des hommes qui affrontent l’inhumain.

On peut rappeler ici « L’affaire du K2″de Walter Bonatti, paru en 2001.
 « Un ami dînait avec nous, à la veille de son départ pour Katmandou pour tenter l’ascension du Manaslu (8 163m!) Nous avions alors beaucoup parlé de montagne bien sûr, et il avait évoqué cette affaire. Il m’a prêté le livre le lendemain en partant. 
Nous ne l’avons jamais revu.  Il n’était pas bien préparé physiquement pour une telle ascension et il a succombé à la dureté extrême de ces sommets. »

 « L’allure Chanel » de Paul Morand

L’écrivain a transcrit le contenu des entretiens qu’il a eus de longues années durant avec la couturière. L’intérêt est double : d’une part bénéficier de la parfaite maîtrise et de l’élégance de la langue de Paul Morand, auteur aujourd’hui très peu lu tant à cause du rejet que son comportement de sympathisant avec l’ennemi pendant la deuxième guerre mondiale lui a valu qu’à cause du caractère un peu suranné de ses sujets, et d’autre part découvrir une biographie de Chanel par elle-même. L’accent est surtout mis sur les conceptions très novatrices en matière d’habillement de Coco et ce qui en découle, c’est à dire la libération du corps de la femme et donc de son quotidien. C’est évidemment surtout vrai pour la femme très aisée qui peut choisir de s’habiller selon des normes nouvelles qui lui apportent confort et liberté. Coco insiste beaucoup sur l’audace qu’elle a montrée en supprimant corsets, tournures et jupes volumineuses, en raccourcissant les ourlets… et les cheveux. Elle oppose vigoureusement ses choix d’habillement à ceux de Paul Poiret, alors le pape de la mode qui, selon elle « guindait et figeait les silhouettes ». Un autre intérêt de la biographie est dans l’incroyable inventaire des personnalités côtoyées tout au long de sa longue vie (1883-1971), du monde politique au monde artistique. Cependant, cette créatrice assez exceptionnelle, capable de relancer sa maison à plus de 70ans et de revenir au premier rang de la haute couture (après une interruption mystérieuse de 25 ans), était finalement très solitaire et est morte seule dans son somptueux appartement du Ritz. Cette biographie, qui ne dévoile rien de nouveau sur ce personnage si souvent décrit, vaut par le ton très libre et sans fard des propos et des faits rapportés.
Intéressant

« Le cœur battant » de Suzanne Chantal

L’auteure, qui fut l’amie, la confidente, le très fidèle soutien de Josette Clotis, la compagne entre 1932 et 1944, d’André Malraux, raconte les années d’amour intense mais rendu difficile par l’indécision de Malraux. En effet, celui-ci était marié à Clara, écrivaine brillante et femme indomptable. Il ne se résigne pas à divorcer, malgré la naissance de Gauthier puis de Vincent. Leur vie commune, marquée par l’engagement dans la guerre d’Espagne puis dans la Résistance en sera assombrie. Josette Clotis mourra en 1944, happée par un train en gare de Saint-Chamant. André Malraux écrira : « la mort de la femme aimée, c’est la foudre ».
Ce livre vaut surtout par l’éclairage qu’il donne sur la personnalité de Malraux, toujours emporté dans l’engagement et l’action mais peu concerné par les difficultés que peut rencontrer la femme qui l’aime et que, a priori, il aime aussi.  Il est aussi intéressant par ce qu’il décrit de l’engagement dans la guerre d’Espagne et de la lutte des Républicains, comme aussi des années de combat dans la Résistance.

 « Petits secrets, grands mensonges » de Liane Moriarty

Un très agréable moment de lecture pour qui aime la vivacité, l’entrain et la capacité de restitution du quotidien des séries américaines ! En effet, le livre de Liane Moriarty nous entraîne dans le même galop que « Desperate housewives » et ses personnages féminins typées par les diktats typiquement américains de la jeune bourgeoisie riche : assurer coûte que coûte la réussite scolaire de ses bambins  forcément surdoués !), établir à grands coups de réception son statut social, montrer son altruisme par sa vie associative, sans oublier d’être l’épouse parfaite, même s’il faut cacher des secrets honteux. Et puis il y a les imprévus, les grains de sable qui enrayent le bon fonctionnent du scénario prévu. Il y a la jeune mère célibataire, Jane, qui interroge chacune sur son mode de vie, Madelin qui voit bien les failles du système… Et puis il y a, et ce n’est pas la moindre qualité de la construction du livre que de maintenir le suspense, le meurtre à peine évoqué puis de plus en plus prégnant qui transforme la chronique sociale en thriller haletant. La chute verra une recomposition totale de la structure du groupe.
Liane Moriarty a si bien construit son livre qu’une série américaine en a été aussitôt tirée qui fait aujourd’hui les délices des spectateurs français (avec Nicole Kidman !!). Lecture très distrayante, addictive par l’intrigue, intéressante par une certaine richesse psychologique.

« Berta Isla » de Javier Marias

Le livre est construit comme un thriller évolué avec une histoire compliquée, racontée au fil des chapitres par différents personnages ; ils ont bien sûr des versions différentes des mêmes faits compliqués. L’intrigue met en jeu le M16 (service secret britannique), un héros surdoué en langues, devenu espion malgré lui, sa femme résiliente et résistante, et une cohorte d’officiels britanniques plus ou moins fourbes…
Une histoire de trahisons, de fausses trahisons… très bien écrite, parsemée de morceaux de bravoure littéraire réellement bien construits, un brin de pédantisme exigeant du lecteur de connaitre le colonel Chabert, Shakespeare, et beaucoup de T.S.Eliot… Mais le grand mérite de ce livre de 600 pages est de ne jamais relâcher l’attention du lecteur avant la fin.

« Les falaises de marbre » d’Ernst Junger

Principale qualité : assez court. Reconnu comme une œuvre majeure de la littérature : comme quoi tout le monde peut se tromper ! Est mis en parallèle avec « Le désert des tartares » de Buzzati et « Le rivage des syrtes » de Gracq. On dit que c’est très bien écrit. On croit lire un conte pour enfant : le grand Forestier  fait penser au grand méchant loup !  Disons que ça a vieilli.

« Demande à la poussière » de John Fante

Ce roman passe pour être le meilleur de cet écrivain américain du milieu du siècle dernier. Intrigue simple : une passion amoureuse non partagée entre un écrivain débutant et une jeune femme très belle, serveuse dans un bar, mais qui se drogue. Sous la passion violente de l’écrivain, on soupçonne la recherche d’une héroïne pour son prochain roman. Rassurez vous, tout se termine très mal, par dissolution de l’héroïne dans le désert californien, si vous voulez en savoir plus, demandez à la poussière !
NB : une critique avait déjà été faite dans nos précédents cafés littéraires, dotant ce livre d’un coup de cœur !